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02.12.2008

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Magazine / Société / Islam européen / Discours | 02.05.2007

La liberté d'expression dans une société plurielle.

de Kenan Malik


Au nom de la " tolérance " et du " respect ", les progressistes ont tendance à soutenir que si la liberté d'expression est essentielle, il faut néanmoins la restreindre au sein d'une société plurielle. Or, d'après Kenan Malik, cette idée prend le contre-pied total de la notion de respect. C'est précisément parce que nous vivons dans une société plurielle que la liberté d'expression doit être la plus étendue possible.


La liberté d'expression dans une société plurielle.

Quelles devraient être les limites de la liberté d'expression au sein d'une société plurielle ? Ces dernières années, cette question s'est faite de plus en plus pressante. Il y dix ans, lors de ma dernière participation à une conférence d'Eurozine, elle revêtait encore un caractère abstrait, en dépit de la controverse soulevée par la parution des Versets Sataniques.

Société multiculturelle: fête de rue «World on our Doorstep» à Bristol, Angleterre.
Photo: stock.xchng


Mais, les événements qui ont marqué les années 2000 – du 11 septembre aux émeutes qui ont secoué la France, des attentats de Londres et de Madrid à la colère provoquée par la publication des caricatures du prophète Mahomet dans le journal danois Jylland-Postens – ont changé la nature du débat sur le multiculturalisme, et l'ont rendu effroyablement réel. Ces événements ont également modifié l'opinion des progressistes. En effet, il y a vingt ans, la majorité d'entre eux soutenaient Salman Rushdie et défendaient son droit à publier les Versets Sataniques bien que de nombreux musulmans y aient vu un affront.

Aujourd'hui, ces mêmes progressistes maintiennent qu'en dépit de ce qui semble juste en théorie, mieux vaut, en pratique, ménager les sensibilités religieuses et culturelles, en particulier lorsqu'elles sont exacerbées. Comme l'a déclaré Ian Jack, rédacteur en chef du magazine Granta, à propos des représentations de Mahomet, il faut mettre en balance " le droit individuel de montrer ou de publier " et " l'immense affront que l'exercice de ce droit peut causer. " Et pour les progressistes comme Ian Jack, dans une société multiculturelle, éviter les vexations d'ordre culturel est plus important que ce qu'ils considèrent comme le droit abstrait à la liberté d'expression.
Si ce débat est problématique, c'est parce que les deux camps font un amalgame entre deux définitions bien distinctes du multiculturalisme : le multiculturalisme en tant qu'expérience vécue et le multiculturalisme en tant que processus politique. Quand les gens disent que le multiculturalisme est une bonne chose, ils parlent de l'expérience de vivre dans une société moins insulaire, moins homogène, une société plus dynamique et cosmopolite qu'avant. En d'autres termes, il s'agit d'un argumentaire en faveur de la diversité culturelle, d'une forte immigration, de l'ouverture des frontières et des esprits.

En revanche, ceux qui prônent le multiculturalisme comme processus politique parlent de tout autre chose. Selon eux, il ne peut y avoir de multiculturalisme si les différences culturelles ne sont pas reconnues et affirmées publiquement. Nous vivons dans un monde, toujours selon eux, où il existe des conflits profonds entre des cultures qui incarnent des valeurs différentes. Si ces différences sont pour la plupart incommensurables, les valeurs ne sont quant à elles pas remises en question dès lors qu'on les replace dans leur contexte. La justice sociale n'exige pas seulement que les individus jouissent d'une égalité politique, mais aussi que leurs croyances culturelles soient reconnues et institutionnalisées dans la sphère publique. Comme le dit l'intellectuel américain Iris Young, " Les communautés ne peuvent pas être socialement égales à moins que leur spécificité, leur culture et leur participation à la vie sociale soient publiquement reconnues. "

L'amalgame entre ces deux acceptions du multiculturalisme s'est révélé pernicieux. D'une part, il a permis à bon nombre de politiciens de droite – mais pas uniquement – d'expliquer la crise de la cohésion sociale par l'immigration, rendant les minorités responsables du problème. D'autre part, il a poussé de nombreux progressistes à renoncer à la notion traditionnelle de liberté, au nom de la défense de la diversité.
Je pense qu'il est crucial de ne plus faire cette confusion. L'ironie, c'est que le multiculturalisme en tant que processus politique corrompt la plupart des aspects positifs de la diversité telle qu'elle est vécue. Parler de diversité, c'est dire que nous vivons dans un monde compliqué, où désaccords et conflits abondent. Et tant mieux, car ils sont l'essence même de l'engagement politique et culturel.

