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Magazine / Histoire / L'année 1968 / Analyse | 26.03.2008

« Demandez l'impossible »

de Giuseppe Carlo Marino


En Italie, le mouvement de 68 a continué jusqu'au début des années 80. Les protestations des étudiants et des chômeurs ont posé la première pierre pour la modernisation radicale du pays.


Le « mouvement 68 » en Italie fut un phénomène de longue haleine. Après une nouvelle et violente flambée de contestations en 1977, celles-ci s'apaisèrent peu à peu et dégénérèrent tragiquement en différentes formes de terrorisme. Coriace, le « mouvement 68 » se prolongea jusqu'au début des années 80. Il s'éteignit en une phase ultime de « retraite » sociale caractérisée par le retour à la « sphère privée » protectrice.

Policemen in the area around the palace of justice near the Vatican in April 1968
Photo: AP


Les générations suivantes, se distinguant plutôt par leur réalisme, furent plus réceptives aux besoins créés par le marché, par contraste avec la culture de leurs pères qui avaient lancé l'appel : « Demandez l'impossible ! » Le résultat final : une adaptation conforme à la réalité objective d'un capitalisme vainqueur qui semblait effectuer une redistribution de la prospérité et qui assurait la réussite sociale aux forces « ascendantes » de la société (l'ère de Bettino Craxi).

Dans un certain sens, le « mouvement 68 » s'est transformé en son contraire. Dans ce contexte, on constate l'ascension de beaucoup de soixante-huitards à des positions de pouvoir – de la politique vers l'économie, du monde universitaire vers l'administration publique. Peu d'années auparavant ils avaient encore hissé pavillon contre le « système », c'est-à-dire contre le capitalisme, fustigé comme forme de pouvoir opprimante et perverse.

Le « mouvement 68 » a-t-il échoué ?

Peut-on affirmer que le « mouvement 68 » italien s'est conjuré en fin de compte contre lui-même ? Que son destin l'a paradoxalement poussé à retourner l'élan révolutionnaire justement de 1968, année dorée et fatale, en contre-révolution ? Peut-on affirmer qu'il a échoué sur toute la ligne ? Une réponse affirmative à ces questions serait en partie fondée, mais néanmoins fausse dans son ensemble. Car il est historiquement prouvé que 1968 a amené en Italie des changements de longue durée.

La vieille Italie rurale, de même que l'Italie urbaine où le grand passage à l'industrialisation (appelée miracle économique) avait eu lieu, appartenaient dorénavant au passé. Les changements décisifs et irréversibles qui se produirent sont absolument comparables aux les grands bouleversements sociaux de l'histoire.

Lutte contre le modèle « bourgeois »

Les acteurs principaux étaient les étudiants. En Italie il s'agissait surtout de jeunes issus du milieu paysan et ouvrier qui n'avaient pas eu accès aux études supérieures pendant des siècles. Ils faisaient maintenant voler en éclats les barrières de classes traditionnelles et se servaient pour cela des canaux mêmes que le néocapitalisme avait ouverts à la modernité. Le passage de l'antique université élitaire, au sein de laquelle les « Césars des instituts » exerçaient un pouvoir illimité, à une université des masses était en marche. Dans ce contexte, les forces estudiantines défièrent le vieux modèle « bourgeois » et contestèrent l'autoritarisme de l'« establishment » académique. De suite, ce fut le « système » entier qui fut remis en question.

Mue par la dynamique relationnelle entre « pères » et « fils », caractérisée surtout par les conflits, le mouvement s'étendit des universités à la société entière – s'appuyant sur l'utopie d'une libération collective de toute forme d'oppression. En cela, l'Italie ne se différenciait guère du reste du monde. La situation italienne présentait cependant des formes spécifiques d'« oppression » qui, de l'avis des jeunes, étaient dues à une démocratie « inaccomplie », au pouvoir clérical et à la « trahison » qui avait livré la résistance (Resistenza) aux valeurs antifascistes.

Critique du présent et du passé

Le mouvement étudiant italien avait commencé très tôt et avait par là même un caractère anticipateur : il a débuté en 1964, en même temps que les mouvements américains et a devancé dans le temps, même si ce n'est que de très peu, le « mois de mai français ». Aux côtés des étudiants, de jeunes professeurs et des enseignants dont les postes n'étaient pas régularisés ainsi que des assistants scientifiques ont joué un rôle décisif pour le mouvement.

En même temps, la prise de conscience pour l'égalité des droits entre hommes et femmes se propageait dans le mouvement : grâce à l'accès aux études supérieures, les femmes découvraient le féminisme pour elles-mêmes en le replaçant dans une tradition historique qui, en Italie, avait été élitaire, bourgeoise et grande bourgeoise. Une dialectique mouvementée entre la nouvelle et l'ancienne génération faisait remettre toute la société radicalement en question sous forme de « procès » publics et d'un renversement radical de toutes les traditions. Tout fut submergé par une vague de délégitimation, une critique violente se déchaînait aussi bien contre le présent (le système abhorré) que contre le passé (les certitudes hypocrites et les sécurités que les « partisans du consensus » au pouvoir préconisaient et administraient).

