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L'éducation en crise

de Eva Clausen


De mauvaises conditions de travail pour le personnel enseignant, des élèves et des étudiants frustrés et peu de perspectives d'amélioration. Après la crise économique, l'Europe déclare à présent l'état d'urgence de l'éducation.


Une vague de protestations – « l'onda » – traverse l'Italie. Elèves et enseignant, étudiants et professeurs, jeunes et parents s'opposent à une réforme de l'éducation qui n'est selon eux qu'un prétexte pour réaliser des restrictions budgétaires massives. Avec la suppression de 131 500 emplois dans l'enseignement, 87 000 postes d'enseignants et 44 500 emplois dans l'administration scolaire, le ministre des Finances, Giulio Tremonti, veut économiser 7% des dépenses de l'Etat au cours des trois prochaines années.

Photo : .marqs


L'Italie n'est pas un cas isolé. Des coupes sont également à l'ordre du jour dans d'autres pays européens. Les mesures d'économie sont certes compréhensibles en temps de crise, mais on peut se demander si celles-ci doivent précisément toucher le système éducatif. La presse européenne débat des problèmes des différents pays et des dangers possibles de ces coupes pour l'avenir des prochaines générations.

L'Italie et « l'onda »

La vague de protestions a commencé début septembre quand la ministre de l'Education, Mariastella Gelmini, a présenté la réforme scolaire qui concerne en premier lieu l'école primaire. Les mouvements de protestation se sont avant tout portés contre la réintroduction de l'instituteur unique qui enseigne toutes les matières. On craint que le licenciement des enseignants spécialisés ne menace la polyvalence des cours et l'école traditionnelle à plein temps en Italie. A ce sujet, le quotidien de gauche L´Unità a écrit le 6 septembre : « On proteste de Turin à Rome. Mariastella Gelmini menace avec sa 'contre-réforme' de licencier 100 000 employés tandis que les familles n'auront plus personne pour s'occuper de leurs enfants l'après-midi. » Ce sont avant tout les enfants rencontrant des difficultés d'apprentissage ainsi que les enfants d'étrangers qui souffrent du manque d'enseignants. Le quotidien La Repubblica évoquait donc déjà le 14 octobre une « discrimination à la limite du racisme. » En dépit des protestations, les innovations ont été adoptées le 15 octobre, avec toutefois quelques « réserves de modération », comme le remarquait le quotidien Il Sole 24.

Après l'adoption au Sénat le 29 octobre de la réforme scolaire controversée, une grève générale s'est transformée en manifestation de masse contre le gouvernement de Silvio Berlusconi. « L'onda » bénéficie d'un vent politique favorable. L'opposition de centre-gauche du Parti démocratique (PD) a investi les protestations ou – comme l'a prétendu le gouvernement– « a surfé sur la vague ». A la veille de la manifestation du PD du 25 octobre, le quotidien La Stampa rapportait les risques d'une récupération politique de la « vague » face à la menace de Berlusconi de faire intervenir les forces de l'ordre contre les étudiants. Ces menaces ont conduit à une « fusion des différents mouvements en un front unitaire. » Il est difficile de savoir si le Premier ministre a intentionnellement utilisé cette provocation pour contraindre « l'onda » à des positions plus radicales. « Il est en revanche certain que ce n'est pas la meilleure des façons de convaincre étudiants enseignants et parents du bien-fondé de la réforme », selon la Stampa.


Le quotidien Il Sole 24 Ore reconnaissait à l'opposition le 26 octobre le succès de la manifestation, tout en expliquant que les lois ne se font pas dans les rues, mais « au Parlement avec des propositions concrètes ». Le « réformisme de masse » conjuré par le chef du PD, Walter Veltroni, resterait un « idéal, un objectif suggestif ».
En point de mire se profilent les prochaines victimes des réformes du gouvernement, à savoir les universités. Le 30 octobre, le jour de la grève générale, le quotidien La Repubblica indiquait que les contrats de travail à durée limitée et précaires constituaient le problème principal dans les écoles et les universités : « Les victimes de la suppression des postes … sont les employés sans contrats fixes. ». Les étudiants ont par ailleurs déploré « l'absence de renouvellement générationnel et le népotisme dans l'octroi des chaires d'enseignants.» Après que le chef de la Ligue du Nord Umberto Bossi a mis en garde contre un nouveau mai 1968, il a été dit, contrairement à des déclarations précédentes, qu'aucune coupe n'était prévue dans les universités.

