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Magazine / Société / Roumanie et Bulgarie / Débats | 12.01.2007

Dans l'Union des fous

de Jutta Sommerbauer, Katharina Lötzsch


Tout le monde était d'accord. Le chemin devait nous mener vers l'Europe, même si lors des semaines qui précédèrent l'entrée dans l'Union européenne, on pouvait entendre encore quelques propos eurosceptiques


D'après un sondage de l'Eurobaromètre publié en décembre, 62 % des Roumains et 55 % des Bulgares considéraient l'entrée dans l'Union européenne comme une bonne chose.

Dans tous les partis politiques, ce sont les pro-Européens qui ont dominé. Même du côté du parti d'extrême-droite Romania Mare, la critique s'est faite rare. Seuls les nationalistes du parti Ataka ont affiché leur scepticisme, mais même sans l'Union européenne, la Bulgarie était selon eux déjà menacée par un "flot d'étrangers". Eux non plus n'ont pas soutenu un non clair et net.

Dans les deux pays, la presse était aussi fondamentalement d'accord avec une adhésion à l'Union européenne.

En Roumanie, les trois journaux les plus importants du pays et rassemblants les plus gros tirages, Libertatea, Eventimentul Zilei (appartenant à la maison d'édition suisse Ringier) et Jurnalul National étaient proeuropéens. En Bulgarie, les médias ont egalement soutenu l'orientation européenne du gouvernement. Ici aussi, des groupes de médias ouest-européens sont fortement représentés: Les grands journaux Trud et 24 Chasa appartiennent au groupe allemand WAZ, le quotidien Dnevnik et l'hebdomadaire Kapital à l'allemand Handelsblatt-Gruppe.

"Retour en l'Europe"

En Roumanie, dans les semaines avant 2007, l'adhésion passait pour un "retour en l'Europe", comme l'avait formulé le président Traian Basescu. A cette expression, on associait l'espoir d'acquérir la liberté de circuler et l'essor économique. La Bulgarie aussi, qui se voit moins dans une tradition européenne, attendait de l'adhésion des salaires plus élevés et plus de liberté.

Le scepticisme, apparu peu avant l'entrée dans l'Union et qui s'est aussi manifesté dans les médias, était dû à des inquiétudes d'ordre pragmatique. Surtout dans les régions rurales roumaines, les habitants craignaient une hausse des prix des biens répondants aux besoins quotidiens.

Dans les deux pays, la question s'est posée: les directives de Bruxelles ne détruiraient-elles pas leur tradition? Ainsi, en Roumanie par exemple, la production de pain et de viande de porc doit s'adapter aux critères européens; en Bulgarie, des distilleries villageoises se voient infliger des taxes élevées.

Inquiétudes bulgares

Les Bulgares avaient démontrés qu'ils pouvaient se permettre beaucoup de choses, quand ils avaient suffisamment d'ambition et qu'ils étaient unis, avait encore dit le Ministre-président bulgare, Sergej Stabischew (socialiste), lors d'un sommet du Conseil européen le 15 décembre. "En un an, nous avons infirmé tous les contre-arguments."

Cela n'est pas tout à fait vrai. Bien que la Bulgarie ait pu persuader, plus mal que bien, les sceptiques de la vielle Europe de sa "maturité européenne", les exhortations à tenir jusqu'au bout des hommes politiques dans le pays ne parvinrent pas à convaincre tous les citoyens. Cela concerne, par exemple, la décision de l'Union européenne d'interdire l'importation de viande de porc et de produits laitiers en provenance des pays du Sud-est européen, même à l'avenir. "L'Europe a peur de notre charcuterie" titra par exemple le quotidien populaire Standart.

La Bulgarie reçoit certes le portefeuille de la protection du consommateur, que prend en charge la vice-ministre des Affaires étrangères appréciée de tous bords, Meglena Kunewa, pourtant, dans un premier temps, cela ne sert en rien l'économie du pays. Avec une pointe d'amertume, il fut noté que seuls peu de pays de l'Union voulaient ouvrir leur marché du travail aux Bulgares.

Les fonds et les langues

Les journaux libéraux de qualité comme Dnevnik ou Kapital prirent un ton plutôt autocritique. "Les institutions bulgares rêvent déjà à la manière dont elles vont absorber les fonds européens", écrivait Swetlana Georgiewa, chroniqueur de Dnevnik, le 28 novembre. "Là-bas, ils ont déjà fait l'expérience de gens comme nous, c'est pourquoi une douzaine de critères ont été mis au point, d'après lesquels nous seront observés à partir du 1er janvier."

"Bulgare, tu entres dans l'Union européenne", sur la une du Trud, le plus gros journal de la Bulgarie, la phrase donnait le la de l'exhortation quotidienne. Le journal conseillait par example: "Tu dois connaître ton origine et ta langue, mais comprendre aussi des langues étrangères!"