Contestations des camps de gauche et de droite

En mars 1968, la police prend d'assaut le bâtiment de la faculté de droit de l'université de Rome pour mettre fin aux combats acharnés que se livrent les manifestants de gauche et de droite ; copyright: picture alliance
Le mouvement de contestation se déploya aussi bien dans le camp de gauche que dans celui de droite. A gauche, le parti communiste (PCI) ne se privait pas lui non plus d'attaquer le « système », lui, auquel on imputait stalinisme et fidélité à la ligne dictée par l'Union soviétique. De cette offensive naquirent des mouvements antisoviétiques qui outrepassaient la ligne du PCI et considéraient avec admiration la « révolution culturelle » en Chine et Fidel Castro. Castro et Che Guevara furent instaurés en mythes. A droite, une jeunesse subversive accusait le parti néofasciste officiel (MSI) d'être devenu proaméricain et « antinational ». Sur cet arrière-fond, on ne s'étonnera pas que les forces de la jeunesse de gauche et antifasciste d'un côté et de droite et fasciste de l'autre – en collision avec leur « establishment » respectif – en soient venues à des altercations violentes dans les écoles, les universités et enfin dans la rue.

Il y avait donc deux mouvements de jeunesse distincts qui prenaient part activement aux contestations. Les partisans du camp de droite étaient nettement en minorité face aux activistes de gauche qui s'étaient désolidarisés du PCI et du PSI. Ces derniers, les plus largement représentés, avaient le pouvoir dans les universités, ils étaient affiliés à différents groupes ou groupuscules : Potere Operaio (Pouvoir ouvrier), Manifesto, Servire il popolo (Servir le peuple), Cristiani per il socialismo (Chrétiens pour le socialisme), Lotta Continua (Lutte permanente). C'est-à-dire maoïstes, trotskistes, guevaristes, partisans d'une politique tiers-mondiste, etc.

Part d'un mouvement de jeunesse global

Une caractéristique du « mouvement 68 » italien était son noyautage par des forces sinistres, non démocratiques, contrôlées par des collaborateurs douteux des services secrets. Des forces qui visaient la déstabilisation de l'Italie, en ourdissant des complots dans les repaires anonymes de puissances obscures (parallèles aux centres de pouvoir de la république), par exemple des « coups d'Etat » dans le style des colonels grecs, ayant pour objectif de détourner les communistes d'une prise de pouvoir très redoutée. Les jeunes soixante-huitards ne pouvaient cependant pas savoir que ces manigances s'effectuaient parallèlement à leurs contestations. Ils étaient occupés, comme d'ailleurs partout en Europe, à édifier une nouvelle conscience collective régie en son centre par les valeurs d'une vie authentique et « naturelle » – par opposition à l'autoritarisme, la petite bourgeoisie, l'hypocrisie, la tartuferie et la « trahison » des pères et des maîtres à penser.

Ils avaient fait leur entrée dans la sphère internationale d'une sorte de « globalisation de la jeunesse » (qui avait fait tache d'huile à partir des protestations étudiantes du campus de Berkley en passant par le Mouvement des Droits civiques de Martin Luther King et Malcolm X jusqu'au mois de mai parisien) et ils s'étaient appropriés de nouveaux styles et un nouveau langage sur fond de Beat Generation. Ils étaient les acteurs d'une campagne collective pour la « Révolution culturelle » et obtinrent sur ce terrain un succès dont profita la totalité de la société italienne pour les droits civiques obtenus (loi sur le divorce et l'avortement, égalité des sexes, libération sexuelle, etc.).

Echec de la révolution anticapitaliste

En revanche, ils échouèrent totalement sur le terrain de la révolution politique anticapitaliste. Les temps n'y étaient pas propices. La classe ouvrière elle-même commençait seulement à sentir les premiers effets des changements de l'époque qui conduisirent les sociétés occidentales à la « post-modernité » et à la désindustrialisation. Alors que les représentants radicaux des mouvements de jeunesse exigeaient une renaissance anticapitaliste, les ouvriers italiens ne revendiquaient en réalité – comme Max Horkheimer l'a fait remarquer à propos de l'Allemagne – que des augmentations de salaire et une part du gâteau de l'« opulent society » du consumérisme. Poussée par une « révolution électronico-informatique » qui attendait déjà son tour et commençait à interrompre la progression désormais désuète de la « révolution industrielle », la marche de la « post-modernité » provoqua chez les générations suivantes une césure définitive avec le passé.

Les quelques soixante-huitards encore radicaux, qu'ils soient de gauche ou de droite, n'en étaient pas conscients. Ils continuaient de s'accrocher à l'utopie d'une révolution (communiste) versus d'une révolte (fasciste) et s'engagèrent sur la voie tragique du terrorisme – les uns contre les autres, alors que les deux groupes étaient en quelque sorte manipulés.

Matériel inutilisable d'un monde obsolète

L'histoire réelle n'avait entre temps plus aucune sympathie pour les utopies. Bientôt les soixante-huitards n'eurent plus de « valeurs » crédibles à transmettre à leurs enfants. Envoûtée par le mythe de la « nouveauté » et du futur, la jeunesse de l'après 1968 tendit à considérer le passé dans son ensemble et même l'histoire, qui avait engendré les idéologies, comme le matériel inutilisable d'un monde obsolète à mettre au rebut sans regret.

La transmission traditionnelle des valeurs aux jeunes par les anciens se retrouva elle aussi au point mort. Les jeunes se montraient de moins en moins enclins à accepter les valeurs transmises par les « pères » et les « maîtres à penser ». Peu à peu, la tendance à les critiquer et à s'opposer à eux tomba elle-même en désuétude. Un jour, les « pères » et les « maîtres à penser » ne furent même plus importants. Au lieu de se révolter contre eux, la nouvelle jeunesse préféra les ignorer. A partir de ce moment-là on chercha les « valeurs » sur le marché virtuel du futur.

 
Giuseppe Carlo Marino
Professeur d'histoire contemporaine à l'université de Palerme, auteur de la « Biografia del Sessantotto » (2005) et de « Le generazioni italiane dall'Unità alla Repubblica ...
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Traduction
Franco Filice


© Goethe-Institut, Online-Redaktion

 

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