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Le primitif au centre

de Bernard Müller


Les pouvoirs coloniaux se partagèrent les biens culturels des colonisés. Depuis quelques années, les musées ethnologiques européens modernisent leurs expositions et essayent de présenter différement leur butin culturel colonial.


Surfant simultanément sur la vague de l'« ethnique » et sur celle du développement de l'industrie des loisirs, les arts non-européens, aussi parfois appelés « arts primitifs » tiennent aujourd'hui le haut de l'affiche. Au Royaume-Uni le British Museum a réaménagé les espaces consacrés à ses collections ethnographiques, en Allemagne le Dahlem Museum traverse une période de restructuration, on inaugure un nouveau musée en France, le Musée du quai Branly, tandis que le Musée d'Ethnologie de Vienne ainsi que le Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren en Belgique ont été réorganisés. Göteborg présente ses collections ethnologiques dans un Världskulturmuseet reconçu où les collections existantes sont ouvertes aux questions posées par la mondialisation tout en maintenant une approche interdisciplinaire prenant en compte les migrations internationales et les sociétés multiculturelles.

Sculptures de l'île de Malekula dans le Pacifique, Musée du Quai Branly à Paris.

Photo : AP


Simultanément, des expositions thématiques conçues pour réunir des objets éparpillés dans diverses collections européennes et destinées à tourner en Europe voient le jour. C'est le cas par exemple de l'exposition « Bénin : cinq siècles d'art royal » qui a été accueillie à Paris en 2007, puis au Ethnologisches Museum de Berlin (Dahlem) en 2008. Lors de son étape française, sur une brochure accompagnant l'exposition on peut lire  que « l'exposition rassemble, pour la première fois en Europe, des collections provenant principalement d'Angleterre, d'Allemagne et d'Autriche ». Il est aussi précisé que « l'ensemble de ces œuvres dessine un vaste panorama de l'art et de la culture du Royaume de Bénin ». Certes. Mais, à Paris, on ne fait pas référence au contexte historique dans lequel ont été collectés les objets en question. Une bonne partie des objets proviennent en effet d'une expédition militaire britannique menée à Benin en 1897. La raison de cette absence réside dans le fait que les musées savent que ce qui en sera dit pourrait être bien plus lourd de conséquence que l'omission pure et simple.

Un butin centenaire...

Si l'Europe peut aujourd'hui se partager ses collections, c'est qu'elle a d'abord une histoire coloniale en partage, sinon les objets en question ne seraient pas là où ils se trouvent aujourd'hui. Ce passé commun se donne à voir en filigrane dans les musées d'arts et de civilisations, ou musées ethnologiques. La majorité des collections de ces musées s'est constitué entre 1880 et 1914, période où l'emprise territoriale de l'Europe sur le monde passe de 35% à 84%. Si la plupart des objets furent collectés à des fins scientifiques, on sait aussi que bon nombre d'objets ont été saisis au cours des campagnes militaires et ne sont donc pas autre chose que des butins de guerre.

... à conserver ?

Craignant sans doute d'ouvrir la boîte de pandore des restitutions puis des réparations dont le coût serait astronomiques, dix-neuf directeurs de quelques-uns des principaux musées du monde signèrent en décembre 2002, la « Déclaration sur l'importance et la valeur des musées universels » qui stipule « la nature essentiellement destructrice de la restitution des objets », en précisant que « les musées sont les agents du développement culturel, dont la mission est d'encourager la production de la connaissance en entretenant un processus permanent de réinterprétation. Ils ne sont pas seulement au service des citoyens d'une nation, mais au service des peuples de toutes les nations ». Mais cette unité de façade dissimule en vérité des positions nationales bien différentes.

Manières d'exposer divergentes

Revenons à « notre » butin du royaume du Bénin dont les pièces se trouvent aujourd'hui disséminées dans les musées européens. Dans les collections permanentes des musées d'arts et civilisations les objets issus de la même opération de collecte ne sont pas exposés de la même manière. La différence réside principalement dans la manière dont est traité le contexte colonial de la collecte. Alors que la France tend à éluder complètement cette dimension historique, on constate que l'Allemagne y accorde une place bien plus importante, sans doute en raison de sa propre histoire et de sa responsabilité assumée dans la Shoah. Les britanniques se distinguent aussi de la « cécité historique » bien française et évoquent souvent avec détails le contexte de la collecte. Bien différente de la situation allemande, l'attitude anglaise est le résultat de la pression exercée par des associations culturelles de descendants des colonies aujourd'hui installés en Grande-Bretagne.

Monnaie d'échange

Ces différences s'expliquent également par des préoccupations géostratégiques diverses. Il apparaît ainsi que certaines pièces des collections nationales européennes ont fait l'objet de promesses de restitution si elles était assorties à l'obtention d'autres avantages, comme ce fut le cas du sceau du dey d'Alger saisi par l'armée coloniale française en 1830 et restituée en mars 2003 par le président de la République française à un moment où il était question de signer d'importants traités commerciaux.

Double dette

Les collections que se partagent les musées d'Europe se réfèrent aussi à une histoire coloniale, à un empire qui s'est constitué dans la guerre et par la force. Il s'agit d'un passé problématique à l'heure où, comme le rappelait Aminata Traoré, un temps ministre de la culture de la république du Mali : « Nos oeuvres d'art ont droit de cité là où nous sommes, dans l'ensemble, interdits de séjour ». Les objets conservés par les musées des arts et civilisations se trouvent donc aujourd'hui remis en jeu à l'aulne d'enjeux liés à l'actualité des migrations transnationales. Cette ambiguïté rend tout à fait spécifique le travail de mémoire postcolonial, car il renvoie à une double dette : celle qu'aurait les anciennes métropoles envers leurs colonies et celle qu'aurait les actuelles puissances économiques européennes envers leur main d'œuvre immigrée.

Il semble ainsi qu'est en train à une échelle européenne de s'ouvrir un nouveau chantier mémoriel dans lequel les musées d'art et de civilisation des anciennes métropoles sont amenés à jouer un rôle important. Le passé colonial pourrait donc bien encore se conjuguer au futur.

 
Bernard Müller
Bernard Müller est anthropologue, associé à l'IRIS (Paris, F.). Il coordonne des projets culturels et est commissaire d'exposition. Il est responsable du projet Broken Memory ...
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