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Magazine / Société / Roumanie et Bulgarie / Article | 12.02.2007
Savoir vivre en bulgare
de Thomas Frahm
Zakuska, tutmanik ou Hot-dog ? Les modes de vies bulgares restent souvent méconnus des européens de l'ouest. Focus sur le pays à la frontière sud-est de l'Europe.
Avant que Dimitré Dinev ne se rende célèbre par Les langues de l'ange, le livre le plus éblouissant au plan stylistique, le plus lourd de sens et le plus beau que l'on puisse lire actuellement en Bulgarie, il n'était du point de vue de sa patrie d'adoption, l'Autriche, qu'un « Tschusche ». C'est ainsi que les Viennois désignent en effet les gens qui viennent « de quelque part en bas », des Balkans. En slave méridional tschuschd a la signification objective d' « étranger » ; mais comme le «Tschusche » a d'ordinaire, et surtout depuis l'effondrement du rideau de fer, abandonné sa patrie d'Europe du Sud-Est par détresse existentielle, il passe dès son arrivée en « Europe » pour un gueux. Et panne naïve du raisonnement : s'il est lui-même dépourvu de moyens, c'est que son pays d'origine ne doit pas être bien riche en ressources ou culturellement. On n'ira pas parler, à propos de semblable ignorance, de « racisme » ou bien de « discrimination », tout simplement parce qu'on s'est soi-même occupé des Balkans et de leurs populations, serait de la méchanceté. Sans doute s'agit-il tout simplement et vilainement de cette trop humaine distance adoptée par ceux qui vont mieux vis-à-vis de ceux qui vont plus mal.

Photo: Photocase.com
De même pour l'Allemagne où remontent « d'en bas » des informations la plupart du temps désagréables : tremblements de terre, guerres civiles ethniques, fusillades entre bandes mafieuses. Malgré l'adhésion vraisemblable de la Bulgarie et de la Roumanie à l'Union européenne (UE) début 2007, les Balkans restent ou bien un baril de poudre, ou bien un puits sans fond, dans tous les cas de figure un espace à la périphérie de l'Europe qui ne mérite pas qu'on en sache plus à son endroit économiquement ou politiquement.
Anecdote éclairante de Dinev à propos de cette ignorance. Elle remonte aux années où il devait craindre pour son permis de séjour, son travail, son statut d'étudiant et son avenir d'écrivain. Depuis sa fuite de Bulgarie, en 1990, il vivait principalement dans la rue de façon à ne pas rater les informations nécessaires à la survie qui circulaient entre étrangers de deuxième et de troisième catégorie. Chacun se trouvant naturellement interrogé sur ses origines dans la mesure où celles-ci avaient une importance décisive quant à sa valeur sur le marché à demi légal ou illégal du travail. Un jour qu'un SDF interrogeait Dinev sur le pays d'où il venait, ce dernier en fit une devinette : « Je te dis les pays avec lesquels mon pays a quelles frontières et tu me dis de quel pays il s'agit. Au Nord, à la frontière avec la Roumanie le Danube ; à l'Est, la mer Noire ; au Sud, la Grèce et la frange européenne de la Turquie ; à l'Ouest, les ex-républiques yougoslaves de Macédoine et de Serbie ». Et l'homme de réfléchir. Pour finir par lâcher confus et déconcerté : « Mais là-bas, il n'y a...rien ».
Quand il y pense Dinev éclate aujourd'hui d'un grand éclat de rire. De tout ce qui se trouve là-bas – déjà sur le plan humain – il en a rendu compte dans un livre conçu sur 400 pages et arrivant finalement à presque 600, tant débordait la richesse des histoires tournant autour des deux personnages Iskren et Svetlju (« étincelle » et « lumignon »). Certes, la plupart des Bulgares – et en aucun cas seulement les Tsiganes du groupe Rom – vont si mal que selon un sondage effectué en 2005 par l'Académie des sciences plus d'un tiers indiquent comme objectif des années à venir une « simple volonté de survie ». Jolie réponse de la compagne autrichienne de Dinev, assise avec nous dans une rustique auberge de Sofia, et nullement ignorante de la détresse des habitants, à la question de ce que l'on peut apprendre des Bulgares en termes de culture quotidienne : « Ce qui m'a fait une impression incroyable, c'est l'optimisme et l'assurance des gens malgré tous leurs problèmes ».
