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Les interdictions de fumer dans l'UE

de Nina Diezemann


Certains pays de l'UE tels que l'Irlande, Malte ou la Suède appliquent déjà largement l'interdiction de fumer. Le commissaire européen chargé de la santé, Markos Kyprianou, propose désormais de restreindre le plaisir du tabac dans l'ensemble de l'Europe.


En présentant le 31 janvier 2007 son livre vert contenant des recommandations "Vers une Europe sans fumée de tabac", Kyprianou a donné une nouvelle dimension au débat sur l'interdiction de fumer. Jusqu'à présent, la lutte contre le tabagisme s'était surtout effectuée sur le plan national. Désormais, on s'interroge de plus en plus pour savoir s'il est souhaitable d'unifier la réglementation à l'intérieur de l'UE. Chaque nation ne devrait-elle pas décider toute seule des lieux où elle veut interdire la fumée de tabac ?

Réglementations nationales

Le nombre des pays où, sans aucune pression de l'UE, l'interdiction de fumer est déjà en vigueur sur les lieux de travail, dans les lieux publics et dans les restaurants et cafés ne cesse d'augmenter. Dans les bureaux, administrations ou pubs irlandais, on n'a plus le droit d'allumer une cigarette depuis avril 2004 ; la législation anti-tabac sévit également en Italie, en Espagne, en Suède, en Lettonie et à Malte.

L'Ecosse a banni le tabac de l'espace public depuis le 26 mars 2006, l'Angleterre et le Pays de Galles vont lui emboîter le pas en juillet de cette année. En France, c'est depuis le 2 février 2007 qu'on n'a plus le droit de fumer dans les lieux publics, et cette interdiction doit s'étendre aux bars, cafés et restaurants dès 2008.

Les discussions dans les différents pays

Dans tous les pays, la résistance contre ces restrictions a d'abord été considérable. Mais les différents fronts ne correspondaient pas aux camps politiques classiques. La discussion est d'une nature beaucoup plus émotionnelle et personnelle, car l'influence de la politique sur la vie quotidienne n'est jamais aussi évidente que lorsqu'elle débat la question de savoir où on a le droit d'allumer une cigarette. Les journalistes et les acteurs politiques sont également concernés par ces mesures en tant que fumeurs ou non fumeurs – ce qui explique qu'ils agissent comme des lobbyistes pour leur propre cause.

Dans les pays où l'on a déjà discuté de l'interdiction de fumer, le débat s'est déroulé sur un modèle semblable et avec des arguments comparables. Il a été dominé par le camp des critiques.

Les médias ont déploré d'une part le peu de pragmatisme de cette politique. Le journaliste écossais Magnus Linkhalter écrivait ainsi dans The Times le 22 mars 2006 : "Les gens exprimaient un mélange de dérision et de mépris quant aux politiciens qui réglementent leur existence. Ils ne sont pas de ceux qui considèrent la santé et la longévité comme leurs soucis principaux. Ils privilégient les plaisirs simples."

Une seconde ligne d'argumentation consiste à se demander dans quelle mesure les fumeurs sont discriminés par l'interdiction globale de fumer. Ainsi, un chroniqueur de l'hebdomadaire allemand Die Zeit critique, le 7 décembre 2006, "l'amputation des droits du citoyen" et réclame des restaurants fumeurs avec l'instauration d'une licence pour la nicotine – même s'il considère en principe que la protection des fumeurs est une requête justifiée. Face aux restrictions qui entreront en vigueur en Grande-Bretagne dès l'été prochain, un journaliste écrit le 15 février 2006 dans The Independent que les interdictions de fumer sont démesurément agressives et qu'il vaudrait mieux miser sur le volontarisme.

Le débat aboutit aussi à une troisième question, qui est de savoir si en bannissant les nuages de fumée des pubs irlandais ou des cafés français on ne risque pas aussi de rompre le charme et la particularité culturelle de ces lieux. "Un monde s'écroule" se lamentait l'écrivain Philippe Delerm dans le journal Le Monde du 31 janvier 2007, à propos de l'interdiction de fumer tout juste décrétée en France par le Premier ministre Dominique de Villepin.
Dans l'édition dominicale du Frankfurter Allgemeine Zeitung du 24 décembre 2006, Claudius Seidl a rédigé à propos du débat sur l'interdiction de fumer une nécrologie de "la drogue du XXe siècle", la cigarette, qui avait ouvert une "parenthèse dans la triste réalité".

Après la mise en place de l'interdiction de fumer en public dans les pays concernés, le fait est pourtant que ces mesures n'ont suscité aucune révolte particulière. Il n'y a eu ni débat ni campagne visant à abolir cette interdiction.

Même les fumeurs sont favorables à la législation anti-tabac

Une fois que les restrictions ont été mises en place, il semble qu'elles soient largement acceptées. Cela s'explique notamment par le fait que dans ces pays-là le nombre de citoyens favorables à l'interdiction de fumer est particulièrement important.

Selon un sondage Eurobaromètre réalisé par l'UE à l'automne 2005, la majorité des Européens sont favorables à l'interdiction de fumer. Ils sont 86% à souhaiter que cette interdiction s'applique dans les bureaux et autres lieux de travail fermés, et presque aussi nombreux s'agissant des lieux publics fermés tels que les aéroports, les gares et les magasins.