En Bulgarie, les dernières semaines avant l'entrée dans l'Union européenne ont surtout été assombries par la dispute au sujet du comportement vis à vis du passé communiste. Récemment, le parlement décida de n'ouvrir l'accés que d'une partie des actes des anciens servieces secrets pour la raison suivante: la sécurité de l'Etat actuel ne devait pas être mise en danger. "Des années après le début du processus démocratique et des jours avant l'entrée de la Bulgarie dans l'Union européenne, il apparaît qu'une partie des hommes politiques est toujours au services des services secrets", écrivait la journaliste Sibina Krastewa le 8 décembre dans l'hebdomadaire Kapital.

Doutes roumains

Plus l'entrée approchait, plus les Roumains se posaient aussi la question suivante: Qu'allait signifier l'adhésion dans la vie quotidienne? Emilian Isaila prit ces doutes pour sujet d'un commentaire dans le quotidien roumain Eventimentul Zilei: "Ces derniers temps, on a l'impression que la Roumanie entre dans une Union des fous. Une Union, dans laquelle les apiculteurs ne peuvent plus faire l'élevage de leurs abeilles et que les vaches ne peuvent plus être traites selon la méthode traditionnelle. Nous pensions, quand nous serons dans l'Union européenne, que nous aurions des salaires élevés, sans travailler, que nous achèterions, sans payer. C'est logique que les producteurs de lait doivent respecter des directives de qualité, que les apiculteurs ne puissent pas vendre leur miel impur au coin de la rue. Mais là, l'Union européenne doit d'abord venir, pour nous le dire."

En ce qui concerne les subventions de l'Union europénne aussi, on ne se faisait pas d'illusion en Roumanie. "Nous devrons apprendre à dépenser chaque jour plusieurs millions d'euros – et de manière transparente et pour le bien de tous", disait le ministre des finances Sebastian Vladescu le 12 décembre au journal de qualité roumain de tendance conservatrice, le Jurnalul National.

La majorité des Roumains – différents sondages d'opinion cités dans la presse donnèrent environ 70 % – soutenaient pourtant la politique du gouvernement, qui s'était donné comme priorité l'entrée dans l'Union européenne.

Scepticisme de l'opposition

Les quelques critiques politiques de l'entrée dans l'Union européenne étaient dans les rangs des Sociaux-démocrates roumains. Ils faisaient la moue parce que le président, Traian Basescu, faisant partie des démocrates libéraux, et le premier ministre, Calin Tariceanu, du parti national-libéral, allaient récolter seuls les lauriers de l'adhésion à l'Union européenne, alors qu'eux étaient dans l'opposition.

Le social-démocrate Mihai Tanasescu, ancien ministre des Finances et maintenant dans l'opposition, prédisait ainsi le 12 décembre dans le Jurnalul National: "Pour l'instant, de nombreuses personnes sont confiantes. Mais parce que le gouvernement n'a pas de plan pour l'après adhésion, l'optimisme va se transformer en déception, la confiance dans l'intégration va être ébranlée."

Soucis avec le passé

La Roumanie aussi a des soucis avec son passé communiste. Un esclandre a éclaté au parlement, quand Traian Basecu présenta le 18 décembre un rapport sur l'appréciation du passé communiste, dans lequel il rendit responsable des acteurs de la vie politique actuelle comme l'ancien président Ion Iliescu ou le nationaliste Corneliu Vadim Tudor d'avoir soutenu un "régime illégitime et criminel". La conséquence furent les provocations des partisans des accusés.

De plus, les affaires politiques courantes assombrirent en Roumanie le long chemin vers l'Union européenne: Quatre semaines avant l'adhésion à l'UE, c'est l'éclatement de la coalition gouvernementale, pas même en raison de questions européennes. Les conservateurs claquèrent la porte de la coalition à quatre. "Nous nous sentons obligés de garantir la stabilité politique", a dit le Premier ministre Tariceanu. C'est pourquoi les élections de 2008 seront certainement avancées d'un an. De toute façon, les Roumains devaient élire leurs députés européens.

Avec ces boulets et malgré l'entrée dans l'Union européenne, la Bulgarie et la Roumanie ne sont pas à l'aune d'une nouvelle époque, d'après de nombreux intellectuels des deux pays.

 
Jutta Sommerbauer
Jutta Sommerbauer est journaliste indépendante à Sofia. Elle écrit régulièrement comme correpondante bulgare pour différents médias germanophones, notamment le réseau de correspondants n-ost, Context XXI ...
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Katharina Lötzsch
Katharina Lötzsch est journaliste indépendante à Bucarest. Dans le cadre de recherches universitaires, elle travaille sur l'entrée de la Roumanie dans l'Union européenne.
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Traduction
Anne Lainault


© Bundeszentrale für politische Bildung

 

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