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"Une assise culturelle commune”
Un entretien avec Krzysztof Czyżewski, le président du Réseau européen des maisons d'écrivains Halma, qui évoque les bons livres européens, l'intérêt pour les territoires inexplorés et les auteurs estoniens à Paris.
euro|topics : Avez-vous récemment lu un livre vraiment européen ?
Oui.
euro|topics: Lequel ?
Tous les livres de Claudio Magris que je lis et qui ont été merveilleusement bien traduits de l'italien vers le polonais, sont à mon avis européens. Son écriture plonge dans les contextes locaux, dans le "microcosme", comme s'intitule un de ses meilleurs ouvrages. D'autre part il possède un don, qu'il est rare de trouver aujourd'hui, de pouvoir faire abstraction et d'atteindre quelque chose d'universel. Je sens que je partage la même culture et la même perception.

Photo : privée
euro|topics : A quoi reconnaît-on un livre européen ?
Etre un auteur en Pologne signifie se pencher sur le développement de la culture et de la langue nationale. Comme nous avons été attaqués par des puissances étrangères, notre culture et notre langue ont été menacées de disparition. Le défi actuel consiste donc à construire une nouvelle Europe après tous ces conflits et ces affrontements. Nous avons pour cela besoin de la littérature – mais aussi d'une représentation politique de ce que signifie être un citoyen européen.
euro|topics : Comment cette littérature européenne va-t-elle se développer ?
Il existe de nombreux vieux auteurs qui n'ont pas été découverts comme Européens parce qu'ils n'ont pas encore été traduits ou diffusés au niveau européen. Il s'agit d'aider un auteur estonien à être présent à Berlin, Paris ou Londres.
euro|topics : N'est-ce pas une chimère ? La majorité des traductions littéraires dans les langues européennes sont effectuées à partir de l'anglais-américain (60 pour cent en 2004), pas de l'estonien.
Je suis moi-même éditeur – en plus de mes autres activités. Ma maison d'édition est vouée à la publication de la littérature dite d'Europe centrale, de l'Estonie à l'Albanie. Ces livres ne sont pas tous des best-sellers – mais certains pourtant le sont, comme l'auteur tchèque Josef Skvrecky ou l'écrivain lituanien Tomas Venclova. En effet, le marché polonais pour les langues moins répandues et pour ce que l'on nomme les cultures étrangères, est en pleine croissance.
euro|topics : Pourquoi?
Les personnes créatives s'intéressent de moins en moins aux centres de la culture européenne qu'étaient jusqu'à présent Paris ou Rome, désormais saturées de touristes, et leur préfèrent des lieux inexplorés, qui orientent notre regard vers de nouveaux horizons.
euro|topics : Les lectures peuvent-elles contribuer - en tant que concept de manifestation typiquement européen - à relier les auteurs à leurs lecteurs dans toute l'Europe?
Organiser une lecture demande une somme de travail divers, à savoir au départ la mise en place de traduction, de voyages et d'un auditoire. Cela signifie donner la possibilité aux auteurs de voyager dans d'autres pays et de visiter des lieux auxquels des auteurs célèbres se sentaient attachés – comme le Centre culturel Thomas Mann dans la ville lituanienne de Nida, la Maison Canetti à Rousse en Bulgarie, la Maison Borderland dans la ville de Pologne orientale de Sejny, dédiée à l'œuvre du poète polonais Czesław Miłosz. Une lecture rend la littérature perceptible et l'ouvre au dialogue. On pourrait dire que l'organisation de lectures est la tâche la plus importante de l'Halma, le Réseau européen des instituts littéraires. Nous sommes des militants qui allons au-delà des frontières.
euro|topics : Pourquoi ce réseau a-t-il été créé ?
Il est né d'une volonté venant d'en bas – en réponse au désir d'échanges. Nous voulions d'abord remporter l'adhésion du lectorat allemand d'auteurs d'Europe de l'Est. La volonté des partenaires d'Europe de l'Est de plus communiquer avec les partenaires de l'Ouest a ensuite suivi. Au 19ème siècle, la vie littéraire et l'esprit européen se retrouvaient dans les cafés littéraires de Vienne à Vilnius en passant par Berlin, Tchernivtsi et Cracovie. Nous aimerions nous inscrire dans cette tradition – il ne s'agit pas de festivals officiels mais de petits espaces intimes pour les échanges littéraires.
euro|topics : Une abondante littérature issue de pays comme la Pologne, la République tchèque ou l'Ukraine explore un espace géographique et une conscience liée à cet espace – une sorte d'héritage émotionnel.
Si nous examinons nos racines, nous ne retrouvons pas de sentiment homogène, ni dans les régions ni dans les villes. De nombreux conflits sont nés parce que celles-ci n'étaient pas homogènes. Mais une assise culturelle commune s'est formée dans cette partie de l'Europe. Le devoir de l'auteur, si je peux le décrire de la sorte, consiste dans la mise en lumière de cet héritage et de replacer celui-ci dans un contexte européen moderne.
Interview : Nikola Richter
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