Mais pourquoi est-ce que je tiens depuis tant d'années dans un pays où la simple observation du calvaire traversé par beaucoup de gens suffirait à tomber en dépression ? La Bulgarie, c'est la cure du pessimisme culturel propre aux Allemands, un sanatorium pour âmes trop chargées, épuisées par une mécanique égoïste en roue libre. Mes premières tentatives de rapprochement avec le quotidien bulgare ont concerné ce savoir-vivre particulier qui satisfait la nostalgie occidentale de l'authenticité et du dynamisme. Je sais bien aujourd'hui à quel point leurs projections empêchent les Occidentaux d'appréhender d'une manière ou d'une autre la vie dans les Balkans ; mais ce qui n'a en rien perdu de sa validité, c'est le rapport entre ce dynamisme archaïque et le refus de faire sien sous la pression du catalogue d'exigences imposé par la Commission européenne le mode de pensée et de vie rationaliste, structuré comme le courant électrique, qui nous arrache parfois à nous-mêmes des gémissements. On peut trouver cynique que quelqu'un « s'épanouisse » dans un contexte allant contre tous les critères de cette « communauté des valeurs » qui dit paix et liberté, et pense fréquemment bien-être et consommation ; c'est tomber dans le piège de l'image unilatérale proposée par des journalistes qui sillonnent le pays escortés par un interprète, faute de savoir la langue, et fournissent des « témoignages » ; ces derniers n'étant pas erronés, mais attestant d'une autre pauvreté, au sens plus général que possède encore ici le réel, celle de l'objectivité en surface.
Ce que nous apprennent ces reportages, ce sont des histoires de blocs d'immeubles qui s'écroulent, de politiciens corrompus et de bandes mafieuses dont les carosses et les Land Rovers foncent dans les rues, et puis des histoires de miséreux, de mendiants assis devant les vitrines chic du boulevard Witoscha, l'artère principale de Sofia, et qu'on peut excellemment photographier dans la luminosité du soleil méridional. Les mendiants ont leurs places attitrées. L'aveugle joue du kaval, une sorte de clarinette avec un trou à la place de l'embouchure et qui se joue un peu comme une flûte traversière. À l'entrée latérale du ZUM, l'ex-Grand magasin central d'État, il y a le jeune au pied tordu et au genou de guingois dans sa chaise roulante détraquée. Et puis un peu plus loin la pietà contemporaine, une Tsigane avec enfant en bas âge qui lance derrière chaque passant au visage pas trop sévère : « Dajte, Gospodine, njakakwa Stotinka mi dajte, Bog da vi pazi » (l'aumône, mon bon monsieur, quelques Stotinki, s'il vous plaît, Dieu vous ait en sa garde).
Et qu'en est-il de cette passante correctement vêtue et aux traits durcis à laquelle on donnerait dix ans de plus qu'elle n'en a réellement : se demande-t-elle si elle a suffisamment d'argent pour la tranche de saucisson sur le pain de son enfant qui va demain à l'école. Espérons que Bojko se soit fait prêter par Stojan les 100 Levs qu'il lui faut pour payer sa facture de chauffage. Le téléphone a déjà été coupé. Grâce à des bulletins d'excellence et à des relations la fille aînée a réussi à passer du Lycée allemand à l'université en Allemagne, mais elle était malade. On s'est donc payé le luxe de quelques coups de téléphone à l'étranger. La facture qui s'élève déjà normalement à quelque 15 Levs (10 Levs l'abonnement) a du coup bondi à 115 Levs. Où les trouver ? D'autant que Bojko, comme malheureusement bien des hommes en Bulgarie, en a eu assez à moment donné de n'entendre chez lui que récriminations. Maintenant il lui arrive souvent de ne plus rentrer à la maison après son travail au garage. Il reste avec des « collègues » dans un bistrot miteux et fume deux paquets de Victory à 2,60 Levs (1,35 euros) par jour. Il engloutit de la bière et du Schnaps. Jusqu'à ce qu'il ressente la lourdeur du sommeil et qu'il n'ait plus d'argent.
