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02.12.2008

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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Article | 06.05.2008

Narrating the nation: le pouvoir du passé

de Stefan Berger


Mythes originels, héros nationaux et perspective d'avenir écrivent l'histoire nationale d'un État. Depuis les années 1980, « la Nation » connaît une renaissance et ranime le débat sur le passé, ce qui pourrait attiser les clichés sur les ennemis.


La formation d'États-nations était et reste toujours étroitement liée à la construction d'un passé autant que possible homogène et fier, remontant à la nuit des temps. Ce lien n'est clairement pas un phénomène propre à la modernité[1]. Les chroniqueurs anglais du Moyen âge, dont William of Malmesbury, avaient déjà une idée précise de ce que devait être une nation politiquement et culturellement unie, occupant un territoire bien délimité et représentant des institutions, des intérêts et des valeurs spécifiques[2]. Au Moyen âge, la France, la Norvège, la Suisse, la Catalogne et plusieurs autres pays européens disposaient à la fois d'une culture de l'écrit bien affirmée et de formes de souveraineté.

Foto: photocase.de


Les humanistes européens avaient, dès les quinzième et seizième siècles, réalisé un catalogue exhaustif des symboles, des épisodes ayant marqué la mémoire collective et des mythes[3]. Pendant la Réforme, l'histoire nationale est devenue une arme intellectuelle importante dans la guerre contre l'universalisme de Rome.

Et pourtant, aujourd'hui, la plupart des chercheurs travaillant sur la question du nationalisme ne contestent pas que le discours sur la Nation a connu un nouvel essor avec la double révolution américaine et française à la fin du dix-huitième siècle. Pendant la « période charnière » en Europe (Reinhart Koselleck), à la fin du dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième siècle, toute une série de facteurs favorables à la Nation ont pris de l'ampleur : des structures de communication et le développement des réseaux de transport permettent de donner à la mobilisation des masses une toute nouvelle importance. L'industrialisation, la sécularisation et le passage d'une société féodale à une société civile offraient un nouveau cadre de référence au discours national. L'introduction de la conscription et l'enseignement obligatoire, l'imprimerie et les idées libérales ont donné une nouvelle signification au concept de Nation. La Nation a été de plus en plus sacralisée, et le concept de Nation associé au devoir de participation politique pour la bourgeoise et les couches sociales inférieures[4].

Lors du passage à la modernité, on assiste non seulement à une révolution du discours national, mais l'Histoire s'impose également en tant que discipline autonome mettant l'accent sur l'aspect scientifique, permettant aux historiens d'avoir un accès privilégié à l'interprétation du passé. Ce droit a donné la possibilité à des historiens professionnels de se considérer comme les gardiens du saint Graal. Evidemment leurs travaux scientifiques longs et détaillés n'avaient pas vraiment un effet sur les masses. Aujourd'hui encore, les historiennes et les historiens écrivent dans une large mesure pour les collègues et pour les étudiants, et très peu parviennent à toucher un large public ouvert sur l'Histoire. Mais les historiens ont également toujours travaillé en tant qu'auteurs de discours, conférenciers et journalistes, acquérant ainsi un rôle charnière entre la science, la vie publique et la politique.

Les études historiques avaient une orientation nationale particulièrement forte quand la situation politique était instable et le discours national ambiguë. Plus l'identité nationale était floue, plus il apparaissait nécessaire d'affirmer le passé de la Nation et plus l'Histoire prenait du sens. Le protestantisme, l'impérialisme, les océans et la splendid isolation dans la Grande Bretagne du dix-neuvième et début du vingtième siècles, ainsi que l'apparition d'États continentaux puissants (France, Allemagne), étaient accompagnés d'une obsession pour un discours national extrêmement stable et rarement mis en question. L'Histoire s'est développée tardivement et n'est jamais devenue une science dominante. Les débats portant sur le passé national restaient marginaux. La plupart des récits nationaux étaient rédigés selon la tradition historiographique whig, pratiquement pas remise en question.[5] L'Allemagne est un contre-exemple de la Grande Bretagne. La formation tardive de l'État-nation au dix-neuvième siècle allait de pair avec des rivalités entre différentes conceptions, reposant sur des fondements historiques différents : les idées liées à l'Allemagne version restreinte (Kleindeutsch) ou Allemagne version étendue (Grossdeutsch) se mêlaient à des conceptions politiques (libérale, conservatrice, socialiste) et en partie à des discours nationaux confessionnels exclusifs.
Le rôle de garant de la Nation demandé à l'historiographie ne l'était donc pas de la même façon partout ; ainsi pendant le dix-neuvième siècle, dans presque tous les coins et recoins d'Europe, on observait que des efforts étaient faits pour instrumentaliser l'Histoire nationale, au profit d'un État existant ou devant être créé. Les épisodes historiques nationaux diffusés par l'État étaient particulièrement en vogue dans des États-nations encore jeunes, comme en Allemagne, en Italie ou en Norvège. Alors qu'était créée la nouvelle université d'Oslo en 1811, il n'y avait que 18 professeurs, parmi lesquels seulement deux professeurs d'Histoire (spécialistes en Histoire norvégienne)[6]. Mais en Europe, l'État n'était jamais le seul moteur de l'histoire nationale ; dans certains cas, il ne l'était pas du tout. C'est aux activités liées à la société civile des milieux bourgeois et aristocratique, ainsi que, plus tard, du mouvement ouvrier, que nous devons une série d'épisodes historiques nationaux marquants en Europe. Elles étaient particulièrement importantes là où l'institutionnalisation et la professionnalisation des Etudes historiques n'ont été instituées que tardivement, comme en Grande Bretagne, et où l'Histoire nationale s'était imposée contre les empires en place, donc en particulier en Europe de l'Est et en Europe médiane. La participation de la société civile pouvait souvent devancer les institutions nationales. Ainsi, par exemple, les origines de l'Académie hongroise des Sciences remontent à la Société scientifique Hongroise créée en 1826[7].

