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Magazine / Société / Roumanie et Bulgarie / Essai | 07.02.2007
Voisins Autistes
de Richard Wagner
Un pont sur le Danube relie la Roumanie et la Bulgarie. Plus de facteurs communautaires sont difficilement identifiables. Pourquoi ces deux peuples vivent-ils l'un à coté de l'autre sans se côtoyer ?
« Chaque peuple », écrit le philosophe de la culture Mircea Vulcanescu dans l'introduction à son essai La dimension roumaine de l'être, « a son visage propre et un point de vue particulier sur le monde et les autres peuples. Les peuples se représentent le monde et les hommes en fonction de la dimension où leur apparaît à eux-mêmes l'existence ».

Photo: Photocase.com
C'est ainsi que chaque peuple européen a le sentiment d'avoir au moins un mot imparfaitement traduisible. Le mot dor en roumain que ne rend pas complètement la Sehnsucht allemande. Par mot intraduisible, on entend un mot qui ne vaut en quelque sorte que pour ses locuteurs. Un secret collectif. Le mot devenant blason d'originalité.
Dans la « Tour de Babel », un récit de l'écrivain hongrois Dezsö Kosztolanyi, le héros Kornel Esti passe 24 heures en Bulgarie, plus précisément dans un wagon-lit en direction d'Istanbul. Sauf à dire « oui », il ne sait pas un mot de bulgare, mais reste la moitié de la nuit à s'entretenir avec le contrôleur bulgare : il provoque une conversation, puis relance sans arrêt celui-ci en opinant à intervalles réguliers d'un oui en bulgare ; rien d'autre. Il ne sait pas ce que lui confie le Bulgare, même s'il a parfois l'impression de comprendre quelque chose. Alors que ses multiples « oui » ne cessent de conforter son interlocuteur, il ne sait au fond jamais ce que ce dernier pense de lui.
Le da (oui), aussi utile que traître, est commun aux Roumains et aux Bulgares. Le rapport entre les deux langues allant à peine au-delà. Même les alphabets, latin chez les Roumains et cyrillique en bulgare, diffèrent. Chaque peuple a par contre une perception clairement circonscrite de l'autre. On vit il est vrai dans le voisinage de l'autre, mais il y a entre les deux peuples le Danube et cette proximité n'est pas ressentie comme quelque chose de particulier.
Un « sans-l'autre » qui se vérifie jusque dans les ports sur les deux rives du Danube. Chaque pays administrant la navigation fluviale de manière séparée. Rive droite Vidin, rive gauche Calafat ; rive droite Nicopol, rive gauche Turnu Magurele ; rive droite Svistov, rive gauche Zimnicea ; rive droite Russe, rive gauche Giurgiu ; rive droite Tutracan, rive gauche Oltenita ; rive droite Silistra, rive gauche Calarasi. On n'a pas besoin des ports de l'autre et ne les utilise pas. Multiplication par deux de la logistique, donc. C'est à l'époque du communisme et de la rhétorique des « pays frères » que les deux économies étaient le plus nettement séparées. Le cours du fleuve était à tel point hors du champ de vision que le plus important camp de prisonniers politiques de Bulgarie avait pu être installé sur une île près de Belene. La tristement célèbre « île des oubliés ».
Le Danube est un fleuve à forte capacité symbolique. Selon les Bulgares, il borne la Bulgarie ; selon les Roumains les Balkans. Les Roumains se perçoivent comme situés à la périphérie centre-orientale de l'Europe ; les Bulgares comme localisés au cœur des Balkans. La Bulgarie est sans doute le seul pays où le concept de Balkan soit connoté de façon absolument positive et mobilisé de la sorte par les autorités. En Bulgarie, les Balkans servent de logo. La Roumanie s'évertue à ne pas être associée aux « Balkans » ; comme si elle pouvait s'en trouver privée de sa légitimation européenne. Ceci alors que le pays a de multiples liens avec les Balkans, en particulier aux plans du folklore et de la gastronomie, mais surtout du fait de l'orthodoxie proclamée par Byzance et du fondement que cela implique en termes de mentalités. La spécificité roumaine n'est pas seulement d'ordre géographique –situation des deux côtés des Carpates, soit de la frontière centre-orientale reconnue de l'Europe, elle est aussi de nature fondamentalement culturelle. Les observateurs roumains n'ont-ils pas cru découvrir à Bruxelles un « complot calviniste » lors des débats sur l'adhésion du pays à l'UE ?
La Roumanie est le seul pays de langue romane au sud-est de l'Europe et le seul pays de culture romane qui ait été christianisé par l'Église d'Orient. Et elle est vraiment, de ce point de vue, outre les clichés journalistiques, un pays entre l'Est et l'Ouest, à la fois amalgame et hystérie. Ou bien selon la formule tranchée d'Émile Cioran : « Pas besoin de la lèpre quand le destin a fait de toi un Valaque conscient ».
