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Migration de main-d'œuvre de l'Est vers l'Ouest
de Berthold Forssman
Des millions de personnes venant d'Europe de l'Est, espérant de meilleures conditions de travail, se sont mises en route vers l'Europe de l'Ouest. Quelles répercussions ce mouvement migratoire a-t-il pour les pays d'Europe de l'Est, quelles conséquences pour l'économie en Europe de l'Ouest ?
L'Europe serait-elle en train de vivre une sorte de migration de ses populations ? C'est la question que se pose l'écrivain polonais Andrzej Stasiuk le 20 juillet 2006 dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : "Certaines régions se dépeupleront-elles complètement ? Comme l'est de la Pologne, ou le sud de l'Italie ?"

Photo: AP
Le processus européen d'unification se traduit de plus en plus par des migrations internes : de nombreux Portugais travaillent en Espagne, des Roumains et des Bulgares affluent vers l'Italie et l'Espagne depuis 2007, tandis que la Grande-Bretagne et l'Irlande s'avèrent être fort attractives depuis 2004 pour les Polonais, les Lettons et les Lituaniens. La direction que prennent ces flux migratoires intra-européens est nettement orientée : des pauvres vers les riches, de l'Est vers l'Ouest. Selon Eurostat, à lui seul, le nombre des Roumains et des Bulgares travaillant à l'étranger en Europe a dépassé cette année le seuil du million. Dès le 25 octobre 2006, Klaus Brill en était arrivé à la conclusion, dans la Süddeutsche Zeitung, que "ces données montrent bien que les mouvements migratoires européens constituent un processus historique inexorable, accéléré par l'existence d'un fossé entre l'Est et l'Ouest."
L'Europe de l'Ouest profite de l'immigration
Jusqu'ici, en dépit de toutes les réserves exprimées, l'économie de l'Europe de l'Ouest a tiré profit de l'immigration. Le 30 août 2006, dans l'Independent britannique, l'industriel Roland Rudd soulignait que la grande majorité des recherches conclut aux avantages de l'immigration : "Une étude montre que 1 % de croissance de population par des mouvements migratoires entraîne une hausse de 1,5 % du PIB." Ce sont principalement les secteurs de la gastronomie, de la médecine, de l'agriculture ou du commerce de détail qui embauchent parmi les immigrés d'Europe de l'Est la main-d'œuvre dont ils ont besoin.
Entre temps, de plus en plus de pays d'Europe de l'Ouest, comme la Finlande, le Portugal et l'Espagne, ont suivi l'exemple de la Grande-Bretagne, de l'Irlande et de la Suède en ouvrant leur marché du travail. Le 16 juin 2006, dans l'hebdomadaire Knack, le politologue belge Rik Coolsaet engageait à garder son calme : "Les immigrés et les autochtones ne sont pas des concurrents pour les mêmes emplois (traduisez : ils ne 'nous' volent pas nos emplois). Naturellement, l'immigration ne se déroule pas sans problème. (...) [Mais] la situation d'aujourd'hui n'est pas plus grave que celle d'hier. Au contraire. Il y a un siècle, un dixième de la population mondiale migrait, contre seulement moins de trois pour cent aujourd'hui."
Travailler... mais à quelles conditions ?
Les avantages économiques de ces flux migratoires s'accompagnent de côtés négatifs évidents. Ainsi, les travailleurs salariés bon marché de l'Est menacent de faire chuter les tarifs habituellement pratiqués à l'Ouest et de remettre en question les acquis sociaux. Et la main-d'œuvre d'Europe de l'Est, en l'occurrence, se fait souvent elle-même exploiter... C'est ce qu'a constaté Paul Laverty en faisant des recherches pour un film sur la situation d'ouvriers polonais en Grande-Bretagne. Il écrivait le 24 septembre 2007 dans le Guardian : "En écoutant toutes ces expériences, c'était comme si toute la réglementation du travail et les régulations de santé et de sécurité avaient soudainement disparu dans un nuage de fumée, en même temps que 150 ans de lutte syndicale."
Les Européens de l'Ouest oublient souvent que l'émigration est source d'énormes problèmes pour les États de l'Est. Cela fait bien longtemps que les cueilleurs de fraises et d'asperges, les ouvriers du bâtiment ou encore les célèbres plombiers polonais ne sont pas les seuls à émigrer en Europe de l'Ouest, il y vient aussi, de plus en plus, un personnel hautement qualifié, par exemple des médecins, des architectes et des ingénieurs. Préoccupée, Liana Subtirelu relevait le 1er février 2007 dans le journal roumain Gandul qu'on ne peut pas prévoir la fin de ce phénomène : "Entre-temps, de nouvelles entreprises sont apparues en Roumanie, qui recrutent des spécialistes. Les premières étaient britanniques et recherchaient des dentistes. Puis sont arrivées les entreprises françaises (...). Le ministère de la Santé semble anesthésié."
