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Génération Poutine
de Johannes Voswinkel
Le pragmatisme est le mot clé qui caractérise la « génération Poutine ». Valeurs familiales et succès professionnel sont les priorités suprêmes. Pas d'envie de monter aux barricades. Impressions de Johannes Voswinkel, correspondant à Moscou.
Michaïl Andreïev est un représentant tout à fait typique de la génération Poutine. Il porte un costume à rayures en signe de son succès dans le « Bisness », et sa poignée de main énergique reflète la confiance en soi retrouvée de la Russie. Il y a dix ans à peine, le jeune homme de 27 ans achevait sa formation d'agent financier et alignait des colonnes de chiffres au guichet de la banque jusqu'à en avoir assez. Il se met alors à son propre compte, lave des voitures, fait le commerce des produits alimentaires et commence à développer des projets immobiliers. Auourd'hui, Andreïev possède un appartement, une maison dans les environs de Moscou et deux voitures.

Photo: AP
Son ascension au poste de manager immobilier correspond à la durée du mandat de Poutine. « Il a donné à l'économie les lois nécessaires et une structure », dit Andreïev. Que le président limite mainte liberté civile et fasse disperser les marches de protestation de l'opposition, voilà qui ne le gêne guère. Pour Andreïev , l'ordre, le sens de la responsabilité et son propre bien-être sont plus importants.
Car une autre époque l'a tout autant marqué que l'ère Poutine – négativement celle-là : les années quatre-vingt-dix de l'ère Yeltsine. « C'était le chaos à l'état pur, où certains démantelèrent le bien de l'État devant nos yeux pour s'enrichir » dit-il. En quelques mois, certains de ses camarades d'école deviennent des enfants de millionnaires. Des bandits assaillent la maison d'édition de sa mère et détruisent l'infrastructure. Elle fait faillite. « Lorsque Poutine est devenu président, il ne nous restait plus que l'espoir qu'il soit un homme fort au pouvoir », se souvient Andreïev. « Ce n'est qu'ainsi que la Russie va bien. » Aujourd'hui, il compte Poutine au rang d'honneur avec Ivan le Terrible, Catherine II et Staline. Sa profession est le prisme de sa conscience politique : « Autrefois, nous devions accepter tout fonds étranger à ses propres conditions comme investisseur », dit Andreïev. « Aujourd'hui, c'est nous qui dictons nos règles. »
Poutine domine la politique russe depuis huit ans. La jeunesse russe a grandi avec le judoka qui dit ce que personne n'osait dire avant lui : les terroristes devraient être poursuivis jusque dans les toilettes et être exécutés, et l'Occident doit cesser de donner des leçons à la Russie. « Plus les électeurs sont jeunes, citadins et performants », résume le sociologue Vladimir Doubine du Centre Levada, « plus ils sont pour Poutine. » Lors des élections présidentielles, ils vont élire son dauphin Dimitri Medvediev pour conserver Poutine comme Premier ministre.
