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Archives / Magazine / Politique / L'Europe et la Turquie / Article | 12.06.2007
La Turquie : un pays divisé
de Günter Seufert
Les Européens comprennent ils vraiment comment et sur quoi la Turquie discute en ce moment ? Ou bien sont-ils aveugles dans l'appréciation des évolutions politiques actuelles ? Günter seufert rapporte des voix du Bosphore
« Les Européens sont aveugles ! » écrit Ahmet Altan, écrivain turc le plus lu dans la Turquie d'aujourd'hui après Orhan Pamuk. Depuis qu'à Ankara et à Istanboul, à Samsun et Izmir, les femmes et les hommes descendent dans la rue massivement et qu'ils manifestent contre le gouvernement islamiste conservateur, on croit à nouveau en Europe qu'il s'agit d'un conflit qui oppose la religion au séculier.

Photo: AP
Pour Ahmet Altan au contraire, ce conflit oppose un régime autoritaire à un régime démocratique, la guerre avec l'Irak à la paix avec les Kurdes, le rapprochement avec l'Occident à un rapprochement vers la Russie, la Chine et l'Iran. Altan pense, et il n'est pas le seul, que dans l'armée turque, deux groupes se font face, l'un recherchant une rupture officielle avec l'Occident et ses règles du jeu démocratiques. L'élection présidentielle a effrayé les soldats. En Turquie en effet, le président dispose de très grandes compétences et si le candidat élu se soustrait à l'influence de l'armée, alors les généraux devront à long terme se retirer de la politique. C'est la raison du memorandum de l'armée, pense Altan, et non la politique du parti au pouvoir, l'AKP. Et pourtant, Altan n'est pas un sympathisant de R. Tayyip Erdogan, mais un écrivain libertaire qui éprouve peu de sympathie envers les musulmans bigots.
Il en va de même pour Nilüfer Göle qui enseigne à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. De fait, elle pense également : « l'AKP a retiré son accord sur la laïcité. » Mais alors pourquoi autant de gens descendent-ils dans la rue ? Tout d'abord, explique Göle, parce que l'élite et les classes moyennes ont du pour la première fois partager leurs symboles de leur statut avec des dévots : les salles de concert et les domaines de ski, les postes dans la bureaucratie et dans les universités. D'autre part, parce que la peur de voir les réformes d'Atatürcs abrogées nous est inculquée depuis notre enfance. En effet, la moitié de la population craint les autres et les intellectuels ont confiance dans l'armée. Nilüfer Göle parle de la "maladie d'enfance de la république". Cette maladie resurgit dans la cohésion qui unit les femmes des classes moyennes et les soldats, explique Göle qui qualifie le memorandum des généraux et les manifestations menées par des femmes de « royaume étatique féminin ».
Baskin Ohran est un démocrate, a été jugé l'an dernier en tant que représentant de la commission des droits des minorités. Pour lui, la peur qui pousse les femmes à rejoindre une telle alliance est compréhensible, mais ce n'est pas pour autant qu'il les considère comme non coupables. Le professeur de sciences politiques explique que ce qui pousse les femmes qui pourtant soutienent la laïcité, c'est la crainte que les « religieux » leurs mettent un jour le foulard de force, comme aujourd'hui les « laïques » veulent enlever le foulard des jeunes filles pieuses qui veulent aller à l'université par la force ».
Pour Oran, parce que les démocrates ne veulent la liberté de religion que pour eux, ils ne s'intéressent pas vraiment à la laïcité, en tous cas pas si la laïcité signifie la séparation de l'Eglise et de l'Etat et a pour but d'accéder à la neutralité de l'Etat dans la question religieuse. Certes, « la Turquie est laïque et le reste ! » était le slogan le plus répandu. Mais qu'entend-on réellement par là ? A quoi ressemble la polique religieuse de la Turquie ?
La politique religieuse turque est tentée d'un côté par l'islamisme, de l'autre, elle soutient financièrement l'islam sunnite. Celui-ci fait partie des matières obligatoires à l'école, l'Etat forme des imams et des prieurs, il prend en charge leurs salaires et administre les mosquées. Dans les faits, l'Etat soutient l'islam sunnite et le craint. Au contraire, la minorité alévite, également musulmane, est systématiquement brimée. Elle ne dispose d'aucun enseignement scolaire ni de formation et ses lieux de cultes ne sont pas reconnus. Pire encore, lors des trois pogromes à l'encontre des fidèles de cette croyance en Anatolie, l'Etat a préféré se tenir à l'écart ; c'était en 1978, 1979 et enfin en 1993 à Sivas.
