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Malediction du passé

de Maciej Stasiński


Les Polonais se disputent sur les différentes façons de juger leur travail de mémoire : doit-on rayer le régime communiste d'un trait ou demander encore aujourd'hui à chaque collaborateur des services secrets et fonctionnaire de se justifier pour des actes commis.


Le processus de démocratisation a commencé en Pologne au printemps 1989 avec les négociations réunissant les représentants du régime communiste et le mouvement Solidarność. Depuis lors s'affrontent deux positions opposées quant à l'évaluation du travail de mémoire sur la période de la dictature.

Une femme devant une exposition de rue relative à l'instauration de la loi martiale en Pologne en 1981, Varsovie, 2006.

Photo : AP/Czarek Sokolowski


D'un côté se trouvaient au début les responsables clés de l'opposition démocratique ainsi que les architectes des accords de transition, qui plaidaient pour que l'on raye tout ça d'un trait et que l'on prenne un nouveau départ. Leur objectif était de mener la Pologne postcommuniste vers un avenir démocratique, libéral et pluraliste. Pour cela, l'ex-parti communiste qui s'était entretemps transformé en parti « social-démocrate » devait être autorisé en tant que force politique supplémentaire dans le jeu démocratique. Cela ne signifiait toutefois pas l'impunité (dans le sens d'une amnistie générale) pour les fonctionnaires du régime communiste et des services de la sécurité d'Etat, ou l'amnistie pour les anciens crimes et délits, mais remettait cette affaire à la justice.

Demander des « comptes »

De l'autre côté est né un courant politique, dirigé par des opposants de « deuxième rang » du mouvement démocratique anti-communiste ou des personnes qui n'avaient pas été actives dans l'opposition. Ce courant toujours plus important demandait des « comptes » à la dictature par l'intermédiaire d'une condamnation publique des anciennes sections du parti, et avant tout des collaborateurs des services secrets. Même si la loi de « décommunisation », c'est-à-dire sur l'éviction de fonctionnaires et de membres de l'ancien parti communiste hors des administrations publiques, qui était initialement prévue n'a jamais vu le jour car elle transgressait clairement le principe constitutionnel d'égalité devant la loi, les fonctionnaires des anciens services secrets communistes ont pourtant été licenciés, surtout ceux qui avaient participé à la persécution de l'opposition et de l'Eglise catholique.

Dans les années 1990, les archives des services secrets communistes ont été rendues accessibles aux chercheurs. Celles-ci excluaient toutefois les documents dits opérationnels, c'est-à-dire les dossiers concernant des personnes et constitués par d'anciens officiers, agents et collaborateurs, ainsi que ceux concernant des personnes persécutées par la police et ayant été « recrutées » en tant qu'informateurs. Les archives du ministère de l'Intérieur se rapportant à ces personnes pouvaient toutefois être consultées par un tribunal d'exception établi par une loi de 1997, dont la mission était d'examiner le passé politique de candidats à des postes d'importantes administrations publiques au gouvernement ou au Parlement – dont les officiers des anciens services secrets étaient exclus.

Remise des archives

Vers la fin des années 1990 la confrontation s'est aggravée entre ceux qui se prononçaient pour un nouveau départ et les partisans d'une révision radicale et orientée vers des poursuites judiciaires du passé dictatorial. Les révisionnistes appelaient à la résiliation des accords de 1989. Les anciens communistes auraient trahi la cause de la liberté, privé les Polonais de la démocratie et dénoncé des alliés présumés dans les rangs de Solidarność. Pour « sauver » la « liberté polonaise » de la conspiration secrète des ex-communistes, des collaborateurs des services secrets et leurs protecteurs dans l'ex-opposition démocratique, comme l'expliquent les révisionnistes, il fallait exclure tous les anciens collaborateurs de la vie publique. Pour cela, les chefs de file des révisionnistes ont eu recours aux archives des ex-services secrets, qui ont entretemps été transmises dans leur intégralité à l'Institut pour la mémoire nationale, en vertu d'une loi de 1999. Cet Institut a été créé pour favoriser la recherche sur la période communiste et faciliter les poursuites pénales à l'encontre de possibles crimes de la dictature.

Les antirévisionnistes défendaient le point de vue que les archives des services secrets ne bénéficiaient d'aucune crédibilité absolue et qu'elles ne devaient pas être utilisées comme une arme politique pour détruire la vie des gens. Ils argumentaient que les soupçons de collaboration ruineraient irrémédiablement la réputation de personnes qui avaient été « recrutées » en tant qu'informateurs sous la menace et la persécution.

Loi sur la lustration

Mais malgré tout, avec le temps et comme l'Institut commençait à classer les archives, les documents – incluant les listes encore inaccessibles au public et les dossiers sur des personnes constitués par des collaborateurs – sont progressivement devenus accessibles aux chercheurs et aux journalistes. La campagne des révisionnistes sous le slogan « la vérité nous libérera » a culminé en 2006 avec le vote d'une loi sur la lustration (loi autorisant la vérification) par un Parlement dominé par les révisionnistes. Cette loi imposait la vérification de près d'un million de citoyens quant à leurs liens éventuels avec les ex-services secrets, des politiques aux journalistes en passant par les enseignants. La première étape de cette loi de « lustration » consistait à obliger toutes les personnes concernées à déclarer leur lien éventuel avec les services de sécurité d'Etat. La loi a échoué sur toute la ligne, la Cour de constitutionnelle répertoriant en effet plus de 40 infractions à la constitution.

L'un de ceux qui défendaient cette vérification avec l'aide des archives des services secrets, était l'ex-chef du gouvernement polonais, Jarosław Kaczyński (2005-2007). Il a attaqué à de nombreuses reprises les opposants à la lustration en les qualifiant d'instruments et de boucliers des anciens services secrets.

Le débat sur Wałesa

La campagne « sauvage » et instrumentalisée à des fins politiques visant à dénoncer de supposés agents communistes, s'est pourtant poursuivie dans les médias. On leur faisait parvenir les dossiers de nombreuses personnes publiques. La campagne a tout naturellement concerné tous ceux qui étaient connus pour critiquer la fouille dans le passé de certaines personnes intéressées politiquement. Leur dernière victime n'est autre que Lech Wałesa, leader historique de Solidarność, héros national polonais et prix Nobel de la paix. La polémique Wałesa a commencé avec la publication d'un livre. Deux collaborateurs de l'Institut national de la mémoire ont voulu prouvé que Wałesa était un informateur des services secrets dans les années 1970 sous le pseudonyme « Bolek ». Wałesa a vivement démenti et a répondu à ces soupçons par une autobiographie parue récemment.

Pour les auteurs de la campagne publiquement attisée par l'ex-Premier ministre, Jarosław Kaczyński et l'actuel président polonais, son frère jumeau Lech Kaczyński, le dénigrement à l'encontre de Lech Wałesa est un moyen de remettre en question l'ensemble de la transition démocratique polonaise depuis 1989, et de le faire passer pour un traître et un usurpateur du peuple polonais en associant les fausses élites de Solidarność aux ex-communistes.

 
Maciej Stasiński
Maciej Stasiński est né en 1955 à Varsovie. Il est correspondant pour La Vanguardia à Barcelona depuis1981. Il est rédacteur et journaliste de la Gazeta ...
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Langue originale Espagnol

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