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La lutte pour la conjoncture
de Andreas Bock
L'Europe est au cœur de la récession. Quelques mois à peine après le début de la crise sur les marchés financiers internationaux, la peur d'un ralentissement économique est omniprésente. Le secteur de l'industrie automobile est particulièrement touché. Que pense la presse européenne d'un paquet de mesures conjoncturelles européen ?
Le monde sombre actuellement dans une crise financière qui sera selon les prévisions la pire depuis un quart de siècle, et peut être même depuis la crise économique mondiale de 1929, estimait le Prix Nobel de l'économie, Joseph E. Stiglitz le 20 novembre dernier dans le journal économique hongrois Világgazdaság. Des propos alarmants. Le fait est que les performances économiques de la zone euro des troisième et quatrième trimestres 2008 sont en baisse par rapport à celles de l'année dernière.

Les prévisions du Fonds monétaire international (FMI) selon lesquelles la performance économique commune des pays industrialisés pour l'année 2009 va enregistrer pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale un recul, viennent en outre alimenter les craintes d'une récession mondiale. « C'est maintenant, au plus tard, que chacun doit s'apercevoir que cette crise ne se limite plus depuis longtemps au seul secteur de la finance », écrivait le Financial Times Deutschland le 6 novembre.
La fin du secteur de l'industrie automobile
De la même manière, la plupart des journaux européens ont annoncé un ralentissement conjoncturel dans plusieurs secteurs. Outre le secteur bancaire, la crise a aujourd'hui également gagné le secteur de l'aéronautique, du bâtiment, de l'industrie chimique et surtout celui de l'industrie automobile. Le ralentissement économique n'a pas tardé à se faire sentir dans ce secteur qui est particulièrement dépendant de la conjoncture. Les groupes automobiles tels que Daimler, BMW et Porsche ont réduit leur production et n'exclut plus une éventuelle suppression de postes. Daimler a même annoncé une augmentation du chômage partiel à partir de 2009. Les appels à l'aide que les groupes automobiles américains General Motors, Ford et Chrysler et de leurs filiales européennes ont lancé pour que l'Etat débloque des aides financières se sont retrouvés au cœur du débat médiatique. « Mais aucun gouvernement – pas même le gouvernement espagnol – ne peut se permettre de ne pas agir et de courir le risque de perdre une branche clé de l'économie », estimait le 18 novembre le quotidien espagnol El Mundo. Le journal économique portugais Jornal de Negócios comparait le 21 novembre les conséquences de l'insolvabilité des usines automobiles aux Etats-Unis et en Europe avec celles qu'a entraînées la faillite des banques. : « Ce sont des cas exceptionnels qui nécessitent des mesures extraordinaires. Le marché libre devra ensuite être rétabli le plus vite possible."
D'un autre côté, la presse a également fait preuve d'incompréhension lorsqu'elle a réagi à la mise en place d'éventuelles subventions destinées au secteur de l'industrie automobile, dont le quotidien italien La Repubblica avait déjà déclaré la fin. « Pourquoi certaines entreprises devraient-elles obtenir des garanties d'existence, pourquoi celles-là justement et pourquoi maintenant ? … Et quel attrait revêt un sauvetage dont l'effet ne peut être que de se martyriser encore durant des années parce que l'on croit que l'industrie automobile est une nouvelle espèce d'industrie minière ? », demandait le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung le 18 novembre par rapport à l'effondrement des chiffres de ventes que connaît ce secteur.
Et l'hebdomadaire néerlandais Elsevier rappelait le 20 novembre que les gouvernements européens devaient non pas soutenir l'industrie automobile mais faire preuve de bon sens pour empêcher la politique industrielle de courir à sa perte. Le quotidien autrichien Der Standard reconnaissait le 19 novembre qu'il était du devoir de la politique de se préoccuper des conditions générales pour éviter la disparition de postes de travail. « Mais l'Etat ne dispose pas de moyens suffisants pour garantir la survie de toutes les industries soi-disant malades en raison de la crise en injectant de l'argent. »
Le paquet de mesures conjoncturelles de l'UE menace le traité de Maastricht
Pour lutter contre la crise économique, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a présenté un paquet conjoncturel sans précédent à hauteur de près de 200 milliards d'euros - 1,5 pour cent du produit intérieur brut européen. A peine 30 milliards doivent provenir du budget communautaire et de la Banque européenne d'investissement (BEI). Les Etats membres de l'UE doivent eux-mêmes contribuer au financement de ce plan à hauteur de 170 milliards d'euros en tout pour à mettre en place leur propre paquet conjoncturel national. Il s'agit là d'une crise exceptionnelle, soulignait Barroso pour justifier ce gigantesque programme lors de la présentation du 26 novembre à Bruxelles.