Les différents degrés de professionnalisation des études historiques en Europe eurent des répercussions importantes sur le rapport spécifique entre les études historiques et la propagation de l'idée de Nation. La professionnalisation précoce en Allemagne signifiait simultanément un éloignement de la politique et un rapprochement avec l'État, alors qu'à l'inverse, la professionnalisation relativement tardive dans les Balkans entraînait un rapprochement avec la politique et un éloignement de l'État (vis-à-vis de l'État impérial). Ici les politiques étaient souvent les premiers historiens, puisqu'ils considéraient l'instrumentalisation de l'Histoire comme une arme importante pour leurs revendications politiques, après avoir créé leur propre Nation. On observe également l'accumulation des carrières de politique et d'historien dans les nations occidentales pendant le dix-neuvième siècle, et en particulier en France. Mais ces doubles carrières sont devenues plus rares en raison d'une professionnalisation croissante.

Les étagères pleines de recueils de sources et de documents que l'on pouvait trouver dans beaucoup de pays européens au dix-neuvième siècle, souvent suivant le modèle de la « Monumenta Germaniae Historica » allemande, témoignent de l'élévation au rang de science de l'Histoire nationale. La création d'institutions a amené à l'organisation de séminaires historiques dans les universités ainsi qu'à la constitution d'archives nationales et d'académies. La conférence historique se transformait en un forum pour les échanges scientifiques. La note de bas de page devenait la preuve de scientificité et le séminaire historique un laboratoire de travaux scientifiques. Plus Clio se présentait comme un scientifique, plus la tension s'intensifiait entre les historiens prophètes de la Nation et les historiens appartenant à la communauté transnationale de spécialistes qui s'efforçait de respecter l'objectivité dans leurs recherches pour raconter le passé « tel qu'il a vraiment été » (Leopold von Ranke.).

[1] Sur les effets profonds du nationalisme, cf. Aviel Roshwald, The endurance of Nationalism. Ancient Roots and Modern Dilemnas, Cambridge 2006.

[2] Cf. John Gillingham, Civilising the English ? The English Histories of William of Malmesbury and David Hume, in: Historical Research, 124 (2001), PP 17 – 43.

[3] Cf. Johannes Helmrath/Ulrich Muhlack/Gerrit Walther (édit.), Diffusion des Humanismus. Studien zur nationalen Geschichtsschreibung europäischer Humanisten, Göttingen 2002.

[4] Une excellente introduction aux processus modernes de création de la Nation nous est offerte par Miroslav Hroch, Das Europa der Nationen. Die moderne Nationsbildung im europäischen Vergleich, Göttingen 2005 ; consulter aussi Joep Leersen, National Thought in Europe. A Cultural History, Amsterdam 2006.

[5] Cf. Jürgen Osterhammel, Epochen der britischen Geschichtsschreibung, in : Wolfgang Küttler/Jörn Rüsen/Ernst Schulin (édit.), Geschichtsdiskurs, Bd.1: Grundlagen und Methoden der Historiographiegeschichte, Frankfurt/M. 1993, PP 157 - 188

[6] Cf. William H. Hubbard/Jan Eivind Myhre/Trond Nordby/Solvi Sogner (édit.), Making a Historical Culture. Historiography in Norway, Oslo 1995.

[7] Sur l'institutionnalisation et la professionnalisation de l'Histoire nationale en Europe cf. Ilaria Porciani/Lutz Raphael (édit.), Atlas of the Institutions of European Historiographies from 1800 to the Present, Houndmills 2009 (en préparation) ; Ilaria Porciani/Jo Tollebeek (édit.), Institutions, Networks and Communities of National Historiography, Houndmills 2009 (en préparation).

 

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Stefan Berger
Docteur en Philosophie, né en 1964 ; Professeur d'Histoire européenne comparée et d'Histoire allemande à la School of Languages, Linguistics and Cultures, The University of ...
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Traduction
Tiny Domingos

Langue originale Allemand

Publié le 31.12.2007

Source originale Aus Politik und Zeitgeschichte 1-2/2008

© Bundeszentrale für politische Bildung

 

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