L'approbation est moins importante concernant les restaurants, les bars et les cafés. Mais il s'agit ici d'établir une distinction selon les pays. Dans ceux où l'interdiction de fumer était déjà en vigueur au moment du sondage, l'approbation des restaurants non fumeurs était particulièrement importante. Ainsi, plus de 80% des Irlandais y sont favorables. Les Tchèques, en revanche, se prononcent majoritairement contre cette interdiction.

La situation est à peu près la même pour les bars et les cafés. Tandis que plus de 80% des Italiens, des Suédois et des irlandais sont pour, seule une minorité d'Européens de l'Est peuvent se faire à l'idée de ne plus pouvoir y allumer de cigarettes. Les Allemands et les Autrichiens souhaitent également continuer à fumer dans les bars et les cafés, alors que la majorité des Français pourraient y renoncer.

Les recommandations de Bruxelles

Au milieu des débats nationaux sur l'interdiction de fumer, le livre vert du commissaire européen chargé de la santé, Markos Kyprianou, a fait l'effet d'un pavé dans la mare. En Allemagne, il a ranimé la discussion sur une législation anti-tabac à l'échelle nationale, qui avait échoué fin 2006 à cause du fédéralisme. Il ne s'agit encore que de recommandations, mais si les pays ne trouvent pas de réglementation eux-mêmes, l'interdiction pourrait venir de Bruxelles et son ampleur dépasserait largement les interdictions propres à chaque Etat.

Grâce à la généralisation des espaces sans fumée, Kyprianou espère aboutir à long terme à la "dénormalisation" du tabac – ce à quoi n'étaient pas parvenues les mesures anti-tabac antérieures telles que les avertissements imprimés sur les paquets de cigarettes ou les campagnes de prévention comme "Help". Fumer ne devrait bientôt plus être une "activité sociale", souligne le rapport.


L'Union européenne est-elle compétente ?

Contrairement aux débats sur les interdictions nationales de fumer, la discussion a évolué au niveau européen. Les commentateurs – essentiellement d'Europe occidentale – ne s'interrogent plus sur le sens de cette interdiction. On discute plutôt de savoir si l'UE est compétente pour cette question. Le principe de subsidiarité veut que l'UE ne réglemente que ce qui ne peut l'être suffisamment à l'échelle nationale.

Gerold Büchner avance dans le Berliner Zeitung du 30 janvier 2007 que l'UE se nuirait à elle-même en imposant l'interdiction de fumer à toute l'Europe, puisque chaque pays a "sa propre culture des cafés et des plaisirs". C'est un avis semblable qu'exprime son collègue espagnol Ramón Pérez-Maura dans le quotidien ABC le 31 janvier 2007, d'autant plus que l'Espagne a instauré il y a un an d'importantes interdictions visant à protéger les non fumeurs ; Pérez-Maura craint que cela ne donne "une nouvelle raison aux eurosceptiques de dénoncer l'interventionnisme de Bruxelles".

Seul le journal autrichien Die Presse plaide, dans son édition du 31 janvier 2007, pour qu'on "refile le bébé du tabac " à la Commission européenne, estimant donc que l'EU est compétente. En Autriche, où le refus de l'interdiction de fumer dans les cafés et restaurants est aussi important qu'en Europe de l'Est, la nouvelle grande coalition a d'ailleurs prévu les cafés sans tabac dans son agenda politique.

L'interdiction des plaisirs

Dans les pays de l'Est nouvellement membres de l'UE, c'est-à-dire dans les pays où l'interdiction de fumer – surtout dans les restaurants, bars ou cafés, mais même sur les lieux de travail – trouve le moins de partisans, on doute tout particulièrement des bonnes intentions du commissaire européen. La population de ces pays a manifestement pris conscience, au cours de cette discussion, du fait que l'Europe pouvait intervenir assez loin dans son quotidien.

La presse roumaine a réagi de façon plutôt amusée à l'offensive de Bruxelles, que l'on ne perçoit pas comme une campagne de protection des non fumeurs mais comme une "campagne anti-fumeurs". "C'est un cas classique : les plaisirs sont interdits", écrit Costi Rogozanu le 31 janvier 2007 dans le quotidien Cotidianul.

Quant aux Bulgares, lit-on dans un article de Sega du 2 février 2007, un mois après leur entrée dans l'UE ils ont l'impression que les directives de normalisation et les recommandations de Bruxelles leur volent leur identité bulgare : "On n'aura bientôt plus le droit de fumer ailleurs que chez soi. C'est la moitié de leur vie que les Bulgares voient partir en fumée. Car pour un Bulgare, la vie sans schnaps, sans salade et sans cigarettes paraît aussi fade et stérile qu'un concombre."

 
Nina Diezemann
Nina Diezemann était rédactrice pour euro|topics. Après des études de germanistique et d'histoire, elle a suivi l'école de journalisme de Munich et travaillé comme journaliste ...
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Traduction
Barbara Fontaine


© Bundeszentrale für politische Bildung

 

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