La voiture qui les a encore véhiculés l'automne dernier au village de mamie et papi avec un coffre plein de burkani - les bocaux de tomates, de concombres, de poivrons cuits , de confitures, de vin et de Schnaps maison, de pâte au paprika, et de grosses têtes de chou blanc (qu'on fait mariner à la maison dans de grands tonneaux) reste devant la porte faute d'essence. De temps en temps l'alarme se déclenche avec un bruit d'enfer quand un passant s'en est trop approché. Comme un chien battu. Un de ces mille chiens qui errent sans maître dans les rues des villes bulgares et sautent la nuit dans les poubelles pour y récupérer des restes de pain et autres déchets. La journée, ces poubelles appartiennent aux retraités et aux Roms. Les retraités se trimballent dans des manteaux qui ont visiblement rempli leur état depuis plus de 20 ans et collectent les vieux papiers. Ils s'installent ensuite dans le bus munis de leur cartes mensuelles avec leurs ballots puants, vont jusqu'au prochain centre de récupération du papier et y touchent environ 5 Stotinki, soit 2,5 centimes d'euro par kilo de papier usagé. C'est de l'argent quand il faut s'en tirer avec une retraite de 60 à 100 Levs. Avec une comptabilité prudente, cela permet de se procurer un yaourt et un demi-pain quotidiens. Certains imitent les chiens : après avoir regardé s'il n'y a personne pour les observer, ils vont pêcher un reste de crêpe et le dévorent.
Les Tsiganes – 500 000 ? 700 000 ? – que les estimations classent à 80% parmi les chômeurs sont plus ordonnés. Ils se rendent sur les lieux avec leur roulotte et leur mulet harnaché ou leur canasson pour y récupérer le papier, le carton, ainsi que le verre usagé, le bois, les morceaux de métal et les tuyaux, les vêtements et les ustensiles de ménage, et ramènent leur équipage au beau milieu de la circulation vrombissante du centre, machine extraterrestre d'un passé lointain, à leur ziganski machali, le bidonville où ils subviennent à leurs besoins dans la ségrégation la plus totale. L'UE qui a exigé de la Bulgarie que celle-ci intègre ses minorités avant l'adhésion ne sait pas elle-même comment cela peut marcher avec des gens qui vivent dans un monde économique et moral complètement différent de celui des Bulgares « bourgeois » et qui y tiennent de manière tout aussi conservatrice que ces derniers au leur. La pensée territorialisée, soit les devoirs et les droits qui accompagnent l'accès à un morceau de planète, est totalement étrangère à ces gens ancrés dans une hiérarchie sociale avec ses clans et ses grandes familles. Et on ne règle pas le problème en les appelant Sintis et Roms au lieu de Tsiganes , c'est-à-dire en remplaçant la stigmatisation pure et simple par la stigmatisation ethnique.
Mais revenons à la femme « normale » qui dissimule sa pauvreté. Elle serait blessée dans sa fierté si on la rangeait parmi les pauvres, elle qui a fait des études de géologie et travaille désormais en tant que coiffeuse dans un passage souterrain : une famille avec deux enfants a besoin d'environ 800 Levs par mois, plus de 400 euros ; et cela bien que nombre de familles soient propriétaires d'un logement qui date de l'ère Todor Jivkov. Le salaire moyen qui est actuellement de 340 Levs ne traduit pas les différences de salaire, car il y a à l'intérieur des les statistiques une couche sociale peu nombreuse mais qui gagne bien sa vie. La vendeuse peut compter sur un salaire mensuel de 120 à 300 Levs. Le chauffeur de taxi qui me demande avec précaution comment je trouve la Bulgarie et auquel je réponds de façon tout aussi méfiante en lui demandant de quelle Bulgarie il s'agit peut aller jusqu'à maximum 500 Levs ; il lui faut en revanche conduire 16 à 18 heures par jour ; il y a trois enfants à la maison et sa femme ne trouve pas de travail.
