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Religion et politique en Pologne

de Irena Borowik


L'Église catholique a soutenu il y a 20 ans la résistance contre le régime communiste : elle a contribué à son effondrement et a défendu l'identité nationale polonaise. Aujourd'hui, l'Église catholique se raccroche en Pologne à des modèles conservateurs et poursuit ses propres objectifs politiques.


Évêques
Évêques polonais


Chaque pays est un mélange unique d'histoire, de culture et de caractéristiques sociales qui crée des résultats spécifiques dans chaque domaine pris en compte. En matière de religion, la « spécificité » de la Pologne repose avant tout sur le niveau très haut de religiosité déclarée, l'identification des Polonais au catholicisme et l'homogénéité religieuse de la société.

La religiosité en Pologne

Le niveau de religiosité déclarée est resté stable dans les dernières décennies, huit Polonais sur dix dans des enquêtes représentatives se considérant comme religieux ou très religieux. 95 pour cent des Polonais adultes s'identifient au catholicisme et le stéréotype « Les Polonais sont catholiques » fonctionne toujours. En dépit de l'intérêt croissant pour d'autres traditions religieuses, notamment le bouddhisme chez les jeunes, selon une enquête empirique, les minorités religieuses n'excèdent pas trois pour cent de la population. En des temps de pluralisme et de globalisation croissante, cette forte position constante – en termes généraux– d'une tradition de religion unique est à elle seule une raison suffisante pour examiner les conditions de ce phénomène. Et cela d'autant plus que les réflexions concernant des tendances contraires de l'évolution religieuse, du déclin et de la sécularisation sont fréquentes et toujours populaires.

Religions et politiques en Europe centrale et de l'Est avant 1989

Le Pape rend visite à la Pologne
Première visite du pape Jean Paul II en Pologne, Varsovie 1979. Le transparent dit: "Unité patriotique de la nation entière".

En dépit de ce « caractère exceptionnel », il existe certaines caractéristiques récurrentes qui justifient une confrontation avec les différentes régions ou aident à comparer les pays. Tenant compte de cela, nous pouvons parler de caractéristiques communes en Europe centrale et de l'Est. Les pays de cette partie du continent comportent des différences considérables (y compris religieuses). Chacun est défini par son propre tissu de caractéristiques historiques, culturelles et nationales. Mais en même temps, tous partagent l'expérience inévitablement marquante du communisme, de l'athéisme imposé, et plus récemment – depuis presque deux décennies – de la démocratisation avec tous les changements rapides et multidirectionnels des bouleversements politiques et sociaux.
Avant les changements démocratiques initiés en Pologne en 1989, l'Église était un élément clé dans la structure dualiste de la société divisée en « mauvais » communistes, appartenant au parti communiste et à son appareil, et en « bons » patriotes polonais appartenant à l'Église catholique. L'opposition au joug totalitaire jouissait du soutien puissant de l'Église, identifiée elle à la défense de l'identité nationale polonaise, à la liberté, les droits de l'Homme et la démocratie. Prenant en compte la situation de l'Europe centrale et de l'Est sous la domination soviétique, la position de l'Église en Pologne était exceptionnellement forte dans ses dimensions institutionnelles et sociales. La confiance sociale dans l'activité de l'Église à la fin des années 80 était plus élevée que dans toute autre institution, en conséquence le parti considérait toujours l'Église comme un acteur politique décisif au niveau des bouleversements de la société. Tous ces facteurs ont eu un impact crucial sur les relations entre la religion et la politique, influençant le nouvel ordre se mettant en place à l'ère postcommuniste.

Du communisme à la démocratie


Le passage à la démocratie et au capitalisme a signifié de multiples défis pour tous les sous-systèmes sociaux et leurs interconnexions – incluant une fois de plus religion et politique. Tout d'abord, la liberté politique s'est manifestée en partie à travers une nouvelle loi régissant les questions religieuses d'une manière similaire à celle de la majorité des sociétés démocratiques, à savoir en garantissant des conditions fiables et sûres pour les individus, les communités et les organisations religieuses voulant exercer et exprimer librement leur religion.
En Pologne, des lois sur la liberté du culte ont été votées dès mai 1989. Ceci a créé un espace dans lequel un nouveau type de relation s'est profilé entre religion et politique au niveau institutionnel, à savoir entre le gouvernement et les églises (surtout la plus grande église du pays). L'autre facteur important dans cette relation a été un changement dans les attentes sociales. Une véritable société politique étant inexistante sous le régime totalitaire, l'Église catholique agissait en son nom et à sa place, représentant les intérêts politiques de la population opprimée. Mais avec le changement, une société politique s'est mise en place en Pologne et les citoyens ont commencé à se comporter comme cela est typique d'une démocratie : en entrant dans un parti politique et en votant. En conséquence, les attentes sociales face à l'activité politique de l'Église ont diminuées. En fait, il existait et il existe toujours une forte attitude de rejet, voire même de critique face à « l'engagement politique de l'Église » – ceci comme un exemple de catégorie de l'enquête empirique. Mais cette métamorphose fondamentale n'a pas été prise en compte par les représentants de l'Église qui n'ont cessé de pratiquer un modus operandi de l'ère totalitaire. Les évêques ont continué à parler au nom de la nation, à donner des instructions aux citoyens, entre autres des recommandations de vote.

