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Magazine / Histoire / L'année 1968 / Débats | 26.03.2008

1968 – Un mouvement européen?

de Meike Dülffer


Les mouvements de protestation qui ont agité un certain nombre de pays européens en 1968 sont devenus un épisode important de leur histoire nationale. Rétrospectives, souvenirs et analyses nourrissent les débats à ce sujet en Europe de l'Est et de l'Ouest. Y a-t-il là une certaine cohérence européenne ?


Les mouvements étudiants de 1968 remontent à 40 ans, la génération des activistes d'alors se trouve au seuil de la retraite. Les médias nationaux saisissent l'occasion de cet anniversaire pour dresser un bilan et proposer une nouvelle évaluation de ces événements.

Protestation à Paris
Photo: Günter Zint


"Contrairement à une longue habitude, on n'interprète plus Mai 68 comme un orage soudain survenu dans un ciel sans nuages, mais comme l'épicentre de changements sociaux qui se sont déroulés en l'espace d'à peu près deux décennies", constatait Johannes Willms dans le Süddeutsche Zeitung du 5 mars 2008. Il parle d'un début d'historicisation. Cependant, ce débat ne prend pas encore la forme d'une discussion purement scientifique étant donné que nombre des acteurs d'autrefois continuent, avec leurs souvenirs, à jouer un rôle important, entre transfiguration et condamnation de leur propre histoire.

Mars 1968 en Pologne

La politisation de la jeunesse européenne a ses racines dans le mouvement hippie américain et dans la lutte contre la guerre du Vietnam. Mais c'est la Pologne qui fut, en mars 1968, le théâtre du premier soulèvement d'étudiants européens.

Celui-ci fut déclenché par la déprogrammation de la pièce de théâtre "Les Aïeux" de Adam Mickiewicz et aboutit à des revendications en faveur de la liberté d'expression et de plus de démocratie. " A la différence de l'Europe occidentale, le conflit des générations n'a joué en Pologne en 1968 qu'un rôle secondaire. Ecrivains et scientifiques se sont associés aux protestations de la jeunesse dans un accès de colère contre la censure officielle exercée à l'encontre de la pièce de Mickiewicz et de leur culture nationale" analysait l'ex-rédacteur en chef adjoint du quotidien polonais Rzeczpospolita, Jan Skórzynski, dans un essai de mars 2008 pour Projekt Syndicate.

Le gouvernement polonais réagit alors aux protestations par une campagne antisémite à l'issue de laquelle 15000 Polonais d'origine juive furent déchus de leur nationalité ou contraints à l'exil. 40 ans plus tard, ce dossier préoccupe particulièrement l'opinion publique polonaise, d'autant plus que la question de l'antisémitisme polonais après la Deuxième Guerre mondiale a déjà été soulevée et violemment débattue à l'occasion de la parution du livre de Jan Tomasz Gross, "La Peur" (Fear).

A propos de la campagne antisémite de mars 1968, l'historien polonais Paweł Machcewicz soulignait le 8 mars 2008 dans le quotidien Dziennik qu'on ne pouvait rendre l'Union soviétique responsable de cette chasse aux sorcières. "La campagne antisioniste de 1968 était autonome. Rien ne prouve que Moscou en ait dicté la forme ou l'intensité."

Un grand nombre des victimes d'alors ont saisi l'occasion de ce quarantième anniversaire pour exiger du gouvernement polonais actuel non seulement leur réintégration mais aussi des excuses.

Le Printemps de Prague

Le Printemps de Prague a été pour de nombreux Européens, davantage que le mouvement polonais de mars dont le reste de l'Europe eut à peine conscience, une sorte de point de repère. "On aurait bien aimé que ce qui s'est passé en Tchécoslovaquie ait également lieu en RDA" se rappelait la chancelière allemande Angela Merkel, ex-citoyenne de la RDA, dans le SZ-Magazin du 29 février 2008.

Ce qu'elle aurait souhaité, c'était une ouverture du socialisme réel telle que l'a tentée en 1968 le parti communiste tchèque sous la direction d'Alexander Dubček. Il voulait créer un "socialisme à visage humain", ce qui incluait liberté d'expression et concepts de vie alternatifs. "On ne pouvait pas ignorer ce qu'impliquait la nouvelle orientation : le visage du socialisme avait jusqu'à présent été celui d'un monstre", expliquait l'écrivaine slovaque Irena Brezna le 29 février dans le Neue Zürcher Zeitung. "Tandis que la gauche occidentale percevait le 'Printemps de Prague' comme une 'troisième voie' orientée vers le futur, comme la promesse d'une société juste, pour moi le dégel était orienté vers le passé et le présent, c'était la révélation des crimes communistes, et c'est en cela que consistait son humanité."