Ce sont majoritairement des femmes en dessous de 25 ans et aussi séduisantes que possible qui servent dans les cafés, restaurants et boutiques où l'on vend des confiseries, des sodas et des cigarettes. Elles ne peuvent que rêver d'un appartement à elles. Elles habitent en règle générale dans le deux- ou trois-pièces de 50 à 80 m2 de leurs parents. On se marie quand les parents de la fiancée ont assez économisé pour offrir un appartement aux mladoshenzi. Comme cela marche de moins en moins souvent, il y a de plus en plus de jeunes célibataires. Le nombre d'enfants se situe en moyenne à peine au-dessus de l'unité et environ la moitié naissent d'unions libres parce que le mariage n'est plus synonyme de sécurité sociale. Une honte dans un pays où les mentalités du passé continuent d'être déterminantes y compris à la capitale. La question de la natalité devenue vitale. Les 9 millions d'habitants du milieu des années 1980 ne sont plus que 7,8. Une moitié de ce gros million a émigré, les autres sont morts, y compris de faim ou de froid, la plupart des retraités.
Une situation ressentie d'autant plus tragiquement que les Bulgares font partie d'un espace orthodoxe où la famille continue d'être la valeur suprême. Dieu, le pain et la famille, voilà la sainte Trinité. Malgré le déluge de marchandises qui arrivent de l'Ouest et les 50 chaînes câblées, ce sont les liens familiaux qui demeurent les plus forts. En font partie ceux qu'on entretient avec le kum et la kuma , les témoins du mariage. Ceux-ci ne sont pas les inévitables partenaires du mariage civil, mais des personnes de confiance, que l'on consulte même plutôt que les parents en cas de problèmes familiaux. Une connaissance me racontait qu'une de ses amies aurait récemment débarqué chez elle sans s'annoncer. Cette dernière était déjà sur le chemin de l'aéroport pour aller rejoindre son mari qui travaille aux États-Unis. Elle avait le sentiment d'être trompée, mais voulait d'abord consulter sa kuma, la mère de ma connaissance avant de partir.
Rien ne va sans les femmes. J'ai dû, moi qui exerce une profession libérale, constater à ma grande stupéfaction que quatre des cinq amis stables sur lesquels je pouvais compter en cas d'urgence étaient des femmes. Au contraire de la plupart des hommes qui me sollicitent assez vite et sans ambages pour un service plus ou moins grand, l'intérêt des femmes va à une relation fructueuse et solide, qui peut le cas échéant s'étendre au soutien réciproque. Comme ce sont elles qui ont à résoudre les problèmes de la vie quotidienne dans la famille, elles font une différence très exacte entre ce qui réellement vital et ce qui ne l'est pas. Si oui et si le contact leur fait procure de la joie, elles mettent tout en œuvre pour apporter leur aide. Non que les hommes soient de mauvais bougres derrière leurs allures machistes. Ils ne te demandent pas seulement un service parce que tu viens d'Allemagne. Se pavaner avec des « relations » susceptibles d'être mobilisées, cela fait partie de leur masculinité. Tu viens d'Allemagne, alors tu pourrais, la prochaine fois que tu y vas, demander chez le représentant local de Fiat un arbre coudé pour mon modèle de 1978 ? Ou même carrément une bonne voiture d'occasion ? Mais si tu avais dit que tu partais demain pour Varna, il t'aurait demandé quelque chose que l'on ne trouve et que l'on ne peut acquérir que là-bas.
