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Les Kaczyński jouent la carte nationale

de Reinhold Vetter


Des élections législatives ont eu lieu en Pologne le 21 octobre. A peine quelques jours avant, le nouveau traité de réforme de l'UE a été voté à Lisbonne. Quel rôle a joué l'Europe dans la campagne électorale polonaise ? Reinhold Vetter explique les positions des partis respectifs et le rôle de la Pologne dans l'UE.


Lors du sommet de l'EU à Lisbonne, les 18 et 19 octobre, les représentants polonais vont à nouveau thématiser le futur mode de votation dans l'Union. La préoccupation majeure du gouvernement national-conservateur du premier ministre Jaroslaw Kaczyński est d'ancrer la dénommée clause de Ioannina dans le traité sur l'UE prévu – que ce soit dans le texte de l'accord lui-même ou comme procès-verbal ci-joint.

Les drapeaux européen et polonais
Photo: AP


Le projet de texte élaboré jusqu'ici pour le sommet ne contient pas cette clause. Pour le gouvernement polonais, cette réglementation décidée en 1994 lors du sommet de l'UE en Grèce est primordiale. Elle permet de repousser des votes selon le principe de la majorité par exemple dans le Conseil de l'UE lorsqu'une minorité de blocage est atteinte pour laquelle au moins quatre Etats-membres doivent s'unir. Selon le gouvernement polonais, c'est seulement si cette clause est ancrée dans le traité de réforme de l'UE qu'elle pourra aussi être garantie à long terme.

Une prise de position qui rencontre l'approbation en Pologne autant du parti « Le Droit et la Justice » (PiS) du premier ministre Kaczyński que de la Plate-forme citoyenne de centre-droite (PO) de Donald Tusk comme parti d'opposition majeur. Un sujet également à l'ordre du jour vendredi dernier à Berlin au cours de l'entretien entre le président polonais Lech Kaczyński et la chancelière Angela Merkel. La ministre polonaise des affaires étrangères Anna Fotyga a déclaré pendant une conférence de l'Institut de Varsovie pour les affaires publiques (ISM), que l'on allait se battre à Lisbonne pour la clause de Ioannina mais pas forcément faire échouer le traité de réforme de l'UE à cause d'elle.

Il faut reconnaître que l'attitude combative du gouvernement polonais a déjà été payante lors du dernier sommet de l'UE en juin de cette année à Bruxelles. Il a certes accepté que pour toutes les décisions à prendre avec une majorité qualifiée des Etats-membres, le principe de la double majorité doit être instauré mais a aussi imposé que ce principe ne puisse pas figurer dans le traité de réforme de l'UE prévu dès 2009, mais seulement en 2014. Jusque là continue à être en vigueur le mode de votation du Traité de Nice que le gouvernement polonais considère comme plus avantageux pour son pays. En cas de litige, des Etats-membres peuvent encore insister jusqu'en 2017 pour que l'on vote selon le Traité de Nice. Le principe de la double majorité signifie que pour une décision, il faut l'accord de 55 pour cent des Etats-membres qui comprennent 65 pour cent de la population de l'UE.

Pourquoi les modes de votation sont-ils si importants pour les Kaczyński et leurs membres nationaux-conservateurs ? Leur souhait de contrôler le plus possible en faveur de la Pologne, voire de bloquer le processus de légifération et de décision résulte surtout de la crainte d'être dominés par de grands Etats comme l'Allemagne et la France ; il est aussi une réponse au protectionnisme par lequel des Etats occidentaux retardent l'ouverture complète de leurs marchés du travail. Mais l'exigence des Kaczyński va plus loin. En fait, ils s'efforcent d'enlever à l'UE toute souveraineté d'Etat qui serait au-dessus de la souveraineté des pays-membres, voire à ce qu'on n'en arrive pas à une souveraineté de ce genre.

Leur pensée gravite très fortement autour de termes et valeurs comme la nation, l'Etat-nation, la souveraineté et l'indépendance. Ils sont d'avis qu'en aucun cas quelque chose d'extérieur ne doit être imposé à l'Etat-nation. Il est logique que cette attitude éprouve a priori une certaine méfiance à l'égard de toute réglementation internationale, par exemple sur la question du droit des peuples mais aussi envers toutes les formes d'organisation supranationales en matière de politique, d'économie et de culture. Cela peut sembler anachronique en ces temps de mondialisation, de flux de capitaux internationaux et de menace terroriste mais c'est une attitude absolument typique de la perception des Kaczyński et d'autres forces conservatrices en Pologne.

Qui pense ainsi est très sensible à tous les dangers supposés ou réels pouvant menacer l'intérêt national, à toutes les dépendances et contraintes, à toutes les alliances et constellations de puissances qui pourraient agir au détriment de la Pologne. Bien sûr, cette crainte se nourrit d'expériences historiques, qui résultent notamment de la domination étrangère prussienne, russe et habsbourgeoise au 19ème siècle, de l'occupation allemande pendant la Seconde guerre mondiale et de la dictature soviétique à l'ère communiste. D'un autre côté, les Kaczyński ont une confiance presque illimitée dans la force de la nation polonaise et de son Etat qui les pousse, en fonction de leurs intérêts, à un jeu de changement de partenaires et d'alliances sur la scène internationale – et justement aussi dans l'UE.