La Tchéquie et la Slovaquie considèrent aujourd'hui cette expérience de la "troisième voie" comme un échec qui s'est soldé par l'invasion des chars soviétiques en août 1968 et a été relayé après 1989 par la décision de suivre le modèle démocratique occidental.

"La polémique autour de 1968 est compliquée, aujourd'hui, par le fait que les conservateurs au pouvoir traitent l'événement comme une 'simple lutte de pouvoir au sein de la direction du parti communiste d'alors'. Dans un but bien précis : personne ne doit songer à se souvenir plus en détail des idéaux et valeurs d'alors", expliquait Hans-Jörg Schmidt, le correspondant en République tchèque du quotidien autrichien Die Presse, le 9 mars 2008.

Mai 68 à Paris

En France et en Allemagne, en revanche, les événements de 1968 suscitent un grand nombre d'écrits et de polémiques. "Implacable, écrasante, la célébration du quarantième anniversaire de Mai 68 s'annonce comme l'événement médiatique de cette année en France, déjà marqué par une avalanche de colloques, d'ouvrages, de dictionnaires", écrivait le philosophe français Pascal Bruckner dans le journal belge Le Soir, le 14 mars 2008. Et ce malgré le fait que le président Nicolas Sarkozy, pendant sa campagne électorale de l'année passée, ait inclus dans son programme la rupture avec l'esprit soixante-huitard.

En France, le mouvement de 68 s'est circonscrit autour du mois de mai, au cours duquel les manifestations étudiantes ont été suivies par les légendaires barricades du Quartier latin. John Lichfield décrivait ainsi la particularité des événements français dans The Independent du 23 février 2008 : "La France est le seul pays où la rébellion des étudiants a failli provoquer la chute du gouvernement. Le seul pays où la rébellion des étudiants a entraîné un soulèvement ouvrier venu d'en bas et qui a terrassé aussi bien la direction paternaliste des syndicats que le gouvernement conservateur et tout aussi paternaliste."

Les conséquences de Mai 1968 sont très diversement jugées en France. Tandis que certains Français rendent les acteurs d'alors responsables d'un déclin social et moral, d'autres considèrent que les protagonistes de Mai 1968 sont à l'origine de tous les mouvements, et voient un fil conducteur entre cet épisode et les émeutes ultérieures des banlieues ou les protestations actuelles des élèves et des étudiants.

Le philosophe français André Glucksmann a réfuté cette dernière interprétation dans un entretien donné au Süddeutsche Zeitung le 17 février 2008 : "Rien n'est plus insensé que d'affirmer que la génération de 68 aurait accompli quelque chose d'important. 'La génération 68' a existé pendant exactement trois semaines, puis elle s'est dispersée. Ce fut une brève éclaircie sur le XXè siècle. Rien de plus… Mai 68 n'explique pas davantage notre bonheur actuel que notre malheur."

Les soixante-huitards allemands et les nazis

En Allemagne aussi, le quarantième anniversaire de 1968 a donné lieu à la parution d'un certain nombre de livres, ainsi qu'à diverses expositions et documentations. L'historien – et ancien activiste – Götz Aly a notamment défrayé la chronique avec son ouvrage intitulé "Notre combat. 1968 – un bilan contrarié". Aly défend la thèse selon laquelle les soixante-huitards ressemblaient davantage qu'ils ne l'auraient souhaité à leurs parents nazis. Ils auraient suivi Mao dans ses massacres collectifs, auraient hurlé des slogans aussi simplificateurs que "USA-SA-SS" et ne se seraient pas intéressés aux grands procès intentés contre les nazis.

A l'inverse, l'historien Norbert Frei estime que ce qui caractérisait les soixante-huitards allemands était justement leur rapport critique avec la faute des nazis : "Dans le paysage que constituait le passé politique de la République fédérale, le massacre des juifs européens s'élevait au contraire, plus ou moins explicitement, comme une montagne de culpabilité, dont le caractère incommensurable était surtout ressenti par les jeunes", écrivait-il le 11 mars 2008 dans le Neue Zürcher Zeitung.