Tous les liens avec les Balkans n'empêchent pas la Roumanie de voir en eux un péril. Partout on y pressent jusque de nos jours la turcocratie qui menace, les effets tardifs de celle-ci, voire seulement l'image négative la connote. Selon l'écrivain Vesna Goldsworthy, les Balkans sont le produit d'une colonisation de l'imaginaire par l'Occident. Les principautés roumaines, bien qu'ayant appartenu pendant des siècles à la sphère d'influence ottomane, y jouissaient d'un statut particulier en tant que territoires autonomes et tributaires ; au contraire d'États balkaniques comme la Bulgarie placés sous administration directe de l'Empire ottoman.
Entre la Roumanie et la Bulgarie, les contacts restent rares. Il n'y a toujours qu'un seul pont sur le Danube entre les deux pays, salué en son temps par les staliniens en tant que « pont de l'amitié ». Ce pont réunit Russe et Giurgiu et c'est par lui que passe toute la circulation des biens et des hommes sur la route des Balkans orientaux, d'Istanbul à Budapest, exception faite de l'intemporel trafic par barges sur le bas Danube. Un deuxième pont est en projet, mais ce projet est avant tout européen ; la relative absence d'intérêt des deux pays directement concernés par sa réalisation saute aux yeux.
L'absence de dialogue n'empêche pas des rapports de concurrence bruyants. La Roumanie est deux fois plus grande que la Bulgarie et elle a deux fois et demie plus d'habitants. Les Roumains veillent ombrageusement à ce que la Bulgarie ne la dépasse dans aucun domaine que ce soit. La Bulgarie, de son côté, s'efforce de dépasser la Roumanie à tous égards : taux de croissance, nombre de touristes. Annonce presque triomphale dans un grand quotidien de Bucarest, au mois de mai 2006, à propos du prudent rapport de Bruxelles concernant l'adhésion des deux pays en janvier 2007 : « La Bulgarie ne nous bat que dans un secteur ».
Les deux pays sont en quête de reconnaissance au cœur de l'Europe, soit auprès de l'UE. Ils arborent tous les deux depuis 2004 leur appartenance à l'OTAN et sont tous les deux amis soumis des États-Unis et alignés sur la politique extérieure de ceux-ci. Concurrence typique à la périphérie : on rivalise sans concourir. La rivalité tournant parfois au comique d'autant que les relations entre les deux pays ne sont grevées par nul contentieux, historique ou actuel. La question de la Dobroudja méridionale qui avait joué un rôle jusque dans les années 40 du siècle dernier est désormais résolue. Une région à peuplement épars et dépourvue de charge symbolique. Le Cadrilater des Roumains, un terme qui ne suscite pas l'émotion.
L'héritage politique des siècles qui précèdent est dans les deux pays une charge ressentie comme telle. Il s'agit des dominations ottomane et soviétique, tout comme de la tentative d'européanisation qui sépare ces dernières du XIXe siècle finissant à la soviétisation. Ces décennies, et surtout la période qui va de 1918 à 1945, sont convoquées en tant que période de référence pour la période actuelle. Les époques de domination ottomane et soviétique seraient à l'origine de la stagnation, celle de l'État-nation source d'une renaissance de la nation sous le signe de la modernité européenne, d'aube des temps nouveaux. Les deux pays inclinant à exalter l'époque de l'État-nation. On oublie vite que la jonction avec le marché européen s'est produite tardivement et ne s'est jamais complètement imposée. De larges secteurs de la société restent marqués jusque de nos jours par une tradition agraire ; il n'y a pas eu, tant l'adaptation à la modernité fut brutale, de formation de couches moyennes urbaines. L'europhobie ottomane et la terreur stalinienne ne peuvent être rendues seules coupables de toute léthargie et de toute corruption. Ici compte aussi le rythme de modernisation imposée d'en haut pendant la période de l'État-nation. C'est encore dans cette période qu'émergent la puissante bureaucratie et la formation contestable d'une élite issue de ses rangs. L'adhésion imminente à l'UE apparaissent comme un deuxième saut dans la modernité. OTAN et UE ne constituant pas seulement le cadre de cette évolution ; elles sont là aussi pour garantir contre tout retour historique d'un blocage des perspectives propres par des empires étrangers.
L'assimilation du passé totalitaire, par contre, ne suscite pas beaucoup d'intérêt. Le système communiste était nettement ancré dans les deux pays : répression stalinienne, collaboration et surtout synthèse avec la rhétorique nationaliste. Les attitudes envers l'Union soviétique demeurant opposées. Alors que le nationalisme roumain se drapait culturellement dans l'antisoviétisme et la russophobie, celui des Bulgares, turcophobe, était surtout dirigé
contre la minorité turque, relativement importante en nombre, se lançant même en 1986 dans la bulgarisation des noms et déclenchant à la fin des années 1980 une expulsion de masse. Comme le dit le proverbe bulgare, « puissance des Turcs, misère des Bulgares.