Un exemple important en est la politique russe de la Pologne au sein de l'Union. Le gouvernement polonais bloque par exemple tous les efforts collectifs de parvenir à un nouvel accord de partenariat avec la Russie. D'autre part, il tente par des contacts bilatéraux avec des Etats-membres isolés d'obtenir une levée de l'interdiction d'importation de produits agricoles polonais infligée par la Russie en novembre 2005. Et effectivement, l'Allemagne vient de s'employer à une révision de l'embargo, justifié par Moscou surtout par le biais de prescriptions vétérinaires dans la lutte contre la viande avariée, bien entendu dans l'intention également d'obtenir la complaisance politique de Varsovie dans d'autres litiges russo-polonais. Quoi qu'il en soit, il est contradictoire d'implorer d'une part la solidarité d'autres Etats de l'UE dans le cas de l'embargo, mais de refuser dans un même temps la solidarité à cette alliance lorsqu'il s'agit d'établir ensemble des relations claires avec la Russie.

Au sein de la constellation des partis politiques polonais, seule l'Alliance de gauche démocratique (LiD) de l'ancien président Aleksander Kwaśniewski s'oppose clairement à la politique européenne nationaliste des Kaczyński et de leurs adeptes. Le LiD demande un regard objectif sur les forces et faiblesses de la Pologne et en conséquence plus de volonté de coopération de Varsovie lorsqu'il s'agit de faire avancer l'intégration dans l'UE. Selon les démocrates de gauche, le pays devrait renforcer sa base économique et scientifique s'il veut avoir son mot à dire à l'échelle internationale. A leur avis, la Pologne ne peut acquérir plus d'influence dans l'UE que si elle coopère notamment avec l'Allemagne, comme avant 2005, et renonce ainsi à l'attitude rébarbative des nationaux-conservateurs face au gouvernement fédéral. Les démocrates de gauche sous-estiment toutefois les allures de grande puissance de la Russie et les tentatives de Poutine de semer la discorde au sein de l'UE sur des litiges précis.

Face à cela, la Plate-forme citoyenne comme parti d'opposition majeur poursuit une politique européenne qui ne se distingue que partiellement de la ligne nationale-conservatrice des Kaczyński. Elle aussi revendique un mode de votation dans l'UE plus favorable aux intérêts polonais. Lors du dernier sommet de l'UE à Bruxelles, elle s'accrochait encore au système de racine carrée lancé par la Pologne alors que les Kaczyński eux-mêmes s'en étaient déjà distanciés. Le système met très fortement en valeur les voix des Etats de l'UE petits et moyens face aux grands pays-membres. D'autre part, la Plate-forme citoyenne veut introduire l'euro le plus rapidement possible, contrairement aux nationaux-conservateurs. En outre, elle plaide comme les démocrates de gauche en faveur d'un retour à plus de cohésion avec l'Allemagne.

La « Ligue des familles polonaises » (LPR) d'extrême-droite de Roman Giertych, qui faisait partie jusqu'en septembre de la coalition tripartite avec le parti national-conservateur de Kaczyński, refuse en principe que la Pologne devienne membre de l'UE mais ne voit toutefois pas de chance d'imposer cette attitude politiquement parlant. Le parti paysan d'extrême-droite « Autodéfense » d'Andrzej Lepper n'a pas d'opinion face à beaucoup de questions concernant l'UE mais plaide en faveur de l'intégration dans l'Union afin de pouvoir puiser dans les considérables subventions de l'UE. Et le Parti populaire polonais (PSL), deuxième parti paysan, n'a pas lui non plus de profil dans les questions européennes.

De toute manière, la politique européenne ne fait pas partie des sujets majeurs du débat public sur fond d'élections législatives le 21 octobre. L'attitude de scepticisme européen adoptée officiellement par la Pologne ne va sans doute pas se modifier dans un avenir proche. Si l'on en croit les sondages, la lutte va être serrée entre le parti national-conservateur des Kaczyński et la Plate-forme citoyenne de Tusk. Il est possible que la gauche démocratique de Kwaśniewski entre dans le nouveau Parlement en tant que troisième parti. C'est seulement si ce parti participe au futur gouvernement, peut-être dans une coalition avec la Plate-forme citoyenne, que l'on pourra s'attendre à un cours européen plus modéré de la Pologne. Ce qui correspondrait au sentiment général dans le pays, la majorité des citoyens démontrant une attitude positive et une grande confiance face à l'Union. D'autre part, la participation électorale devrait être assez faible pour ces élections prochaines aussi car la majorité de la société se méfie de la classe politique du pays. Lors des élections législatives de septembre 2005, la participation électorale n'avait été que de 40 pour cent.

 
Reinhold Vetter
Né en 1946. Correspondant du « Handelsblatt » pour l'Europe centrale de l'Est et l'Europe du Sud-Est, écrit aussi pour les revues « Osteuropa », ...
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Langue originale Allemand

Publié le 15.10.2007

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