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Magazine / Histoire / Narrating the Nation / Essai | 06.05.2008
Le lourd héritage de l'Europe
de Imre Kertész
L'agrandissement à l'Est de l'UE aurait pu entraîner une dynamique du renouvellement. Mais le prix Nobel Imre Kertész décèle plutôt un vide idéologique dans l'UE en ce début de 21ème siècle.
Après les épouvantables épreuves qui ont marqué le siècle dernier, nous méritions, enfin, d'être les témoins d'un changement inopiné et réjouissant : j'entends par-là l'effondrement sans effusion de sang de l'empire soviétique, cet évènement bouleversant et invraisemblable qui se déroule selon des lois propres similaires à celles des phénomènes naturels violents que l'on observe avec stupéfaction et émerveillement, mais qui nous échappent complètement.

Puis, lorsque la grande forteresse d'argile a été bâtie, les feux de joie s'embrasaient et partout en Europe des fêtes se célébraient. C'est à la retombée de la première euphorie seulement, que l'on s'est mis à penser à l'héritage, au legs horrible des géants décédés et, c'est dans cette atmosphère d'anxiété, qu'a soudainement émergé l'idée européenne.[1]
Il s'agissait à vrai dire d'un plan fondé sur une union monétaire et douanière de l'Europe. Il n'était pas question d'idée à proprement parler. Dans le fond, nous nous réjouissions surtout que cette funeste époque des idées touchait à sa fin. Il semblait que la disparition du dernier empire totalitaire avait entraîné l'éradication de la dernière idéologie totalitaire, et que le national-socialisme dont l'image avait été véhiculée de manière erronée n'avait plus d'influence en Europe. Voilà pourquoi, on a d'autant plus privilégié l'union monétaire et douanière, un principe réfléchi, mais clairvoyant et judicieux. L'Europe a, depuis des temps immémoriaux, embrassé la tradition rationaliste, bien que cela ait engendré des régimes irrationnels et ait profité aux forces absurdes. Cela a constamment été farouchement condamné. Pourquoi devrait-on alors précisément aujourd'hui doter un système institutionnel, tel que l'Union européenne - par ailleurs essentiel – d'une idée que l'on idéaliserait ou que l'on idéologiserait?
Néanmoins, ce pragmatisme qui régnait dans les salles d'audience et dans lesquelles on n'entendait que des bribes de conversation sur des débats financiers et des coups de poing donnés sur la table qui témoignaient de leur volonté à défendre leurs intérêts personnels, s'est avéré être un langage que beaucoup de personnes ne comprennent pas dans les pays de l'Europe orientale qui venaient de regagner leur indépendance, et peut-être même personne. Ces pays étaient livrés à eux-mêmes, et aussi bizarre que cela puisse paraître, après la faible sécurité qui leur avait été accordée sous l'occupation étrangère, ce sont la peur et le désarroi qui dominaient les esprits. En vain les félicitations, en vain les phrases élogieuses telles que « Qui se ressemble s'assemble », les plaies ne sont toujours pas refermées et au lieu d'un dynamisme du renouveau, c'est un vide idéologique qui est né.
Cela fut un moment décisif, car c'est alors que le destin de l'Europe s'est joué, notre destin à tous, que nous surmontons aujourd'hui sous l'effet de profonds changements, de la désagrégation inattendue de vieux accords conclus, de la radicalisation et de la peur de la terreur et de la défaillance. Le génocide yougoslave a clairement montré que l'Europe tarde à accepter le lourd héritage que le mastodonte soviétique lui a légué. Durant quelques années, l'on n'a pas osé réaliser que les abîmes de l'apocalypse s'ouvraient aux frontières sud-est de l'Europe. Ces mêmes abîmes risquent aujourd'hui d'engloutir la terre entière.
Ces mots peuvent paraître crus, mais je suis convaincu que l'heure de vérité a sonné et au lieu de paroles populistes, d'orgueil juridique et de manipulation d'opinions, c'est l'analyse des faits qui s'impose. De nos jours, l'on entend souvent parler de la vieille Europe, de ses traditions, de la culture européenne, et nul doute que la crise, la division dont nous pourrions aujourd'hui être les témoins partout en Europe, est en grande partie de nature culturelle.
Lorsque l'on considère qu'au 20ème siècle, l'Europe a tout de même remporté la victoire sur les puissances totalitaires, les deux idéologies totalitaires : le nazisme et le communisme, qui menaçaient les principes fondamentaux existentiels de l'Europe, oui, nous devrions nous estimer heureux que le nouveau siècle ait débuté sous le symbole de la victoire. Ces puissances totalitaires ont, par ailleurs, pris naissance sur le sol européen. Leurs racines se sont nourries de la terre empoisonnée de la culture européenne, et la grande question qui se pose est de savoir si la vitalité européenne, sans l'aide des Etats-Unis d'Amérique, a suffit à venir à bout du problème.
