Le premier quotidien d'opposition hongrois suspendu

Népszabadság, premier quotidien d'opposition hongrois, a cessé de paraître début octobre, à la surprise générale. Si le propriétaire a indiqué que le titre subissait des pertes trop importantes, les journalistes en revanche ont évoqué un putsch. Le quotidien libéral n'avait de cesse de dénoncer les dérives du gouvernement Orbán. Faut-il s'inquiéter des atteintes à la liberté de la presse dans le pays ?

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The Irish Times (IE) / 18 octobre 2016

L'UE ne peut tolérer les atteintes à la liberté de la presse

La suspension du quotidien hongrois Népszabadság n'est qu'un exemple de la multiplication des atteintes à la liberté de la presse en Europe de l'Est, déplore The Irish Times :

«Des individus proches du gouvernement détiendront dorénavant la majorité des médias hongrois. Il sera de plus en plus difficile de critiquer le Premier ministre Viktor Orbán. Selon l'organisation Freedom House, la Hongrie est aujourd'hui l'une des lanternes rouges de l'UE en ce qui concerne la liberté de la presse. Dans le même temps, la Pologne est visée par une enquête de l'UE en raison de restrictions dans ce même domaine. ... L'érosion de la liberté des médias s'inscrit dans le cadre d'une offensive plus vaste à l'encontre des droits humains dans ces pays ; une arme jugée 'nécessaire' par les autocrates afin de saper le dialogue et l'opposition à leur domination. Il est primordial que l'UE place la liberté de la presse au cœur des relations avec ces Etats, qui prétendent tous avoir une 'vocation' européenne.»

Mandiner (HU) / 18 octobre 2016

La résistance doit émaner du peuple

La société hongroise doit enfin descendre dans la rue et dire non à la montée de l'autoritarisme, exige le chroniqueur Gábor Kardos sur le portail Mandiner :

«Le système autoritaire ne montre pas les dents du jour au lendemain, mais de manière progressive et insidieuse. Chaque mois, le pouvoir nomme les siens à tous les postes de responsabilité dans les médias, ce qui réduit les chances d'une réaction sociale susceptible de pousser les gens à monter sur les barricades par centaines de milliers. ... Et pourtant, la mobilisation des citoyens est la seule issue. ... Au lieu de déplorer la mort de la liberté de la presse, l'onde de choc de la liquidation de Népszabadság devrait être perçue comme une motivation, une inspiration et une chance. Seule une action collective peut mettre le holà à l'autoritarisme et à la mise au pas des médias.»

Il n'y a presque plus de médias critiques du gouvernement

Ces dernières années, le gouvernement Orbán est monté au créneau contre les médias critiques, menant une campagne qui n'a non plus épargné les médias conservateurs, déplore le portail 444.hu :

«Le quotidien économique Napi Gazdaság a été transformé en journal suivant docilement la ligne du gouvernement, et rebaptisé Magyar Idők. Le portail d’information Origo a lui aussi été transformé en site acquis au gouvernement, de même que la chaîne privée TV2. RTL a été la cible d’intimidations, tandis que la parution du journal gratuit Metropol et celle du quotidien Népszabadság ont tout simplement été suspendues. Le quotidien Népszava et le portail d'information Index [qui critiquent tous deux l’action du gouvernement] sont eux aussi menacés. Par ailleurs, l'ensemble des chaînes de télévision et des stations de radio publiques sont contrôlées d'une main de fer par le gouvernement. ... Et l’incapacité de ce dernier à accepter la moindre critique empêche l’émergence de journaux critiques chrétien-conservateurs ou républicains et modernes.»

Neue Zürcher Zeitung (CH) / 12 octobre 2016

Les groupes occidentaux laissent tomber les PECO

Le groupe de presse suisse Ringier avait vendu Népszabadság à un 'investisseur autrichien peu fiable' en invoquant la volonté de se concentrer dorénavant sur des publications 'à teneur politique plus divertissante', lit-on dans Neue Zürcher Zeitung. NZZ y voit le signe de la réticence croissante des groupes médiatiques de l'Ouest à promouvoir le rôle démocratique des médias des PECO :

«Bien entendu, ce type de liberté de la presse financée de l’extérieur ne constitue pas une garantie durable pour le développement démocratique d’un pays. Mais hélas, les alternatives sont généralement pires car ce ne sont pas des citoyens aux intentions démocratiques qui comblent le vide, mais des médias d’Etat et des barons de la presse qui poursuivent un agenda politique. … Rivalisant d'autoritarisme, les dirigeants des membres orientaux de l’Union européenne ont tendance à vouloir asphyxier le journalisme critique et l’émergence d’opinions démocratiques. Or si les médias se font le porte-voix de visions politiques étriquées, c’est aussi préjudiciable pour le reste de l’Europe, parce qu'ils apportent de l'eau au moulin de la polarisation et de la division.»