La pauvreté partout, mais chacun son portable, les femmes aussi ? C'est que le portable permet d'économiser le loyer d'un bureau. Le mobile, en bulgare, n'a rien à voir avec la mobilité, mais avec la « tractation » : il remplace l'agenda. Dans un skapana darschawa (État pourri, soit une référence amène au communisme) les agendas ne sont que gaspillage de papier. Ce qui a été convenu il y a plus d'une heure ne marche-t-il pas, la belle affaire compte tenu de tous les événements imprévus ? Dans la vie, dans la rue, dans l'autobus, dans le tramway et son bruit de ferraille, dans le taxi, sur le marché, au café, à l'entrée de la maison tu dois être flexible : toute chance fût-elle minime d'accéder à quelque chose qui manque reste une chance.
De quoi un homme a-t-il besoin à part le portable ? Une voiture, un veste de cuir, une cartouche de cigarettes en réserve (mieux vaut que ce soient des Marlboro ou des Davidoff que des Bulgartabak). C'est de cela que l'on parle, pas d'affaires de famille, en jouant au backgammon au bistrot du coin. Là où il y a possibilité d'« ardoise ». Mais c'est là aussi qu'il faut être généreux quand on « en a ». La générosité est la façon la plus sympathique de révéler l'étendue de son territoire. Et pas question que l'on puisse dire que sa femme à la maison manque de quoi que ce soit. Si c'est possible d'une manière ou d'une autre, elle aura le salon de rêve qu'ils ont admiré ensemble lors de la promenade dominicale. Et si c'est faisable d'une manière ou d'une autre, le chalet sera bientôt lambrissé ; et « vous êtes tous invités » ; et la table va ployer sous le poids des plats et des boissons, tous servis en même temps de façon à ce que nul invité ne soit placé dans la situation gênante de devoir demander quoi que ce soit. Mais depuis sept ou huit ans l' « Monsieur On » n'en a plus ; il doit recourir à des stratagèmes d'emprunt et à d'échange de plus en plus scabreux pour arriver à obtenir ce qu'il souhaite en contrepartie de ce qu'il a organisé, de ce qu'il a tiré au clair, de ce qu'il a initié. « Monsieur On » ne peut plus recevoir : drug pet – une autre fois !
Maintenant le fils aussi a commencé à faire des études. Rien en dessous de 300 Levs par mois. La fête du baccalauréat pour laquelle on a économisé pendant des années a creusé un trou dans le budget, car l'examen qui constitue la base de l'éducation supérieure a en Bulgarie une valeur prodigieuse et on le fête comme trois anniversaires à la fois. « Apprendre », cela continue à ouvrir sur le monde et à fonder un existence digne, même si la plupart des diplômés ne trouvent pas de poste ; et s'il est bon – les étudiants bulgares sont de ce point de vue renommés à l'étranger – le fils pourrait réussir à partir pour le Canada ou les États-Unis, voire au moins l'Allemagne, la Grande-Bretagne et de plus en plus l'Afrique du Sud. L'université de Russe où il fait actuellement ses études offre un cursus d'ingénieur et d'informaticien de niveau mondial. Les diplômés trouvent avec une relative facilité un emploi à l'étranger. Le recteur, évidemment, considère ce brain drain, cet istitschane na mosetzi, tout à la fois en Jean qui pleure et Jean qui rit : il promeut la réputation internationale de son université, mais du point de vue de l'État les rares ressources disponibles pour l'éducation s'en trouvent épongées par le sable puisque cela ne rapporte rien à l'économie du pays. Et qu'y peuvent ses étudiants favoris si Russe, naguère un des centres de l'industrie lourde du pays avec son pont de 2,8 ki lomètres à deux étages, soit l'un des plus grands sur le Danube, est en train de mourir. Il espère maintenant que le Centre interuniversitaire européen bulgaro-roumain initié par la conférence allemande des recteurs d'université permettra aux étudiants bulgares et roumains de passer un an dans des établissements partenaires en Allemagne, mais également qu'il va attirer des étudiants européens. Le Centre devant en outre constituer le fondement d'une eurorégion Russe-Giurgiu susceptible faciliter l'arrivée des fonds structurels.