L'on pourrait qualifier cette question d'ordre politique et culturel. Peut-être serait-elle de cet ordre, si l'on ne constatait pas que l'Europe, aujourd'hui, se retrouve, d'une manière similaire à 1919 ou 1938, confrontée à des questions fondamentales. Elle reste tout aussi irrésolue et nous luttons toujours autant qu'à l époque en vue de la résoudre. Comment cela est-il encore possible, après n'avoir cessé d'entendre parler au demi-siècle dernier, depuis la Seconde Guerre mondiale, de l'importance de la mémoire, de l'horreur de la guerre, de l'enseignement tiré de l'Holocauste et du système des goulags et que l'on nous dispense constamment, afin que toutes ces atrocités, comme on les nomme, ne puissent se reproduire ?
Il est incontestablement difficile de commémorer ces évènements passés. Il y a quelque temps de cela, j'ai assisté à une exposition lors de laquelle l'on nous montrait des documents sur les crimes commis par la Wehrmacht (armée allemande entre 1935 et 1945). Je me suis surpris à m'efforcer poliment, en tant qu'étranger, et avec un air crispé de garder une attitude distante, afin de ne pas être terrassé par l'horreur qui se dégageait du matériel exposé. Aurais-je oublié que je suis moi-même concerné et survivant de ce drame? Aurais-je oublié l'odeur fraîche de la rosée de l'aube lorsque les fusillades retentissaient ? Et le dimanche soir au camp, lorsque le candidat au crématorium rêvait encore du gâteau que l'on servait aux jours de fêtes? Je ne l'ai pas oublié, non, mais, après y avoir mis des mots, ces pensées se sont estompées et, depuis, étaient en quelque sorte enfuies en moi.
C'est de mauvaise grâce que je renonce à cette quiétude, même si cela est nécessaire. En effet, l'infamie qui ressort de ces images et de ces documents, nous concerne après tout tous, que nous ayons été présents à l'endroit où les personnes devaient creuser leur propre fosse, pour ensuite y être jetées par leurs semblables ou que ces actes monstrueux nous aient été confiés en héritage. Des actes monstrueux desquels nous ne pourrons jamais plus nous affranchir. Ecce homo – voici l'homme? Un jour, il est appelé par sa femme, ses enfants, ses vieux parents, et le lendemain il jette des femmes, des enfants et des personnes âgées dans des fosses, et cela avec un plaisir qui se lit sur son visage ? Comment cela est-il possible ? De toute évidence, grâce à une haine qui –conjointement avec le mensonge- était devenue un besoin essentiel, la plus monstrueuse nourriture de l'âme dont l'homme s'est assouvi au siècle dernier.
Jamais il n'a été aussi évident qu'il existe au moins deux Europes dans lesquelles se reflète une expérience européenne commune, mais de deux manières différentes. Après une compréhension générale, on pourrait penser que la démocratie est un régime politique, mais si on y réfléchit de plus près, la démocratie est plus une forme de culture qu'un simple système. J'utilise en quelque sorte ici le terme de « culture » dans le sens jardinier du terme. Les démocraties en Europe orientale se sont développées de manière organique, la démocratie s'est transformée en régime politique sur le sol de culture sociale, par nécessité économique, politique et par endoctrinement avec l'aide de grandes révolutions et d'un grand compromis social. En Europe centrale et orientale, par contre, c'est le régime politique qui a été mis sur pied – pour autant qu'il ait été mis sur pied- et la société doit s'adapter en effectuant un travail pénible parfois même douloureux. Mais, cela ne s'est-il pas passé de la même manière sous le régime socialiste ?
Celui-ci est directement basé sur la féodalité, et le plus grotesque dans tout cela est que l'idéologie qui avait été élevée au rang de croyance nationale était en parfaite contradiction avec la pratique. Cette contradiction brutale a été surmontée par des moyens de terreur dont les conséquences se font aujourd'hui encore ressentir.
Nous devrions garder à l'esprit, que les grands faits nouveaux du 20ème siècle étaient l'État totalitaire et Auschwitz. L'antisémitisme du 19ème siècle n'aurait jamais pu ni voulu s'imaginer comment cela allait se terminer.