Il n'a toutefois pas résisté à l'une des premières évaluations de la presse européenne. Ainsi, il a d'abord été rappelé que l'augmentation des dépenses de l'Etat ainsi générée risquait surtout de menacer les critères de convergences de Maastricht essentiels. « Car Si l'on débloque de l'argent pour dynamiser la conjoncture, la dette publique augmente. Et le rôle de la Commission européenne est précisément de veiller au respect du pacte de stabilité pour l'euro », affirmait le quotidien néerlandais Trouw le 26 novembre. « Il est difficile de dire dans quelle mesure cette 'boîte à outils', qualifiée ainsi par le président de la Commission, Barroso, va réellement aider les économies européennes. Il faut s'attendre à ce qu'elle permette un éloignement temporaire des dispositions budgétaires de Maastricht », écrivait le quotidien slovène Delo le 27 novembre. « Cela signifie de facto la suppression du pacte de stabilité de Maastricht et une totale liberté d'appréciation accordée aux gouvernements quant à l'importance de la dette publique. C'est une manœuvre du 'sauve qui peut' mal dissimulée. » écrivait le quotidien italien La Repubblica peu convaincu le 27 novembre.
Barroso n'est pas Obama
La presse européenne s'étonne tout particulièrement du caractère de ce paquet permettant à chaque pays de disposer d'une liberté d'action pour la mise en place des mesures individuelles. Le Süddeutsche Zeitung était persuadé le 26 novembre que chaque pays fait exactement ce qu'il pense être bien pour lui. « Un programme européen de plus ou de moins. De nombreux pays européens, dont l'Allemagne, la France ou la Grande-Bretagne ont depuis longtemps concocté et annoncé des paquets de mesures conjoncturelles nationales. La demande de Barroso de coordonner avant tout les aides économiques nationales à partir de Bruxelles, est ainsi déjà caduque. Même la structure politique de l'UE est responsable de l'hétérogénéité du paquet de mesures. Le quotidien portugais Diário de Noticiás le 28 novembre critiquait ainsi ce paquet qui n'était pas un paquet commun de mesures d'aide. Etant donné qu'il n'existe aucun centre politique au sein de l'UE responsable d'une politique économique unitaire de l'UE, chaque pays peut choisir la mesure parmi celles qui ont été proposées qu'il souhaite appliquer.
Et le Világgazdaság percevait également le 26 novembre un problème structurel dans cette solution proposée contre la crise économique : « Comme nous le savons, le point faible de la politique économique de l'UE réside dans le fait que les projets qui sont élaborés au niveau européen ne peuvent en réalité être réalisés qu'au niveau national. » Le journal économique allemande Handelsblatt qualifiait le plan conjoncturel européen de « programme sans projet » et renvoyait à son homologue conjoncturel américain. Barroso n'est pas Obama et l'Etat fédéral américain ne fonctionne pas comme la fédération d'Etats européenne. Les Américains sont capables de se relever comme un homme lorsqu'il est en difficulté. En Europe, en revanche, en période de crise, le mot d'ordre est plutôt « charité bien ordonnée commence par soi-même ». Chacun peut choisir ce qui lui convient le mieux dans le paquet conjoncturel européen.
Moins d'impôts
La Grande-Bretagne a choisi à cette occasion l'abaissement de la TVA comme mesure de soutien à la conjoncture. Dans le cadre d'un large programme d'aide, la TVA est passée depuis le 1er décembre 2008 de 17,5 à 15%. La presse européenne a, dans l'ensemble, réservé un accueil positif à cette mesure particulièrement controversée dans le secteur du commerce, mesure que La Repubblica qualifiait le 25 novembre « d'acte de justice sociale de la part du Premier ministre Gordon Brown ». Même le quotidien irlandais Irish Times estimait qu'il fallait prendre ce risque étant donné la situation actuelle de l'économie britannique.
Quelques rares journaux renvoient aux avantages supposés des baisses de TVA en ce qui concerne leur situation nationale. « Il ne s'agit pas de vider les caisses de l'Etat. Il s'agit de renforcer l'économie nationale au moment où le pays traverse la crise économique la plus sévère depuis 80 ans », écrit le quotidien Frankfurter Rundschau au sujet du refus de l'Allemagne de réduire les impôts.
