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Des sons étrangers dans l'oreille
de René Hamann
Depuis les années 60, les groupes de musique européens s'approprient des styles musicaux d'autres cultures et produisent une sorte de musique du monde européenne. Une recherche de pistes à écouter.
Musique du monde. C'est un genre difficile en soi. Et ce terme est d'autant plus difficile à définir qu'il regroupe des musiques elles-mêmes très différente : en fait, il permet de ranger dans une case tout ce qui ne peut pas être classé ailleurs et qui présente – et dépend – des particularités régionales. De quelle manière : ce sont par exemple des instruments aux sons exotiques (sitar, saz), des structures harmoniques décalées ou des figures de rythme spéciales pas toujours en accord avec des mesures à quatre temps qui résonnent de façon étrange pour des oreilles occidentales. L'expression « musique du monde » ou « world music » est apparue dans les années 80, en particulier lorsque Peter Gabriel a fondé son label « One World » et que Paul Simon s'est tourné vers des musiques « extra européennes », voire extérieures à l'Amérique du Nord et trouvées en Afrique de l'Ouest et du Sud ou au Brésil.

Photo : AP
Entre temps, le terme de musique du monde a été discrédité. Il lui a été reproché d'être eurocentrique et de se rapporter à des clichés culturels. La musique du monde ne serait de la musique du monde que du fait de son absence jusqu'ici dans les cultures de musique pop anglo-américaines et n'y a été intégrée qu'en raison de cette classification, mais l'intégration aurait pris à son tour un caractère exclusif : la musique du monde resterait toujours de la musique du monde et ne serait jamais uniquement de la musique.
Régionale et occidentalisée
Les forces hégémoniques de la musique pop occidentale sont très importantes depuis les années 60. Si importantes que la pop s'infiltre toujours plus et toujours plus profondément dans les traditions non occidentales et que les musiques locales expérimentent ainsi non seulement une commercialisation mais aussi un rapprochement vers des normes occidentales, bien qu'elles continuent à agir sur le plan local. Prenons l'exemple de la pop turque. Dans les cercles occidentaux, Tarkan est peut-être connu. Fils d'un travailleur immigré, il est né en Allemagne de l'Ouest, il est retourné ensuite en Turquie dans les années 80, puis est revenu s'installer en Allemagne dans les années 90 où il a enregistré son succès international « Kiss kiss ». En Turquie, la pop est bien plus variée, en plus des influences occidentales (rock, hip hop), elle intègre également des sonorités arabes. L'inverse ne fonctionne pas aussi bien : un échange mondial d'influences a lieu en particulier dans le hip hop : il existe un hip hop arabe, des rappeuses comme M.I.A., qui mélangent des influences variées mais aussi des producteurs de hip hop américains aux origines arabes tels que Fred Wreck. La musique turque n'a cependant été intégrée nulle part, et pas non plus en Allemagne.
Les hippies découvrent l'Inde
La culture pop indienne représente une culture pop bien plus importante. Dès les années 60, l'influence de l'Inde était perceptible : notamment grâce à George Harrison des Beatles qui fut le premier à jouer du sitar, un instrument à cordes pincées, non occidental, sur un disque de pop (The Beatles : Norwegian Wood). En 1971, Harrison inventa le concert humanitaire (pour le Bangladesh) et invita, entre autres, le joueur de sitar indien Ravi Shankar sur scène. Ce qui eu pour conséquence de lancer une mode qui perdure encore aujourd'hui : c'est ainsi que les hippies découvrirent l'Inde. Pourtant l'Inde n'a pas forcément découvert les hippies, mais en raison de son statut d'ancienne colonie anglaise, elle s'est toujours tournée vers l'Occident ou a toujours été influencée par elle.

Photo: AP
Ces dernières années, l'Inde est parvenue à exporter sa culture et sa musique dans le monde entier à travers le cinéma et ses Bollywood (comédies musicales). La star du cinéma indien Shah Rukh Khan a aujourd'hui probablement plus de fans féminins que Brad Pitt, George Clooney et Tom Cruise réunis.
Signes d'authenticité
En principe, chaque région de cette terre est responsable d'une partie de la musique du monde. La « Musique africaine authentique » vient d'Afrique. Au sens strict, la musique du monde dégage un parfum d'authenticité, de régionalisme, de résistance au commerce et de purisme. La musique du monde n'est pas de la pop et ne veut pas non plus en être. Aussi différenciées que soient les différentes musiques – et il y en a tant : le Klezmer juif, le jazz éthiopien, le Raï arabe, l'hi-fi électrique, la polka, le fado portugais, pour n'en nommer que quelques unes – ces musiques ont toutes en commun de se démarquer plus ou moins de la culture pop américaine et de s'affirmer plus traditionnelles et originelles. Les limites de la musique établie sont parfois floues (le cajun est par exemple une sous-forme du blues) ; d'autres musiques ont dû être désignées comme musique du monde selon les critères susmentionnés, mais sont autonomes depuis longtemps : c'est le cas du reggae et de ses formes dérivées. Même le calypso (de Trinidad) ou la bossa nova (du Brésil) ont débuté au niveau régional puis ont atteint des cercles mondiaux.
L'Afropop modernise l'indie
Les musiciens occidentaux n'ont jamais cessé de se laisser influencer, mais ont également introduit des éléments « exotiques » dans leur musique. Le disque à succès de Paul Simon « Graceland » (de 1986) est impensable sans l'influence de la musique sud-africaine. Entre-temps une deuxième génération est apparue qui s'est intéressée à la musique africaine (l'Afropop) à travers Paul Simon : il convient de nommer ici le groupe universitaire new yorkais, Vampire Weekend et le groupe américano-kenyan Extra Golden. Le projet « Beirut » du musicien Zach Condon intègre des éléments de Klezmer et de la musique d'Europe de l'Est.
En Angleterre, Damon Albarn le chanteur du groupe indie anglais Blur a rendu de grands services à la musique malaise et a provoqué ses collègues de la pop en déclarant que les musiciens africains ne pouvaient rien apprendre d'eux et qu'au contraire ils pouvaient seulement apprendre des Africains. Aujourd'hui il ne s'agit plus d'organiser des projets multiculturels de bienfaisance pour faire connaître la misère du monde et les anciennes structures d'exploitation, mais d'encourager la collaboration artistique au niveau des yeux et le développement musical individuel. La chanteuse de jazz californienne Erika Stucky a ainsi inséré du iodle suisse et des sons gutturaux dans un grand nombre de ses morceaux. Cela ne s'était encore jamais produit.

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