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Magazine / Société / Islam européen / Eclairages | 02.05.2007
Lieu de religion dans l'Europe sécularisée, de José Casanova
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Premièrement, je me rallie à l'opinion de Bronislaw Geremek, pour qui toute reconstruction généalogique de l'idée ou de l'imaginaire social de l'Europe qui repose sur l'antiquité gréco-romaine et la philosophie des Lumières, tout en niant le rôle de la chrétienté médiévale dans la construction de l'Europe en tant que civilisation, relève de l'ignorance historique ou de l'amnésie sélective.[1]
Deuxièmement, l'incapacité à reconnaître publiquement le christianisme comme un élément constitutif de l'identité culturelle et politique de l'Europe montre que l'histoire risque de se priver d'une troisième réconciliation majeure qui consisterait à mettre fin aux éternelles querelles sur le siècle des Lumières, la religion et la laïcité. Les réactions disproportionnées et tendancieuses qui visent à exclure toute référence au christianisme, en réponse à ce qui est perçu comme une menace aux identités laïques, s'inscrivent en faux contre les déclarations laïques peu désintéressées selon lesquelles seule une neutralité laïque peut garantir les libertés individuelles et le pluralisme culturel. Taire cet élément, c'est tenter d'effacer le christianisme ou toute autre religion de la mémoire collective, mais aussi exclure de la sphère publique une composante centrale de l'identité personnelle de nombreux Européens. Pour garantir un accès équitable à la sphère publique européenne et bâtir des relations sans équivoque, il faudrait que l'Union européenne soit, non seulement post-chrétienne, mais aussi post-séculaire.[2]
Enfin, définir les valeurs européennes communes de dignité humaine, d'égalité, de liberté et de solidarité, en se reposant principalement sur les identités laïques et les interprétations laïcistes, pourrait non seulement nuire à la compréhension de l'origine de ces valeurs et de leurs processus d'institutionnalisation et d'appropriation individuelle, mais aussi empêcher les Européens d'appréhender ces identités laïques de manière critique et réfléchie. David Martin et Danièle Hervieu-Léger ont montré que la religion et la laïcité sont inextricablement liées dans l'histoire de l'Europe moderne, tout comme les différentes versions du mouvement des Lumières sont liées aux différentes versions du christianisme, et que les matrices culturelles, ancrées dans des traditions religieuses spécifiques et des dispositions institutionnelles connexes, permettent aujourd'hui encore de modeler et d'encoder, de façon inconsciente, les pratiques laïques européennes.[3] Reconnaître de manière consciente et réfléchie un tel encodage chrétien ne signifie pas qu'il faut admettre les revendications du pape ou de toute autre autorité ecclésiastique, qui prétendent être les seuls gardiens ou administrateurs légitimes de l'héritage chrétien de l'Europe. Cela implique simplement d'accepter le droit de chaque Européen, de naissance ou d'immigration, à participer à la définition, la modernisation et la transmission de cet héritage. Ironiquement, comme on le voit dans le cas de l'étatisme laïque français, plus les interprétations laïcistes écartent cet héritage religieux de la conscience collective, plus il est présent de manière inconsciente et incontrôlée dans les codes laïques publics.
Les quatre sujets analysés dans cet exposé – l'intégration de la Pologne catholique dans l'Europe post-chrétienne ; l'adhésion de la Turquie à l'UE ; l'assimilation des immigrés non-européens qui doivent devenir des membres à part entière des sociétés européennes qui les accueillent et de l'UE ; ou la nécessité d'écrire une nouvelle constitution européenne qui reflète les valeurs des Européens tout en leur permettant de devenir un peuple auto-institué – sont, par essence, des questions complexes. Mais il semble que les identités laïques non réfléchies et les interprétations laïcistes en font des problèmes " religieux " encore plus hasardeux.
Ce texte émane d'un groupe de travail indépendant chargé d'identifier les perspectives culturelles et spirituelles de l'Europe élargie, nommé par Romano Prodi, Président de la Commission européenne, et présidé par Krzysztof Michalsky, Recteur de l'Institut des Sciences de l'Hommede Vienne. Pour plus d'informations, consulter www.iwm.at/r-reflec.htm
[1] Bronislaw Geremek, " Welche Werte für das neue Europa? " dans Transit 26 (2003/2004)
[2] Même dans son ouverture post-laïque aux autres religions et dans sa plaidoirie pour une laïcité qui resterait " sensible à l'expressivité inhérente aux langages religieux ", Jürgen Habermas sous-entend que les croyants ont toujours à subir un préjudice dans la sphère publique laïque. " À ce jour, seuls les citoyens croyants sont obligés de dissocier les éléments publics et privés de leur identité. Ce sont eux qui doivent transcrire leurs croyances religieuses dans un langage laïque, afin que leurs arguments puissent obtenir le soutien de la majorité. " Jürgen Habermas, " Foi et savoir " dans L'avenir de la nature humaine, Gallimard, 2002. Habermas s'en tient à une philosophie téléologique de l'histoire pour réaffirmer que " la société post-laïque est à la religion ce que la religion est au mythe " et que ce travail de transcription, ou de structuration rationnelle du langage du sacré, correspond à une " laïcité non-destructive " et au projet de la philosophie des Lumières.
[3] Transit 26 (2003/2004)
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