La question que les progressistes ne se posent que rarement, est " Pourquoi devrions-nous accorder de la valeur à la diversité ? " La diversité est essentielle, non pas en soi, mais parce qu'elle nous permet d'élargir nos horizons, de comparer et opposer des valeurs, des croyances et des modes de vie différents, pour se faire une opinion et être en mesure de choisir les plus justes. Autrement dit, la diversité est essentielle car elle nous permet d'engager un débat et un dialogue politiques susceptibles de nous aider à créer un code de la citoyenneté plus universel.

Mais c'est précisément ce débat et la construction de ces opinions que le multiculturalisme en tant que processus politique cherche à bloquer au nom de la " tolérance " et du " respect ". C'est bien ce que la diversité a de plus précieux – ces désaccords et ces conflits – que les partisans du multiculturalisme craignent le plus.
Voilà une des raisons pour lesquelles, récemment, beaucoup de crises sur le multiculturalisme se sont transformées en débats sur la liberté d'expression. Qu'il s'agisse des caricatures danoises ou du discours du pape, on craint qu'une liberté d'expression sans limites ne provoque des conflits insolubles. En conséquence, il faut la restreindre. Les progressistes ont fini par accepter comme une évidence l'idée que, si la liberté d'expression est capitale, il faut néanmoins la restreindre au sein d'une société plurielle. Pour que des sociétés différentes fonctionnent et soient justes, nous devons respecter les autres peuples, cultures et points de vue. Et le seul moyen de le faire est de ne pas tolérer ceux dont les opinions sont offensantes, ceux qui franchissent les limites morales établies. Comme le fait remarquer le sociologue britannique Tariq Modood, " Si nous voulons vivre dans le même espace politique sans conflits, nous devons limiter les critiques que nous faisons à l'encontre des croyances fondamentales des autres. " Ironie de la vie au sein d'une société plurielle, il semble que préserver la diversité implique de laisser moins de place à la diversité des opinions.

Je suis personnellement convaincu du contraire. C'est précisément parce que nous vivons dans une société plurielle que la liberté d'expression doit être étendue le plus possible. Dans une société homogène où tout le monde penserait de la même façon, porter atteinte à l'autre serait purement gratuit. Mais dans notre monde, où les sociétés sont plurielles, il est à la fois inévitable et crucial de ne pas ménager les susceptibilités des uns et des autres. Inévitable parce que là où cohabitent des croyances différentes, les désaccords sont incontournables. Efforçons-nous de gérer ces désaccords au lieu de chercher à les gommer. Crucial parce que tout changement ou progrès social implique des heurts culturels. Le droit de critiquer les croyances fondamentales des autres est la base même d'une société ouverte et plurielle. George Orwell a dit un jour que " Si la liberté a un sens, c'est le droit de dire aux autres ce qu'ils ne veulent pas entendre. "

Réaction immédiate : Ne devrions-nous pas faire en sorte que les minorités ne soient pas délibérément dénigrées ? Une société civilisée ne doit-elle pas protéger ceux qui n'ont pas le pouvoir, ceux qui sont vulnérables ? Oui, bien sûr. Mais posons-nous les bonnes questions. À qui profite la censure ? Pas à ceux qui n'ont pas le pouvoir, pas à ceux qui sont vulnérables, mais plutôt à ceux qui détiennent le pouvoir de censurer, ceux pour qui il est nécessaire d'en user. Les partisans de la censure disent souvent que seuls quelques rares privilégiés – magnats des médias et gouvernements – jouissent de la liberté d'expression. Erreur. Le pouvoir de censure est le privilège d'une minorité. Mais chacun d'entre nous jouit de la liberté d'expression.

Le fait que nombre de progressistes en viennent à considérer la censure comme une idée avancée tandis que les partisans de la liberté d'expression voient dans les minorités l'obstacle majeur à la liberté montre bien la nature confuse du monde dans lequel nous vivons. J'ai récemment participé à un débat télévisé en Grande-Bretagne sur l'islam et la liberté d'expression. J'avais l'intention de défendre l'idée que la liberté d'expression n'est pas l'adversaire des minorités, musulmans compris, mais bien leur alliée. Cela n'a pas été chose facile car le débat a rapidement opposé les partisans de la liberté d'expression, qui rendaient les musulmans responsables du problème (" Les musulmans constituent-ils une menace à la liberté d'expression ? " fut la dernière question soumise au public) et les défenseurs des droits des musulmans qui eux, considéraient la liberté d'expression comme la source du conflit.

 

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Kenan Malik
Kenan Malik est auteur, conférencier, et travaille pour la radio et la télévision. Né en Inde, élevé à Manchester, il vit maintenant à Londres. Il ...
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Traduction
Béatrice Taupeau

Langue originale Anglais

© Kenan Malik

Eurozine

Publié en coopération avec Eurozine

 

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