L'Église catholique prisonnière de modèles dépassés ?

Au cours des premières années du processus de transformation, ces interventions par des représentants de l'Église catholique étaient évidents et manifestes, non seulement dans le contenu mais aussi dans la forme. Les évêques parlaient ex cathedra de manière paternaliste, attendant d'être traités comme des emblèmes d'autorité dans toutes les questions politiques et n'acceptant aucune critique. Un exemple extrêmement symbolique de cette période est le discours du cardinal Józef Glemp en 1992 : « Notre but est de servir la nation de toutes les manières possibles et personne n'a à nous dire comment procéder. Nous comprenons la nation et nous souhaitons la servir de notre mieux. » (Gazeta Wyborcza, 28 juin 1992). Comme le fait remarquer Irena Borowik, la nation aurait été bien en peine d'expliquer aux autorités ecclésiastiques comment elle souhaitait être comprise et ne pouvait pas convaincre l'Église que non seulement la population en général, mais aussi la population catholique avait des vues politiques diverses et soutenait les « postcommunistes » (personnalités politiques proches de l'ancien parti communiste).

D'un autre côté, les représentants les plus éminents du sous-système politique issus de l'ancienne opposition, à savoir les milieux qui avaient étroitement travaillé avec l'Église dans le passé, se comportaient exactement comme les partis l'avaient fait autrefois. Un exemple flagrant en est la manière dont l'instruction religieuse fut remise au programme des écoles publiques.[1] Une initiative presque faite en cachette : Église et gouvernement se gardèrent bien d'informer le public au préalable et de lancer un débat sur le sujet. L'instruction religieuse fut simplement rétablie dans les écoles publiques sur un ordre du ministère de l'Éducation du 3 août 1990 – peu avant la rentrée des classes officielle du 1er septembre.

Église, société et bouleversements politiques après 1989

Protestation avortement
Opposants à l'avortement à Varsovie, mars 2007. Le président de la conférence épiscopale polonaise, l'archevêque Jozef Michalik, et la Ligue des familles polonaise (ancien parti de la coalition gouvernementale) plaidaient en 2006 en faveur d'une nouvelle restriction du droit à l'avortement.

Ce cas démontre par quels moyens l'Église catholique a tenté de parvenir à ses fins. De plus, il prouve que cette manière de procéder a été soutenue par le gouvernement. L'Église comme le gouvernement ont omis ici d'écouter la vox populi générale ou encore la voix de groupes d'intérêts spécifiques, comme p. ex. celle d'églises non catholiques ou ONGs. Cet exemple montre qu'à ce moment-là, la société n'était pas appréhendée comme un partenaire réel et actif dans le processus de décision. De la même manière, les représentant de l'Église n'ont pas accepté de débat public sur la loi sur l'avortement. Récemment, l'Église catholique a évité un débat large et ouvert concernant les membres du clergé qui avaient travaillé pour la police secrète à l'époque communiste ou – plus encore – qui s'étaient rendus coupables d'abus sexuels sur des enfants et autres.
Comment interpréter ce comportement ? S'agit-il ici de la forme locale polonaise d'un « programme catholique » universel et très largement répandu ? Est-ce là un héritage de l'ère communiste, alors que même une alliance superficielle faisait partie de toute stratégie de survie ? Doit-on le considérer comme le résultat de la peur ou de son contraire – un sentiment de certitude et de toute-puissance ? On pourrait poser ces mêmes questions aujourd'hui aussi au clergé catholique qui reprend la rhétorique de la peur et de la guerre lorsqu'il parle de l'Union Européenne.
La faiblesse inhérente à ce genre d'instrumentalisation de la société civile se révèle dans le manque de résultats. La « nation » et la « société » n'ont pas agi selon les conseils, suggestions et enseignements de l'Église catholique. Les partis de gauche et de tendance libérale démocratique reçoivent un plus grand soutien que les partis catholiques et Aleksander Kwaśniewski, le candidat « postcommuniste » à la présidence, rejeté par l'Église pour des raisons idéologiques, a non seulement battu Lech Wałęsa mais a aussi été réélu pour un second mandat. Cela semble avoir été une leçon de démocratie très amère pour les autorités ecclésiastiques. De plus, ceci s'est accompagné d'un pluralisme et d'une hétérogénéité croissants au sein de l'Église elle-même : d'une part le manque d'obéissance de la Radio Maryja ultra-conservatrice (un commentateur et acteur très actif de la scène politique), et une demande de clarté et de lustration (examen des prêtres en raison de leur collaboration avec le système précédent) d'autre part. L'intérêt passionné porté aux affaires internes de l'Église prouve la réelle diversité de sa communauté. Il devient toujours plus évident que préserver l'homogénéité et l'unité au sein d'une institution sociale aussi vaste n'est pas possible dans un contexte démocratique. Entre autres, l'attitude des représentants de l'Église face à l'intégration européenne a façonné une image toujours plus complexe avec le temps.