Magyar Hírlap (HU) / 11 octobre 2016

Des motifs économiques sérieux

Pour Magyar Hírlap, la décision du propriétaire Mediaworks de suspendre la parution de Népszabadság est compréhensible. Selon ses calculs, les pertes du quotidien auraient nui financièrement aux nombreux titres régionaux de la maison-mère :

«Les journaux régionaux du groupe de presse Mediaworks dégagent tous des bénéfices. … Népszabadság, en revanche, est dans le rouge depuis près de dix ans. Il s’agit de pertes colossales. Depuis 2007, le journal contracte annuellement des dettes d’un montant d’un demi-milliard de forints [près de 1,6 millions d'euros] et la somme de ses dettes accumulées à ce jour avoisine les cinq milliards de forints [environ 16,4 millions d'euros]. … Il va sans dire que ces pertes amenuisent les gains réalisés par les parutions régionales de Mediaworks. Ceci explique l'absence de tout développement chez les quotidiens régionaux du groupe.»

Magyar Nemzet (HU) / 10 octobre 2016

Derrière cette fermeture, la main du gouvernement

La parution de Népszabadság aurait été suspendue en raison des pertes financières subies par le journal. Cette justification ne tient pas la route, souligne le quotidien Magyar Nemzet :

«La raison de cette impardonnable suspension est probablement liée à l'extrême susceptibilité du gouvernement, qui est de moins en moins capable de supporter les critiques formulées envers sa politique. ... Le très autoritaire Viktor Orbán avait déjà fait savoir, dans un entretien accordé en 2015, ce qu'il pensait des gouvernements européens confrontés à des médias influents. Ces gouvernements seraient 'pilotés par les médias', 'dégonflés', 'plaintifs' et 'rétifs aux conflits'. Compte tenu de la situation des médias en Hongrie, il entendait souligner qu'il convenait de renforcer davantage la capacité d'influence de la politique. La défiance d'Orbán vis-à-vis de la liberté d'expression de la société hongroise est tout simplement incompréhensible.»

Blog Törökgáborelemez (HU) / 10 octobre 2016

Les médias muselés ? Du pipeau

Il est aberrant, suite à la suspension du journal Népszabadság, d'évoquer la fin de la liberté de la presse en Hongrie et de crier à la dictature, écrit le politologue Gábor Török sur son blog :

«Comment peut-on, après cette décision indubitablement politique, comparer le pays à des dictatures qui jettent les journalistes en prison, interdisent des journaux et assassinent des reporters ? Comment peut-on seulement prétendre que ceci rappelle l'époque communiste (c'est-à-dire la dictature), quand les avis divergents étaient confinés à la clandestinité et qu'il était impossible de lire d'autres nouvelles que celles propagées par la propagande gouvernementale ? ... Aujourd'hui, non seulement il est possible d'acheter des quotidiens et des hebdomadaires d'opposition dans tous les kiosques à journaux, mais il existe aussi des chaînes d'opposition à la télévision, sans parler d'Internet, où la liberté d'expression est absolue.»

Hospodářské noviny (CZ) / 10 octobre 2016

La Hongrie part à la dérive

Il y a déjà un certain temps que le Premier ministre agit contre les médias critiques et qu’il s’éloigne des valeurs démocratiques, rappelle Hospodářské noviny :

«Il a commencé par dominer les médias publics en procédant à des changements de personnel dans leurs comités de direction. Des oligarques proches du pouvoir ont racheté une part importante des médias privés. Et voici que l’on assiste à la chute du plus grand titre d’opposition, dont le nom signifie littéralement 'Peuple libre', et ce probablement suite à un pacte secret passé avec le propriétaire autrichien. Cette affaire nous rappelle de manière inquiétante que les libertés et les valeurs auxquelles nous nous étions habituées et que nous croyions inaliénables depuis la fin de communisme, il n’y a pas encore 30 ans, sont en réalité bien fragiles. … Dans une lente dérive, la Hongrie, un pays qui nous est si proche, s'éloigne de la civilisation européenne. Cela ne devrait pas nous laisser indifférents.»

Dennik N (SK) / 10 octobre 2016

En Europe de l'Est, les médias critiques sous pression

La fermeture du jour au lendemain du quotidien Népszabadság ne laisse rien présager de bon pour la liberté de la presse dans les PECO, déplore le rédacteur en chef de Dennik N, Matúš Kostolný :

«Dans cette partie de l’Europe, les médias critiques et indépendants ont la vie dure. On pourrait croire subalterne l’importance de quelques journaux traditionnels, compte tenu des dizaines de chaînes télévisées privées, sans parler d’Internet, qui proposent à chacun un espace d’expression infini. Or seuls les journaux de tradition garantissent un travail journalistique d’une qualité soutenue et mènent la vie dure aux politiques. On ne peut plus dire que les plus grands journaux tchèques de qualité - Mladá fronta Dnes et Lidové noviny - soient indépendants, depuis qu’ils appartiennent à l'influent politique Andrej Babiš. En Pologne, depuis que les politiques au pouvoir ont décidé de croiser le fer avec le légendaire Gazeta Wyborcza, ils lui donnent du fil à retordre. Si la situation n’est pas aussi dramatique en Slovaquie, rien ne garantit que le vent ne tourne.»

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