Pénurie de main-d'œuvre en Europe de l'Est
Dans de nombreux pays d'Europe de l'Est touchés par l'émigration est apparue entre temps une pénurie de main-d'œuvre ; celle-ci pourrait s'aggraver et prendre des proportions massives si, en 2011, l'ensemble des pays de l'UE sont obligés d'ouvrir leur marché du travail. Le 23 décembre 2005, l'ancien ministre hongrois de l'Éducation, Zoltan Pokorni, avait déjà tiré la sonnette d'alarme dans le journal hongrois Népszabadság, en évoquant les conséquences possibles : "L'État ne disposera plus d'aucun moyen administratif pour empêcher l'émigration de ses meilleurs éléments. Autrement dit, plus de visas et plus de frontières."
Parfois, les immigrés sont déjà considérés comme des traîtres à leur patrie, relevait Monika Bonckute le 26 septembre 2007 dans le journal lituanien Lietuvos rytas. Depuis, les pays baltes ont pris des contre-mesures et recrutent eux-mêmes de la main-d'œuvre à l'étranger. Toutefois, les salaires ne sont pas suffisamment attractifs pour les citoyens des vieux États membres de l'UE ; aussi embauche-t-on du personnel provenant de pays de l'UE encore plus pauvres, d'États de la CEI tels que l'Ukraine, ou même d'Extrême-Orient. Le 12 septembre 2006, dans le journal letton Diena, Aivars Ozolins soulevait la question de savoir ce que des pays tels que la Lettonie avaient réellement à offrir à des immigrants : "La Lettonie n'a pas à redouter l'afflux massif de mécaniciens et d'ouvriers bulgares. Au contraire : nous ne pouvons même pas espérer que l'arrivée de travailleurs européens soulage la pénurie de main-d'œuvre dont nous souffrons de plus en plus."
Jusqu'à présent, les campagnes publicitaires visant à faire revenir au pays la main-d'œuvre expatriée n'ont pas eu beaucoup de succès, constatait le journal estonien Postimees le 11 octobre 2007 : "La pénurie de main-d'œuvre se fait tellement sentir que les dirigeants ont fini par (...) lancer un appel en direction des centaines de milliers d'émigrés économiques." Au lieu d'envoyer des appels dans le monde entier, poursuit le journal, le gouvernement ferait mieux
de créer des conditions de vie et de travail humaines dans son pays.
Relancer sa propre économie
Cependant, les États d'Europe de l'Est enregistrent également certains effets positifs de l'émigration. Le chômage a sensiblement diminué, les salaires augmentent et, en même temps, du coup, la propension des gens à chercher un travail sur place. En définitive, le problème ne pourra se régler de façon durable que si les pays d'Europe de l'Est ne se contentent plus de promettre des bas salaires en guise d'avantages locaux spécifiques, mais donnent une impulsion à leur propre développement technologique et augmentent ainsi leur productivité.
Déjà, le 21 août 2006, le journal estonien Postimees exhortait les pays de l'Est à ne pas résoudre les problèmes par l'immigration, mais à mieux rémunérer la main-d'œuvre présente chez eux : "Si la croissance économique ne se répercute pas sur le pouvoir d'achat, c'est parce que le succès des entreprises estoniennes ne repose pas sur l'innovation commerciale, mais sur une main-d'œuvre bon marché. On dit que le commerce estonien ne peut pas se développer car le pays manque de main-d'œuvre (en raison de l'émigration). Mais si les gens ont le choix entre travailler en Estonie pour un salaire modique et faire le même travail pour un meilleur salaire ailleurs, on ne peut pas leur reprocher d'opter pour la seconde possibilité."
Existe-t-il un processus de convergence ?
Bien sûr, la migration a aussi un aspect interculturel. Ainsi, en Grande-Bretagne, des travailleurs polonais ont commencé à s'organiser en créant leurs propres syndicats, et certains magasins britanniques ont fait entrer des marchandises polonaises dans leurs gammes de produits ; c'est de cela que parlait Magdalena Miecznicka le 19 juillet 2007 dans le quotidien Dziennik : "Les Polonais de l'étranger ne sont plus une nation d'épargnants, qui stockent chaque centime gagné dans un bas de laine pour l'envoyer en Pologne. Si les librairies Borders de Birmingham, Dublin et d'Oxford Street à Londres proposent des livres en polonais, c'est le signe que les émigrants polonais se sont bien intégrés et ont les moyens de s'acheter autre chose que de la viande en conserve. Leur mentalité a changé." De même, le sociologue Miroslaw Chalubinski et le politologue Piotr Chalubinski soulignent les aspects positifs de l'émigration à cet égard. Le 1er août 2006, ils écrivaient dans la Gazeta Wyborcza polonaise : "Quitter la Pologne est pour beaucoup une chance de s'arracher à un environnement nuisible à leur épanouissement et de donner une perspective à leur vie.
À l'inverse, si l'on en croit Witold Gadomski, les vieux pays membres de l'UE tels que l'Allemagne et la France ont des choses à apprendre de leurs voisins de l'Est. Le 5 mai 2007, il affirmait dans la Gazeta Wyborcza : "Une véritable intégration de l'UE ne sera possible que lorsque l'on assistera à un vaste mouvement migratoire du peuple européen - dans une mesure bien plus importante que les mouvements de travailleurs issus d'Europe de l'Est auxquels on assiste actuellement."

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Traduction
Nicole Thiers
Langue originale Allemand
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