Ainsi, Auschwitz ne s'explique pas par des termes traditionnels, archaïques, pour ne pas dire des termes classiques que l'on utilise en général pour décrire l'antisémitisme. Il faut comprendre qu'il n'y aucun rapport organique. Notre siècle n'est pas celui de l'antisémitisme, mais celui d'Auschwitz. L'antisémite d'aujourd'hui ne s'acharne plus sur les juifs, il veut Auschwitz, l'Holocauste. Eichmann a déclaré au procès de Jérusalem, qu'il n'avait jamais été antisémite, et bien que les personnes présentes ce jour-là éclatèrent de rire, je n'exclu pas le fait qu'il ait pu dire la vérité. Pour tuer des millions de juifs, l'État totalitaire n'eut pas forcément besoin d'antisémites, mais bien plus d'organisateurs doués. Soyons clairs : Le totalitarisme étatique ou de parti est possible sans discrimination, la forme totalitaire de la discrimination étant nécessairement l'hécatombe.
Il n'est pas facile de vivre avec le fardeau de nos expériences historiques. Il n'est pas évident de se confronter au fait brutal, que le fond de l'existence que l'être humain a touché, ne représente pas seulement l'histoire singulière et surprenante d'une ou deux générations, mais représente également une probabilité générale. Ce qui nous effraie est la facilité avec laquelle le système dictatorial totalitaire anéantit une personnalité autonome, et la facilité avec laquelle l'être humain se transforme en une pièce malléable et parfaitement adaptée à une machine étatique dynamique. Ce qui fait naître en nous le sentiment de peur et d'insécurité est qu'autant de personnes et même nous, étions devenus des machines à un moment précis de notre vie. Des machines que plus tard nous autres machines dotées de sens et d'une conscience civile ne reconnaîtrions pas et auxquelles nous ne pourrions ni ne voudrions nous identifier.
Jadis, l'être humain était la créature de Dieu, une créature tragique en quête de rédemption. Cet être solitaire a laissé le totalitarisme idéologique se répandre, l'a ensuite enfermé entre les murs d'un régime étatique fermé, et l'a laissé se réduire en un composant inerte d'une machine. Cet être n'éprouvait plus le sentiment de rédemption, étant donné qu'il n'endossait plus de responsabilité. L'idéologie l'avait privé de son cosmos, de sa solitude et de la dimension tragique du sort humain. Il était entré de force dans une existence déterminée, dans laquelle l'origine et le classement d'une race ou d'une classe sociale permettaient de déterminer son sort. Le sort humain l'avait privé de la réalité humaine, de la vie avec ses sensations pures. C'est avec incompréhension que nous sommes confrontés à un crime ayant été commis dans un État totalitaire, même s'il nous suffit de nous rappeler à quel point le nouvel impératif catégorique, l'idéologie totalitaire, a perverti la morale et l'imagination humaine.
Cette situation problématique ne s'est pas améliorée avec l'élargissement à l'est de l'Union européenne, qui était indispensable et attendu depuis longtemps. Les populations de l'Europe orientale ont obtenu leur liberté sans trop y avoir été pour quelque chose. Certes, il y eut un soulèvement ouvrier à Berlin en 1953, la Révolution hongroise de 1956, le Printemps de Prague de 1968, le mouvement social polonais de « Solidarność » en 1980, tous issus des écoles de l'amertume. Un fait historique important se reconnaît par le fait qu'il entraîne une suite, comme l'historien français Fernand Braudel nous l'a enseigné. Aucun de ces évènements n'eut de suite organique. Ils ont uniquement eu des conséquences : répression, désenchantement, le sentiment oppressant d'être livré à soi-même et de devoir s'y résigner. À la fin, les peuples avaient depuis longtemps arrêté de croire qu'ils pourraient changer leur sort. Ils souhaitaient tous voir le régime s'effondrer, mais personne n'y croyait vraiment, personne n'avait agi en ce sens. Puis, après que l'effondrement ait eu lieu, sans qu'ils y aient été impliqués, ils se regardèrent avec des yeux papillotants et avec incompréhension, pour ne pas dire comme des étrangers face à cette nouvelle situation.
C'est précisément parce qu'ils n'avaient pas gagné eux-mêmes leur liberté et leurs valeurs, qui avaient servi de stratégies nationales et individuelles de survie et apparaissaient soudainement comme inutilisables et même comme une collaboration honteuse, qu'une partie non moins insignifiante de cette société avait vécu cette liberté qui leur était tombée du ciel plutôt comme un effondrement. Puis, après avoir cherché un appui, ils tendirent leur aide aux démocraties d'Europe occidentale, en échange d'une petite poignée de main et de félicitations encourageantes.
L'Europe occidentale n'arrivait pas à se décider de ce qu'elle allait faire de son voisin d'Europe orientale. Ceux-ci le ressentaient comme de l'arrogance, arrogance que les parents pauvres considéraient comme une offense. Avec l'instauration de la liberté, ce n'est pas tant l'esprit du renouvellement que l'on a libéré, mais surtout celui du mauvais passé, du ressentiment. Elle a ravivé des plaies nationales très anciennes. En maints endroits, celles-ci apparaissaient sous la forme de fureur nationale ayant dégénéré en tuerie et génocide. Ailleurs, elles apparaissaient sous la forme du nazisme refoulé, dissimulé à travers le masque de la démocratie.
