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La politique sur la mort

de Eva Clausen


Eluana Englaro est restée près de 17 ans dans un coma éveillé. Sa famille a longtemps lutté pour qu'elle puisse avoir une mort digne et a finalement obtenu que l'euthanasie soit pratiquée. L'italienne âgée de 38 ans est décédée le 10 février 2009.


Les débats sur l'affaire Englaro ont provoqué un conflit institutionnel en Italie. Avec le recours à une loi d'urgence, le gouvernement du Premier ministre Silvio Berlusconi a tenté à la dernière minute d'empêcher l'arrêt de l'alimentation artificielle décidé par la Cour de cassation de Milan.

Bougies devant une photo d'Eluana à l'entrée de la clinique "La Quiete" à Udine, dans le nord de l'Italie, le 8 février 2009. Photo : AP/Franco Debernardi


Les manœuvres politiques ont été fortement critiquées par la presse nationale. Dans un article publié le 10 février, le quotidien progressiste de gauche La Repubblica prévoyait des temps sombres pour la démocratie du pays. "Avec l'instrumentalisation d'une tragédie nationale et familiale, avec le sombre écho de ceux qui veulent transformer la mort en politique, a débuté hier la phase la plus dangereuse de l'histoire récente de l'Italie en ce qui concerne le sort de la République." Dans le quotidien conservateur Corriere della Sera, Claudio Magris évoquait le même jour les blessures profondes infligés à tout le pays "par les attaques indignes commises en son nom contre les principes fondamentaux de l'Etat".

Le journal économique Il Sole 24 Ore écrivait le 7 février que "les temps" étaient "mûrs pour une crise institutionnelle". Il poursuivait en indiquant que le Premier ministre n'a jamais caché son aversion pour les obligations et les limites de son mandat. "Ce type de dyarchie au sommet de l'Etat, prévu par la Constitution, a toujours été inacceptable aux yeux de Berlusconi." Le quotidien libéral La Stampa rappelait le même jour l'influence politique de l'Eglise. La pression exercée sur Berlusconi souligne, selon le journal, "la volonté de l'Eglise catholique, autrement dit du Vatican, de mettre à l'épreuve sa force d'influence sur la classe politique italienne."

Les attaques de l'Eglise

Depuis plus de deux ans, un nouveau projet de loi sur l'euthanasie sommeille au Parlement italien. Les discussions relatives à son adoption sont constamment retardées par crainte de la réaction prévisible de l'Eglise. L'affaire Englaro a ravivé les débats, mais elle les a aussi ramené sur un plan plus émotionnel. Les partisans de l'euthanasie, à l'instar du médecin et cancérologue réputé Umberto Veronesi, en ont appelé à la rationalité. Il écrivait le 6 février dans La Reppublica: "La forte vague émotionnelle qui accompagne l'affaire Englaro menace de détourner l'attention du problème réel. Les lois de notre pays prévoient pour chaque citoyen la possibilité de renoncer aux traitements médicaux, ainsi qu'à ce que l'on nomme les thérapies de soutien comme l'alimentation artificielle ou les transfusions sanguines. Mais on veut désormais violer ce droit supérieur et sacré du libre consentement."

L'Eglise a répondu avec véhémence. Dans un entretien accordé au Corriere della Sera le 7 février, le cardinal Camillo Ruini décrivait l'euthanasie comme un "meurtre": "Le décret de Silvio Berlusconi est une obligation. Laisser mourir Eluana – ou appelons les choses par leur nom – la faire mourir de faim et de soif, signifie - quelles que soient les intentions de ceux qui le souhaitent - objectivement tuer un être humain." Dans un entretien paru dans le quotidien La Repubblica, le cardinal de Turin, Severino Poletto, appelait le 5 février à la résistance des médecins catholiques.

Le débat divise l'Europe

Le débat divise non seulement l'Italie, mais aussi toute l'Europe. Dans presque tous les pays, l'euthanasie active et même passive est généralement interdite. La Hollande, suivie par la Belgique et le Luxembourg, a pourtant été le premier pays de l'UE à la légitimer. Seule l'euthanasie passive est autorisée en Allemagne, comme le rappelait le quotidien de gauche die tageszeitung le 2 février 2009. "Si le cas de la patiente italienne dans le coma était régi par le droit allemand, l'affaire serait assez claire : Eluana Englaro pourrait mourir." Le journal attire en revanche l'attention sur les lacunes de la loi. "Les médecins et les juristes se plaignent continuellement du manque de règles juridiques claires sur la manière de procéder avec les personnes en fin de vie." Ce que l'on appelle les testaments de vie par lesquels les individus déterminent eux-mêmes leur forme de traitement, devraient pouvoir aider dans cette situation. En avril, un vote doit avoir lieu à ce sujet avec trois différentes propositions parlementaires différentes.

Une disposition juridique a été élaborée en France en 2005. Selon le quotidien Le Monde du 19 mars 2008, celle-ci est "une variante française" de l'euthanasie passive. "La loi actuelle, adoptée à l'unanimité en avril 2005, a été un grand progrès. Elle rejette 'l'aide à mourir ', mais permet le 'laissez-mourir'." En Espagne, le gouvernement a annoncé en septembre 2008 sous la désignation d'aide au suicide une réforme de la législation relative à l'euthanasie. El Mundo écrivait le 14 novembre dernier : "La loi [espagnole] sur l'autonomie des patients, adoptée sous le gouvernement [de l'ex-Premier ministre José María] Aznar, donne le droit aux citoyens de renoncer à un traitement médical. En accord avec cette loi, nous pensons qu'il convient d'accéder à toute demande consciente et bien réfléchie d'un patient qui ne souhaiterait pas être maintenu en vie artificiellement ou à l'aide de mesures spéciales."

La Suisse, dernier chance de salut

En Suisse, l'euthanasie est autorisée. Une étude menée par l'université de Zurich sur l'aide au suicide de 2001 à 2004 a toutefois montré que celle-ci était aussi souvent pratiquée par des individus qui n'étaient pas atteints de maladies incurables. Le gouvernement fédéral suisse s'est donc vu contraint d'envisager des "conditions plus strictes pour les établissements pratiquant l'euthanasie." La conseillère fédérale en charge de la justice, Eveline Widmer-Schlumpf, a demandé que l'Etat soit pleinement conscient de sa responsabilité pour la protection de la vie. "Avec des établissements comme 'Exit' ou 'Dignitas', la question de l'aide au suicide a pris des dimensions sur la base desquelles il faut se demander si l'article 115 du Code pénal est encore suffisant", rapportait le 2 février Ärzteblatt.

En Italie, le débat sur le testament de vie continue. La nouvelle loi, qui exclue a priori le rejet de mesures palliatives comme la mise sous respiration artificielle ou l'alimentation artificielle, a été qualifiée d'escroquerie juridique par le quotidien progressiste de gauche La Repubblica le 15 février. "Elle prive le citoyen de décider librement de sa vie et prescrit l'obligation de survie. ... Le législateur devrait se limiter à mettre les modalités nécessaires et les informations à disposition, afin que le citoyen puisse décider lui-même de son propre sort en pleine connaissance et conscience."

 
Eva Clausen
Eva Clausen est correspondante de euro|topics en Italie et journaliste indépendante entre autres pour RAI, Neue Zürcher Zeitung, Handelsblatt, Der Standard et Die Zeit avec ...
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