Dans les deux pays, l'intégration du nationalisme par la nomenklatura avait, compte tenu de la crise profonde du soi-disant « socialisme réel », une fonction d'exutoire. Mais alors que la Roumanie allait prendre tôt ses distances vis-à-vis de l'Union soviétique – de façon à terme spectaculaire en condamnant l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, la Bulgarie resta expressément loyale, avec même une sorte d'attachement si l'on compare avec les autres pays de l'Est. Du point de vue roumain, la Bulgarie était une sorte de république soviétique officieuse. Un des nombreux ragots qui circulaient en Roumanie sur la Bulgarie, le plus lourd de sens, c'était qu'il y avait à Sofia une chaîne de télévision en russe. Un ragot que pouvaient avoir fabriqué aussi bien la population que les services de la Securitate de Ceaucescu. Au fur et à mesure que se détériorait la situation de l'approvisionnement, s'accentuait la mise en garde contre le péril russe. Les nationaux-communistes tentaient de mobiliser en leur faveur des sentiments et ressentiments historiquement ancrés dans la population. Mais au milieu des années 1980 le désespoir des gens prit de telles proportions que les derniers bruits concernant l'approvisionnement alimentaire de la Bulgarie couraient d'une personne à l'autre. Avec un peu de chance on parvenait à récupérer une bouteille de vin rouge bulgare et des conserves de poisson de marque Sosopol, ou même un disque de jazz de Sofia. Certains Bucarestois entreprirent d'étudier le bulgare à cause du programme de la télévision. Les Roumains divisant, eux, leur pays en quatre zones : le Sud-Ouest où l'on pouvait regarder la télévision yougoslave ; l'Ouest avec la télévision hongroise ; le Sud avec la télévision bulgare ; le reste avec la télé Ceausescu.
C'est peu avant la fin que les autorités allaient prudemment faire cause commune et adopter dans les deux pays une attitude réservée vis-à-vis de Gorbatchev et de sa perestroïka : tant le dictateur roumain, Nicolae Ceausescu, que l'omnipotent bulgare Todor Jivkov la refusèrent sans pouvoir toutefois exprimer ouvertement leur désaccord. Ceausescu ignora les réformes, Jivkov les salua avec l'intention d'en rester là. Tous deux furent rattrapés en 1989 par la réalité.
L'intégration à l'UE va-t-elle s'accompagner de plus de communication de pays à pays, de plus que des intérêts ressentis comme communs ? Quant à la situation économique, on ne devrait pas se faire d'illusions. Et il s'agira également pour l'UE d'une expérience. Jamais l'écart des performances économiques, d'une part, et du revenu par habitant, d'autre part, n'a été aussi grand entre de nouveaux adhérents et la moyenne de l'Union. On verra comment les économies des deux pays et leurs systèmes sociaux vont supporter l'adaptation au marché européen. Les dispositifs institutionnels sont encore peu consolidés et les réformes nécessaires ont été en partie imposées pour que les conditions d'adhésion soient remplies. L'ouverture aux investissements des anciens membres de l'UE va néanmoins en un premier temps combler les failles, voire les masquer. L'adhésion des deux membres nouveaux relançant par contre au plan social la question tsigane. Un sujet qui s'était déjà, posé, quant à l'intégration de ces populations, avec l'adhésion de la Hongrie et de la Slovaquie. Cette problématique particulière devrait se renforcer, mais pas s'aggraver, même si son caractère télégénique la fait passer au premier plan.
Avec l'intégration des deux pays l'UE franchit la frontière de l'Europe centre-orientale. Mais elle établit aussi de ce fait une charnière continentale avec la Grèce. Aux deux pays orthodoxes s'ouvre le chemin de la mer Égée et du mont Athos. La chaîne des cloîtres, de la Moldavie roumaine au Rila bulgare et à Roshen près de Melnik, retrouve ainsi son point historique d'aboutissement et retourne à la normalité. De la sorte, l'orthodoxie qui a depuis longtemps échoué politiquement regagne, au moins en partie, son territoire spirituel. L'Europe se redéployant dans sa partie byzantine. Sans qu'il soit pour autant assuré qu'elle en tirera des avantages et quels avantages. Mais l'UE atteint en même temps la mer Noire où elle devient un acteur régional dans le voisinage immédiat de la Turquie et de l'Ukraine.
Du point de vue géopolitique, la charnière avec la Grèce et la frontière turque produit une transition à d'autres sujets. Du fait de l'établissement de cette charnière les Balkans occidentaux, instables, se retrouvent enclavés dans l'Union européenne, mais l'intégration de la Roumanie et de la Bulgarie peut leur présenter des modèles de stabilité. La mer Noire ouvrant sur l'autre versant des perspectives en direction de l'Asie mineure et du Caucase – donc de nouveaux foyers d'instabilité.
né en 1952 dans le Banat roumain; écrivain et éditorialiste; Berlin
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Traduction
Esther Baron
Langue originale Allemand
Publié le 03.07.2006
Source originale Aus Politik und Zeitgeschichte 27/2006
» www.bpb.de/publikationen/SCCSU9
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