La détérioration du climat général en Italie a certainement joué un rôle dans les mouvements de protestation, a écrit le journal suisse Le Temps, le 30 octobre : « L'Italie n'avait plus connu un climat social aussi délétère depuis longtemps. ... Les affrontements … prouvent … que la réforme scolaire n'est que le symptôme d'un malaise plus profond. ... La rébellion des étudiants italiens n'est donc pas un caprice. C'est l'appel au secours d'une jeunesse qui se cherche un avenir autre que celui d'une Italie gangrenée par la peur de s'affranchir de son passé. »

L'Italie n'est pourtant pas la seule concernée par la peur de l'avenir et les mesures d'économie budgétaires. Dans d'autres pays européens tels la Roumanie, la Bulgarie, le Portugal et la France, ce sont les faibles rémunérations des enseignants qui mobilisent.

Les bas salaires des enseignants

L'hebdomadaire bulgare Kultura rapportait la situation désastreuse des enseignants bulgares le 30 octobre : « Le mépris de la société et les salaires misérables » ont suscité de l'amertume chez les enseignants : « Pour les jeunes diplômés, l'école est devenue une menace, le symbole de la honte, un lieu pour les ratés, » écrit le magazine. Les enseignants se sentent humiliés et « craignent le chômage ». En Roumanie, la situation semblait d'abord être meilleure puisque le Parlement avait approuvé une augmentation de 50 % des salaires des enseignants. Mais début novembre, le gouvernement a gelé les salaires, et ce, jusqu'au printemps prochain. Le syndicat des enseignants a appelé à une grève d'avertissement. Nul besoin « d'être un génie … des maths » pour s'apercevoir qu'un salaire de 700 lei (195 euros) par mois ne suffit pas pour vivre, estimait l'hebdomadaire roumain Revista 22. Par conséquent, il n'est pas étonnant que les écoles soient obligées de faire appel à des enseignants non titulaires dont la formation est insuffisante. D'un autre côté, les critiques ont souligné « le manque de compétitivité des cadres didactiques, ainsi que l'absence d'attitudes professionnelles et la corruption. »

De mauvaises conditions de travail – trop de bureaucratie

Les bas salaires ne sont pas l'unique problème, les conditions de travail des enseignants et la bureaucratisation croissante des écoles en sont un autre. Au Portugal, 120 000 enseignants ont récemment manifesté pour protester contre un nouveau système d'évaluation qui est, selon eux, d'une telle envergure qu'il ne reste quasiment plus de temps pour l'enseignement. « On pensait que le ministère de l'Education était là pour aider les écoles à enseigner quelque chose aux enfants. Mais, avec le temps, le ministère de l'Education s'est transformé en château de [Franz] Kafka où même le minotaure s'est perdu. La ministre de l'Education est la fossoyeur du système d'enseignement portugais », écrivait le Jornal de Negócios portugais le 10 novembre.

Sous le slogan « La formation est notre avenir », enseignants, élèves et parents sont également descendus dans la rue en France, avec l'appui de l'opposition socialiste contre le projet de suppression de postes et la politique scolaire du gouvernement conservateur de Nicolas Sarkozy. Paul-Henri Du Limbert a écrit le 21 octobre dans le quotidien Le Figaro : « Le fait notable survenu dimanche, ce n'est pas tant la foule des enseignants dans les rues de Paris que la présence ostensible à leurs côtés de Bertrand Delanoë, de Martine Aubry, de François Hollande, de Benoît Hamon et, bien sûr, de Jack Lang.". Le gouvernement français a déjà supprimé au cours de cette année scolaire 11 200 postes dans tout le pays, l'année prochaine, 13 500 autres postes devraient être concernés.