Le Président puise son soutien le plus fort dans les villes de taille moyenne à un million d'habitants, où les fruits de l'essor économique ont rencontré des attentes modestes. Dans les métropoles, surtout à Moscou, le potentiel critique des électeurs instruits et bien situés est plus grand. « Ils ont différentes sources d'information et l'Internet qui n'est pas encore touché par la censure jusqu'à présent », explique Doubine. « Ils sont plus actifs et plus exigeants et ressentent plus fortement les limites que leur impose le régime justement dans l'économie. Mais à Moscou aussi, plus de la moitié des jeunes Russes vote pour Poutine. » Ils aimeraient conserver la situation présente ou espèrent un avenir meilleur. « Les jeunes gens sont concentrés sur leur carrière en Russie », dit le philosophe Michaïl Rykline. « S'ils gagnent quelques milliers de dollars, ils sont déjà considérés comme des gens qui ont réussi. Ces personnes vont soutenir le régime. »
Le pragmatisme est le mot clé sociologique pour la jeune génération russe. Elle vit dans une société sans idéaux qu'un scandale peut à peine étonner, voire indigner. La grande majorité des adolescents se définit dans les sondages comme plutôt apolitique. Il manque un esprit de protestation commun, des sujets électrisants et des chefs. Comme chez les parents, les valeurs du bonheur familial et de la réussite professionnelle ont la priorité suprême. Pas d'envie de monter aux barricades. « Beaucoup de jeunes gens gagnent plus d'argent que leurs parents et règnent en maîtres chez eux », dit Doubine. « Comment pourrait-il y avoir de révolte ? »
De plus, les adolescents sont éclatés en petits groupes, à l'image de la société dans son ensemble. L'expérience soviétique a dégoûté du collectif. Les amis et la famille sont les piliers de la vie quotidienne. Les institutions comme le Parlement, les partis ou les tribunaux sont considérés par beaucoup comme corrompus ou incompétents. Poutine et l'église orthodoxe jouissent de la confiance générale. La vie étudiante se résume tout au plus à regarder ensemble la télévision au café universitaire. Les études scolarisées et la crainte de mettre en jeu une carrière académique par un comportement inadéquat contribuent encore à la dépolitisation. Si l'on compare la Pologne et la Russie, explique Doubine, il s'avère que seulement 10 pour cent des jeunes de Varsovie, mais 40 pour cent des jeunes Moscovites disent ne jamais parler de politique.
Pour beaucoup, le patriotisme vient remplacer l'absence d'idéologie. Ils aiment quand Poutine menace l'ennemi extérieur et intérieur. « Poutine apparaît alors comme le grand frère qui fait montre de la force positive de l'âge sans exercer de répression comme le père », explique Doubine. « Les jeunes ressentent cela comme positif. » Presque 44 pour cent de tous les jeunes nomment une puissance mondiale respectée, voire crainte, comme objectif de l'État. La démocratie libérale qui est souvent synonyme de bonne vie normale et non pas de droits de l'Homme et d'élections libres vient derrière avec 41 pour cent. Même pas une personne sur dix n'aimerait revenir à l'Union soviétique.
Alexis Chapochnikov, qui fait le jeune avec ses 34 ans, n'est pas nostalgique de l'ère soviétique lui non plus. A l'époque, il dirigeait le groupe de Komsomols de son école, aujourd'hui, son enthousiasme pour Poutine se traduit dans son activité de coordinateur russe central du groupe de jeunesse du parti du Président « Jeune Garde ». En tant que Komsomol modernisé, il s'est choisi des lunettes noires avec des branches blanches massives. Comme Poutine, il porte un pullover à col roulé noir sous son veston et se montre sûr de lui en parant toutes les attaques. Il caractérise le Président en six mots : « Conscience propre, visions claires, mains puissantes. »
Dans les années quatre-vingt-dix, Chapochnikov avait cherché en vain une politique d'État pour la jeunesse. « Cela a changé avec Poutine », dit-il. Effectivement, surtout la Révolution orange en Ukraine, fortement portée par les étudiants, avait concentré le regard sur la jeunesse comme force de mobilisation. Beaucoup de jeunes qui rejoignent les organisations dirigées par le Kremlin sont éduqués dans des camps d'été à l'amour de la patrie et au sport matinal afin de défendre Poutine comme infanterie en cas de révolte populaire. Des sites Web sponsorisés par le Kremlin proposent des films vidéo avec Poutine sur fond sonore de « Pirates des Caraïbes ». Même sur les pages blog, les jeunes Poutinistes sont actifs avec des hymnes à la gloire du Président.
La « Jeune Garde » mène une politique personnelle ciblée : pour les élections municipales à Moscou, elle prépare 500 candidats. Le projet, que doit remporter une réserve de cadres de l'élite d'État, porte le titre de « chaîne politique ». Chapochnikov explique l'intérêt particulier de son organisation : « Celui qui fait ses preuves a la chance de grimper les échelons du parti. » Il appelle cela le principe de « l'ascenseur social ».
Johannes Voswinkel, né en 1961, études de slavistique et de romanistique, diplômé de l'école Henri-Nannen, correspondant à Moscou depuis 1998.
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Langue originale Allemand
Source originale Die Zeit, 29.11.2007, Nr. 49
© Johannes Voswinkel
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