Le journal grec To Ethnos salue l'initiative de Brown qui a réduit l'imposition des citoyens fragiles économiquement, afin de relancer le marché, et compare cette mesure avec celle que la Grèce prévoit d'appliquer en Grèce pour l'année 2009, à savoir des augmentations d'impôt. Le gouvernement britannique a même une recette pour compenser une moins-value fiscale chiffrée en milliards qui sera générée par la baisse de la TVA. « La baisse des impôts devrait être compensée plus tard par des impôts sur les revenus plus élevés pour les riches. C'est bien comme ça ! En fin de compte, cela devrait aussi corriger une situation sociale critique qui existe également en Allemagne depuis trop longtemps., estimait le quotidien allemand de gauche die tageszeitung.
En revanche, le quotidien britannique The Guardian présentait cette mesure le 25 novembre comme une décision fondamentalement mauvaise : « L'élément déterminant pour remettre l'économie en état de marche n'est pas d'augmenter les dépenses publiques mais d'inciter les banques à prêter à nouveau de l'argent. Jusque-là, les prévisions de croissance et des finances publiques sont tout autant énigmatiques que les analyses. »
Baisse historique des taux d'intérêt
L'octroi de crédits des banques cependant dépendant des taux des banques. Ceux-ci peuvent être à leur tour indexés sur le taux directeur de la Banque centrale européenne (BCE). Par conséquent, la baisse drastique de son principal taux directeur de la BCE – qui est la plus nette depuis l'introduction de l'euro – le 4 novembre dernier de 0,75 points pour le fixer à 2,5 pour cent, doit être perçue comme une nouvelle tentative visant à lutter contre la récession grandissante. Même d'autres pays comme l'Angleterre, la Suède et le Danemark ont opté pour des mesures agressives sur les taux. Le journal économique Financial Times Deutschland se demande quelle stratégie concrète le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, pense réellement adopter au cœur de cette crise. « Trichet laisse les participants du marché dans l'incertitude quant à la suite des évènements. Cela fait simplement l'effet…. d'une pure incertitude. » D'autres journaux européens n'ont pas cru aux effets de la baisse du taux directeur qui serait peut-être répercuté sur les clients des banques et sur les investisseurs. « Dans cette situation incertaine, les banques ont une très bonne raison de ne prêter qu'à des taux exorbitants », déclarait The Guardian le 5 décembre, ce qu'il considérait comme un problème. Et le Süddeutsche Zeitung estimait que : « Même si la mesure de la BCE était courageuse, celle-ci parviendra difficilement à convaincre les banques européennes de répercuter ces faibles taux d'intérêts. Les banques ont besoin immédiatement de leur propre argent, elles ne se pretent plus mutuellement.»
Attention à la déflation
Il était toutefois également devenu nécessaire de passer par une baisse de prix pour aider l'abaissement du taux d'intérêt. Mais cela risquerait même de provoquer une déflation, prévient le journal économique français Les Echos le 20 novembre. « Les prix de l'immobilier, qui ont perdu 17 % en un an aux Etats-Unis, chutent en Europe. La baisse gagne les produits courants. … Pour les gouvernants, c'est un nouveau défi. Car la déflation constitue un risque infiniment plus grand que l'inflation. Elle bloque l'économie. Elle tue la politique monétaire classique. » Mais le quotidien danois Politiken croyait que les directeurs des banques d'émission pouvaient stopper une récession menaçante. « Mais en cas de hausse du chômage et de baisse de la croissance, ils aimeraient ne pas être désignés comme coupables. » Les directeurs des banques d'émission savent aussi qu'ils n'auront bientôt plus de munitions en réserve car le taux directeur ne peut pas descendre sous la barre du zéro.
Pourtant, tout le monde n'a pas entonné l'adieu à l'économie mondiale. Le quotidien finlandais Helsingin Sanomat était persuadé le 3 décembre qu'il est important de voir ce qui succédera à la récession que nous traversons. « Des remèdes anti-récession sont élaborés. Incroyable, car les récessions vont et viennent. … Ce qui est intéressant, c'est de voir comment l'économie mondiale, les entreprises et la politique en général acceptent ces changements. Si les périodes fastes peuvent changer le monde, alors les périodes de crise le peuvent d'autant plus. »

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