Le mouvement de 68 allemand est "surcommenté et sous-étudié", juge Frei qui a lui-même sorti en ce début d'année un livre sur "1968, révolte de la jeunesse et protestation mondiale". Il est un des rares à inscrire les événements allemands dans un cadre international et à décrire ce que fut 1968 aux Etats-Unis, en Europe de l'Ouest et de l'Est.

Reforme contre oppression

Il y a eu néanmoins quelques tentatives isolées de ramener les différents mouvements nationaux de 1968 dans un contexte global, tout en soulignant généralement les différences entre l'Europe de l'Ouest et de l'Est.

Georges Mink a décrit ces différences dans Le Monde du 4 janvier 2008 : "D'un côté, il s'agit de sortir du système de type soviétique, doté des nombreuses caractéristiques du totalitarisme, de l'autre, la masse demande et obtient (!) 'simplement' le déblocage du système démocratique existant, enkysté dans sa routine et son manque d'imagination. On mesure ce décalage à la différence de réaction de chaque régime: la démocratie s'autoréformera, alors que le système autoritaire de type soviétique répliquera par l'étouffement de toute velléité de changement."

Les différences étaient particulièrement nettes entre la façon de protester des deux Allemagnes. A Berlin-Est, on se tournait moins vers Berlin-Ouest que vers les événements de Prague, comme se le rappelait l'écrivain Rolf Schneider dans le quotidien Die Welt du 12 février 2008 : "Dans ce contexte, les rassemblements en Allemagne de l'Ouestretransmis par la télévision, pendant lesquels les participants arpentaient les rues avec un chiffon rouge pour en appeler à la démocratie des conseils, nous semblaient insignifiants, puérils et bien lointains."

Angela Merkel a évoqué de semblables souvenirs, qu'elle résume ainsi : "Les uns voulaient faire bouger le socialisme et le rendre plus humain, mais n'avaient pas d'aversion pour l'économie de marché socialiste. Les autres venaient de l'économie de marché et glorifiaient le communisme. Ces mouvements étaient contraires et en même temps similaires en certains points."

Extension des libertés

Ernst Hanisch a tenté de montrer, dans le quotidien autrichien Die Presse du 7 mars 2008, en quoi les différents mouvements se ressemblaient, et il a proposé une définition plus exacte du concept. "Le mouvement des années 68 était un mouvement de la jeunesse (les leaders étaient les étudiants) qui voulait créer un nouveau monde, une nouvelle société." Au-delà des questionnements idéologiques qui touchaient à la fois l'Europe de l'Est et de l'Ouest, la caractéristique de ces mouvements était à son avis la suivante : "Les infractions aux règlements, pratiquées comme un jeu au sein d'une culture politique encore fortement déterminée par une mentalité de soumission, ont étendu l'espace de liberté. La société civile est devenue plus forte. Une nouvelle façon d'aborder l'existence s'est fait jour."

Cette nouvelle conception de la vie a trouvé son expression dans la musique et dans l'art, dans la libération sexuelle et dans le caractère non conventionnel de la mode vestimentaire. 1968 a été en premier lieu une révolution culturelle et sexuelle, avant d'être une révolution politique, affirme Lichfield. "Il a fallu en France six semaines de chaos pour que les pantalons gris soient remplacés par des mauves et pour passer de l'oppression sociale et sexuelle des années 1950 à la liberté sociale et sexuelle des années 1970 (et suivantes)."

Selon Daniel Cohn-Bendit, ces points communs ont eu une portée bien plus vaste. Ainsi s'est-il exprimé lors d'un entretien avec Café Babel le 23 janvier 2008 : "1968 a été un mouvement européen. Il y a eu des causes différentes mais ça a bougé dans toute l'Europe. Et cette rébellion contre l'autorité a créé dans toute l'Europe une nouvelle forme de société. Aujourd'hui, nous sommes sur la voie d'une identité commune."

 
Meike Dülffer
Meike Dülffer était rédactrice auprès d'euro|topics. Après des études des langues slaves, d'histoire de l'Europe de l'Est et des sciences politques, elle a travaillé ...
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Traduction
Barbara Fontaine

Langue originale Allemand

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

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