Les Pays-Bas connaissent eux aussi une certaine agitation. Arthur van Leeuwen commentait le 15 octobre dans le magazine Elsevier l'annonce d'une grève des enseignants revendiquant une réduction du temps de travail : « En principe, les directeurs d'écoles sont alors confrontés à deux problèmes : des coûts salariaux plus élevés et des enseignants qui peuvent travailler moins. Les enseignants néerlandais sont ceux qui effectuent le plus d'heures de travail hebdomadaire si l'on compare sur le plan international. … Les promesses du ministre de l'Education, Ronald Plasterk – un salaire plus élevé pour les enseignants, rendre la profession plus attrayante et une augmentation de la qualité – ressemblent doucement mais sûrement à des promesses en l'air."

En Allemagne, dix mille élèves sont descendus dans la rue pour protester contre l'état d'urgence de l'éducation, le manque d'enseignants et le manque des moyens. Le quotidien allemand de gauche die tageszeitung donnait raison aux élèves le 13 novembre dernier dans leurs revendications principales. « Les écoles doivent être mieux équipées. Disposer de plus d'enseignants est une condition fondamentale pour y parvenir. Et les frais de scolarité ne sont rien d'autres qu'une idiotie antisociale que les fans de l'élite néolibérale ont malheureusement martelé dans le cerveau des politiques de l'éducation. »

Des conséquences catastrophiques

La presse européenne ne se préoccupe pas seulement des grèves et des manifestations mais aussi des conséquences de la négligence dont le secteur de l'enseignement a fait l'objet. Les compressions budgétaires pourraient avoir à long terme des répercussions sur le marché du travail, craint-on notamment en Finlande, au Danemark et en Allemagne. Un blog du quotidien danois Politiken écrivait ainsi le 28 octobre que pour faire face à la crise financière et à l'augmentation du chômage, il était grand temps de lancer des réformes. « Compte tenu du pacte de solidarité entre générations, il est particulièrement important que les politiques lancent de nouvelles réformes permettant d'élever sensiblement le niveau d'enseignement des jeunes et d'encourager les seniors à travailler plus longtemps. »

Quant au sommet sur l'éducation qui s'est tenu en octobre en Allemagne, le quotidien Frankfurter Rundschau soulignait le 19 octobre que les fonds ne suffisaient pas à eux seuls mais que les réformes structurelles dans le système éducatif étaient essentielles. « Le résultat est à lui seul décisif : ce que les enfants et les jeunes apprennent réellement. Les euros dépensés dans le secteur de l'éducation ne permettent pas encore à eux seuls de favoriser un meilleur développement. Cela dépend exclusivement des compétences réellement acquises. … Car si le sommet sur l'éducation se révèle être coquille vide, cela pourrait nous coûter à long terme bien plus cher que la bulle du marché financier qui a éclaté. »

Le secteur de l'éducation en Europe, de façon générale, semble actuellement faire grise mine, a écrit le correspondant à Bruxelles du quotidien Romania libera, Dan Alexe, le 30 octobre : « Dans de nombreux pays, en France, en Grande-Bretagne, en Belgique, etc., on sait déjà que la prochaine génération sera confrontée à un manque de formateurs et d'enseignants. »

Roger Nilles soulignait dans le quotidien Luxemburger Wort le 26 septembre dernier que la formation était porteur d'avenir : « On peut par conséquent déjà prévoir relativement tôt dans la vie d'une personne si celle-ci ... va prendre le chemin des gagnants ou celui des perdants ; à supposer que l'on définisse la réussite en fonction du savoir, des connaissances et de l'utilisation de la chance. Lorsque la formation, dans un contexte tant mondialisé que complexe ... décide quelles personnes intègreront et façonneront la société à venir et celles qui en raison d'un manque de formation resteront sur la touche ..., alors la mission de l'école et des autres institutions de formation est tout à fait claire. … Il est possible de voir tous les jours dans de nombreux pays 'du Tiers-monde' dans quelle mesure les Etats sont mal gérés lorsque les structures de formation ne fonctionnent pas. »

 
Eva Clausen
Eva Clausen est correspondante de euro|topics en Italie et journaliste indépendante entre autres pour RAI, Neue Zürcher Zeitung, Handelsblatt, Der Standard et Die Zeit avec ...
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