En ce qui concerne les autres religions, la Turquie s'est débarrassée ces dernièrs siècles de presque tous les citoyens non musulmans. En 1915, toute trace de vie arménienne a été effacée en Anatolie, en 1923, les orthodoxes grecs de Turquie durent retourner en Grèce et les musulmans grecs en Turquie et en 1934, les Juifs de Thrace ont été contraints à démménager à Istanboul. En 1936, les fondations des minorités religieuses ont été en partie dépossédées, en 1942 on imposa aux chrétiens et aux juifs un impôt exceptionnel et en 1955, le gouvernement stimula les pogromes contre les Grecs d'Istamboul et les expulsa neuf ans après. Si l'islam sunnite est sans concurrent en Anatolie aujourd'hui et s'il est ressenti comme menace contre la république laïque, c'est le résultat de cette politique. Est-ce que les manifestants veulent continuer cette politique ?
« Si quelqu'un manifeste pour la laïcité et contre un islam politique », écrit Baskin Oran, « on doit alors s'attendre à ce qu'il critique cette union artificielle et qu'il salue le pluralisme religieux comme contrepoids à l'islam sunnite. » Pourtant, Rahcan Ecevit, président d'honneur du Parti des démocrates de gauche (DSP) qui a également appelé à manifester, voit cette union de la religion (l'islam) et de l'Etat menacée en Turquie ! Le professeur Professor Alparslan Isikli de l'Association en memoire d'Ataturc, qui a organisé les manifestations à Ankara, disait que dans la Turquie actuelle, « les missionnaires chrétiens faisaient ce qu'ils voulaient » et était indigné que des « Bibles gratuites étaient distribuées ».
« Où existe-t-il ailleurs dans le monde des laïques », demande Baskin Oran, « qui en vue d'affaiblir la religion dominante attaquent les minorités religieuses ? »
La solution de l'énigme est dans le fait que pour la laïcité turque, un islam sunnite « laïque » et défini par l'Etat fait partie de la culture des citoyens. Une version de la religion pour tous est le ciment qui unie la nation. Celui qui veut la diversité des religions et de leurs interprétations, sera regardé avec autant de méfiance que celui qui parle de droits pour les Kurdes. Car ce ne sera que quand une idéologie unira tout le monde que tous seront idéologiquement contrôlables.
Cette idéologie montre aujourd'hui ses limites. Les Kurdes et les Alévites prennent la parole, les musulmans libéraux découvrent le droit de l'individu dans l'islam et l'UE exige la protection des minorités religieuses et linguistiques. En même temps, la majorité au parlement veut élire un nouveau président dont la loyauté envers les anciennes élites serait concédée sans plus de garantie. C'est dans ce contexte que l'armée a promulgué son memorandum et que les grandes manifestations ont eu lieu.
Leurs participants n'exigent pas que la protection de la laïcité, mais aussi « l'indépendance absolue » et scandent des slogans contre « l'impérialisme occidental » comme : « Ni l'UE ni les Etats-Unis ». Ce slogan n'a rien à voir avec une exigence de plus de démocratie. Au contraire, la démocratie et le pluralisme passent pour des instruments de division de la nation turque et de la patrie.
« Finalement, la Turquie est contrainte d'abandonner sa transformation en etat-nation, une transformation qu'elle avait commencée avec la République et qu'elle n'a pas encore terminée », explique le chef de l'opposition Deniz Baykal, dont le Parti populaire républicain (CHP) a également encouragé les manifestations. « Cela a parfois été fait en faveur de la démocratie » poursuit Baykal, « parfois l'arme au poing, comme le cas du PKK, parfois au nom de l'Union européenne ». Le chef des armées, Yasar Büyükanit, pense aussi que la plupart des subventions européennes ont d'abord servi le PKK et ont conduit à la division de la Turquie.
Ce n'est pas étonnant que les manifestations, malgré la forte participation de femmes et d'adolescents, ont entrainé la préoccupation de la plupart des intellectuels. La politologue Ayse Kadioglu fait un parallèle entre l'Allemagne de la République de Weimar et la Turquie d'aujourd'hui et dit que, si l'Etat autoritaire écoutent l'approbation des masses, cela ressemble au fascisme. Cela ne veut pas dire que les manifestants soient fascistes, finalement, les Allemands de Weimar ne savaient pas non plus où les tambours battant le nationalisme les mèneraient.
En tant que candidat indépendant d'Istanboul, Baskin Oran veut entrer au Parlement contre la gauche nationale du CHP et le DSP. Il critique les manifestations et essaie aussi de gagner des électeurs. Il explique : « Les participants des manifestations marchèrent pour faire sortir leur peur. Leurs organisateurs au contraire voulaient attiser la peur des gens ».
Günter Seufert, sociologue, travaille comme journaliste indépendant et auteur à Istanboul. De 2004 à 2007, il a enseigné comme professeur à la Cyprus University à ...
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Traduction
Anne Lainault
Langue originale Allemand
© Bundeszentrale für politische Bildung
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