La politique a-t-elle exploité la religion ?

Les acteurs politiques de la période après 1989 ont eux aussi utilisé la religion à leurs propres fins. L'un des thèmes récurrents de ces années de changements a été l'avortement. Le Concordat (un accord entre l'État et le Vatican), comme aussi la teneur du Préambule à la Constitution polonaise (avec la référence chrétienne à Dieu), a été un autre thème qui a violemment animé le débat politique en Pologne. Plus tard, à compter de la fin des années 90, la liste des sujets mêlant religion et politique s'est enrichie des problèmes de l'intégration de la Pologne dans l'Union Européenne et de la mention de valeurs religieuses dans le projet de constitution de l'UE. Le ténor polonais dans les délibérations sur les références au christianisme dans la Constitution de l'EU reflète clairement l'équilibre atteint dans la relation entre religion et politique. Car le président Alexander Kwaśniewski, ouvertement athée, a cependant fermement soutenu l'idée de la référence au christianisme. En fait, l'exemple du Préambule à la Constitution polonaise a été suggéré comme une bonne solution pour l'EU, comme un compromis satisfaisant croyants et non-croyants. Le Préambule à la Constitution de la Pologne, ratifié tard (en 1997), contient des formulations auxquelles se sont référés les hommes politiques :

« Nous, la nation polonaise– tous les citoyens de la République – ceux qui croient en Dieu comme source de vérité, de justice, de bonté et de beauté, et ceux qui ne partagent pas cette foi mais respectant ces valeurs universelles comme venant d'autres sources. »

La normalisation des relations entre religion et politique

Près de deux décennies de changement ont révélé un besoin de mettre en place un nouveau type de relations entre religion et politique, ainsi que nouvelles formes d'actions par les deux acteurs principaux dans cette relation : l'État et l'Église. Les leçons de démocratie données par tous les acteurs concernés, y compris la société, ont été et sont toujours influencées par les schémas manichéens du passé. Les représentants institutionnels de l'Église catholique semblent avoir beaucoup appris au cours de la première décennie du changement. Ce qui se révèle le plus dans le recul des « instructions de vote » ouvertement données. Quoi qu'il en soit, une « normalité » des relations entre religion et politique – pour reprendre le terme de Patrick Michel – n'est pas facile à atteindre au terme de presque cinquante ans de totalitarisme soviétique. La contribution historique et symbolique profondément enracinée du catholicisme à l'identité nationale polonaise est toujours important dans ces années du changement ; son impact est tangible dans la mobilisation de la rhétorique religieuse en politique. Pourtant, il ne faut pas ignorer que ces dernières années ont ouvert un nouveau chapitre dans l'examen scientifique des rôles possibles de la religion dans la vie publique, ainsi que dans le dynamisme religieux et la signification de la religion dans un monde sécularisé.

[1] À l'époque communiste, l'instruction religieuse publique était interdite dans tous les pays de la région. « Réintroduction » désigne le moment à partir duquel l'enseignement religieux est devenu possible dans les écoles publiques. Il existe une discussion concernant le terme correct à utiliser dans la littérature de référence à ce propos.

 
Irena Borowik
, née en 1956, est une éditrice polonaise et professeur de sciences de la religion à l'Université Jagiellonian de Cracovie. Par sa maison d'édition « ...
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Langue originale Anglais

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