En Bulgarie les salaires sont bas. Ce que gagne l'homme – si tant est qu'il gagne quelque chose et qu'on en reste à un taux opaque de chômage officiel à 9,8%, il en a besoin pour lui-même de façon à ce que soit assuré le consensus masculin de base. Car c'est l'homme qui fait trait d'union entre l'intimité du cocon familial et la scène publique du village ou du quartier. La femme assure leurs moyens d'existence au foyer et aux enfants ; elle va bien sûr travailler, et pas seulement le soir de 17 à 21 heures au salon de coiffure, mais aussi en toute probabilité pendant la journée, de telle sorte que les besoins soient au moins satisfaits là où la famille s'ouvre sur la communauté et se montre : avec des enfants bien vêtus et bien nourris qui ont appris à se tenir et qui ont ce qu'ont les autres : « Opravim se njakaksi – on y arrivera d'une manière ou d'une autre ! ».
Qu'on n'en déduise pas - la Bulgarie ayant fait partie de l'Empire ottoman, de la « Turquie européenne » ! - que les hommes sont maîtres de la rue et les femmes gardiennes de la maison. Ce n'est absolument pas le cas. La différence tient au fait que les hommes sont d'ordinaire au café alors que les femmes vont quand elles peuvent se payer ce luxe faire du shopping ou vaquer aux petites affaires du quotidien. En Bulgarie on continue à régler les factures de chauffage, d'électricité, d'eau et de téléphone à des guichets spéciaux des Postes ou à des filiales des compagnies des eaux et de l'électricité. Lourdes et petites factures, talons ou notes sont déposés au milieu ou à la fin du mois sans enveloppe dans les boîtes aux lettres des entrées ; et quand celles-ci ont été pour la plupart, comme dans ma cité, fracturées par des gens à la recherche de grosses lettres venant de l'étranger avec peut-être de l'argent à l'intérieur, il faut se résigner à ce que les voisins sachent combien de temps on téléphone ou combien de douches on prend.
Les femmes constituent une majorité du personnel dans le commerce de détail et la restauration. Et elles font ressortir par tous les moyens leur féminité. Plus le contraste entre les sexes est grand, mieux c'est. De belles formes, ça se montre ; les beaux cheveux, on les laisse pousser aussi longs que possible. Celles qui n'ont pas de beaux cheveux se procurent les 500 ou 1 000 Levs nécessaires à l'acquisition d'une perruque. Des cheveux longs et sains, cela veut dire en effet pour les Bulgares qu'on est meilleure, plus féconde, plus forte, plus résistante. Les cheveux sont aux Bulgares ce que le parfum est aux Français.
Loin de condamner la soif de vie de leurs filles, les parents témoignent d'un sens extrêmement élevé du sacrifice vis-à-vis des ditschitza, des « petites ». Tout ce que l'on possède doit bénéficier aux enfants. La beauté des devojki,des « demoiselles », est donc toute l'orgueil de la famille. Écoles de mannequins et photos modèles invitent les filles dès le jardin d'enfants à adopter le sourire et la démarche adéquats pour les défilés ; tout doit être en place à 16 ans. La souffrance des « petites » beautés qui ne mesurent pas plus d'1m 60 est indescriptible. Elles assistent à la fois résignées et fascinées devant le petit écran à l'élection de Miss Bulgarie, un événement qui enthousiasme jeunes et vieux : « Que de beautés dans notre petite Bulgarie ! ». Sans qu'une mentalité libertine accompagne, du moins chez les gens d'un certain âge, ce désir publiquement exhibé de beauté et le Sex sells tout aussi évident chez les starlettes de la chanson.