Même les sceptiques et les pires pessimistes étaient ahuris de la vitalité des idées que l'on croyait enterrées, du comportement et de la mentalité dont on disait être venus à bout. C'était comme si on avait oublié un élément important du processus de fusion concernant l'explosion mondiale silencieuse qui avait été déclenchée avec effort et discipline. Un élément qui est sorti de la chaîne et qui gravite de manière relâchée et en sifflant autour de lui-même, telle une vieille grenade de guerre, qui serait soudainement redevenue rutilante. Qui aurait cru que la « Révolution de velours » se révèlerait être une machine à remonter le temps pour les peuples de l'Europe orientale, qui les fait voyager non pas dans le futur, mais dans le passé ? Et qu'ils reprendraient leurs jeux d'enfants là où ils les avaient interrompus, en 1919, à la fin de la Première Guerre mondiale ? Comme s'il ne s'était rien passé entre-temps, comme si, entre-temps, il ne s'était pas déroulé l'histoire la plus sanglante et la plus traumatisante que l'Europe ait connue. Histoire à laquelle même eux, et en particulier eux, avaient pris part de manière active et dont ils avaient surtout été les victimes, mais dont ils ne rendent jamais compte et qu'ils préfèrent oublier rapidement.
Nul doute, qu'à l'aube du 21ème siècle, nous sommes d'un point de vue éthique, livrés à nous-mêmes. Dans un sens plus élevé, le salut de l'être humain se situe en dehors de son existence historique – et non pas dans l'évitement d'expériences historiques, mais au contraire, en les vivant, en se les appropriant et en s'identifiant tragiquement à elles. Seul le savoir peut soulever l'être humain au-delà de l'histoire. À une époque où l'histoire totalitaire omniprésente, décourageante nous enlève tout espoir, le savoir reste la seule issue digne, le seul bien. À la lumière de ce savoir vécu, nous sommes en droit de nous demander si nous pouvons puiser des valeurs dans tout ce que nous avons commis et enduré – pour être plus précis : si nous pouvons donner une valeur à notre vie ou si nous pouvons oublier tels des amnésiques, ou peut-être même tout laisser derrière soi tels des suicidaires ? En effet, l'esprit radical qui transforme le scandale et l'infamie en masse héréditaire de la conscience humaine est également un esprit libérateur. Il n'exploite pas la découverte totale de l'épidémie du nihilisme afin de laisser le champ libre à ces forces, bien au contraire, car cela lui permet de renforcer ses forces vitales.
Maintenant, on peut me reprocher de ne pas avoir manifesté de proposition concrète et tangible.
En effet, j'ignore tout de la politique ni de l'économie ni encore de l'administration. Je ne sais pas comment résoudre le problème des réfugiés, les problèmes sociaux, l'intégration des pays pauvres, je ne sais pas comment éradiquer le terrorisme et comment créer un nouveau système sécuritaire. Mais, je suis sûr d'une chose : Une civilisation qui ne définit pas clairement ses valeurs ou qui les abandonne est vouée à la déchéance, à la décrépitude. Ensuite, ce sont d'autres personnes qui proclameront ces valeurs et venant de la bouche des autres, elles ne seront plus considérées comme des valeurs, mais comme un prétexte à un pouvoir et une destruction illimitée. Nous sommes livrés à nous-mêmes et ni des guides célestes ni des guides terrestres ne nous dirigent ; nous devons nous créer nos propres valeurs, jour après jour, par des actions persévérantes bien qu'invisibles, qui au final, permettent de donner naissance à de telles valeurs et de constituer une nouvelle culture européenne. Lorsque je pense à l'Europe future, je m'imagine une Europe forte, sûre d'elle, qui soit toujours prête à négocier, mais ne soit jamais opportuniste. N'oublions pas que l'Europe renaquît grâce à une décision héroïque : lorsque Athènes s'est résolue à s'opposer aux Perses.
[1] Résumé d'une conférence en guise de prélude au congrès « Perspective de l'Europe » à l'Académie des Arts de Berlin (en collaboration avec le Ministère allemand des Affaires étrangères), juin 2007.
Imre Kertész, né en 1929; écrivain; 2002 Prix Nobel de littérature.
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Langue originale Hongrois
Publié le 31.12.2007
Source originale Aus Politik und Zeitgeschichte 1-2/2008
© Bundeszentrale für politische Bildung
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