Une des raisons de ne pas aimer le communisme, c'est qu'il ne se souciait pas de belles voitures ou de mode. On veut une très grande créativité en matière de vêtements ; d'où la foule de petites boutiques, de commerce de tissus et de magasins de retouche. Très nombreuses sont les femmes bulgares qui savent coudre ; la revue la plus subversive avant l'ouverture du rideau de fer, ce n'était pas le Spiegel, mais Burda : elle promettait l'évasion hors d'une omniprésente uniformité qui commençait déjà à l'école avec l'uniforme. Il y a maintenant une explosion de couleurs à l'extérieur des logements sociaux préfabriqués et des façades XIXe qui s'écroulent du centre de Sofia. Tout commerce qui a de la place expose ses produits devant la porte ; sans compter les kiosques métalliques ou échoppes aux couleurs vives à chaque arrêt de bus qui vendent des cigarettes, des pralines, de l'électronique bon marché, des journaux, des noix, des jus,des sodas et de l'alcool. Une bonne bouteille de Schnaps coûte de 4 à 10 Levs, moins cher qu'une bonne bouteille de vin. De même pour les logements sociaux préfabriqués de la périphérie : on y a enfoncé les murs arrière des entrées pour ouvrir de petits magasins ou de petits cafés. Des minicafés auquels font concurrence ces dernières années une foule de distributeurs de café qui ont inondé les villes à la vitesse de l'éclair.
Le savoir-vivre des Bulgares, en ces temps de paupérisation, se campe à grands traits : se retrouver avec des relations autour d'un expresso dans un minicafé, fumer, raconter et s'offrir si les finances le permettent une part de tarte, une plaque de chocolat, un croissant, ou encore un beignet frit. En allant à son travail, on mange sur le pouce une zakuska, un pâté, pour 40 ou 50 Stotinki : un portefeuille de fromage blanc (pas toujours de chèvre) ; le tutmanik (une pâte molle et tressée, farcie de fromage) ; ou bien un hot-dog. Le midi, c'est aux pizzas que va la préférence, le huitième à un Lev, avec un diamètre impressionnant de 60 à 70 centimètres. Les hommes se nourrissent plutôt de viande, deux ou trois Kebaptschen , soit des friands de viande hachée, ou encore une solide soupe aux tripes. Le tout accompagné d'une bière et de beaucoup de pain. Une spécialité du pays, c'est la bosa, de bosaja qui veut dire sucer, un breuvage couleur beige de froment, d'eau et de sucre qui se boit avec la baniza, le portefeuille. C'est un liquide épais et aigre, mais on s'y fait. Les nombreux hydrates de carbone, l'alcool, le tabac et les innombrables tasses de café sucré consommées par an ont propulsé les Bulgares à la tête des victimes d'infarctus en Europe.
Mais pourquoi la vie devrait-elle rester dure ? C'est que les choses ne vont de toute manière pas s'arranger. L'opinion, c'est que les politiciens, depuis l'émancipation nationale d'il y a 130 ans et la grande assemblée du peuple de 1879, n'ont rien fait d'autre que s'enrichir. Stephan Stambolov, par exemple, avait commencé sa carrière en pauvre hère qui risqua sa vie parmi les révolutionnaires pour libérer le pays ; il était quelques années plus tard, en tant que ministre-président, un impitoyable centralisateur qui écorchait le peuple et accumula à grand renfort de diplomatie maisons et fortune. Rien n'a changé à ce jour. Après quelques années au Parlement, la fortune des députés, en tout 240, est faite. Le vers qui est censé présenter le député X en tant que père de la nation aux lecteurs du journal Y le démasquant involontairement : « Spi, detenze sladko, / Deputat e tvojat tatko (dors, mon trésor, ton père est député ».
Ces flashs dans un pays qui n'est pas si petit que ça (les ex-Länder de l'Est) à la périphérie Sud-Est de l'Europe ont pour but de montrer que l'impossible peut avoir lieu là où plus rien ne semble possible. Vestiges de superstition archaïque, traditions ininterrompues, ainsi que les nombreux jours de fête d'origine religieuse, nationale ou païenne produisent un sentiment d'euphorie diffuse. Sous le tas de cendre il y a encore quantité de braise !
né en 1961, auteur indépendant, traducteur, correspondant en Bulgarie et éditorialiste, vit à Sofia, Bulgarie
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Traduction
Sylvain Herzog
Langue originale Allemand
Publié le 03.07.2006
Source originale Aus Politik und Zeitgeschichte 27/2006
» www.bpb.de/publikationen/V5A7GG
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