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Magazine / Société / Islam européen / Eclairages | 02.05.2007

Lieu de religion dans l'Europe sécularisée, de José Casanova

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Aux États-Unis au contraire, les musulmans ne constituent que 10% des nouveaux migrants. Ce chiffre devrait en principe diminuer au regard des restrictions de l'immigration arabe et musulmane imposées par l'État sécuritaire qui mène une politique de plus en plus répressive, suite aux attentats du 11 septembre. Le Bureau du recensement des États-Unis, le Service d'immigration et de naturalisation et d'autres agences gouvernementales ne sont pas autorisés à rassembler des informations sur la religion ; il n'y a donc pas de chiffres fiables quant au nombre de musulmans aux États-Unis. [1] Les estimations varient entre 2,8 et 8 millions dont 30 à 42% qui seraient des Afro-Américains convertis à l'islam, chiffre qui interdit de définir l'islam comme une religion étrangère et non-américaine. De plus, les communautés immigrées musulmanes sont très diverses : elles viennent de toutes les régions du monde musulman, suivent des traditions de l'islam variées et ont des caractéristiques socio-économiques hétérogènes. En conséquence, leurs interactions avec les autres immigrés musulmans, les musulmans afro-américains, les immigrés non-musulmans originaires des mêmes régions ou les Américains de leur voisinage, dépendent des caractéristiques socio-économiques et des groupements résidentiels et sont beaucoup plus complexes et variées que ce que l'on observe en Europe.

La seconde différence majeure concerne le rôle de la religion et des identités des groupes religieux dans la vie publique et dans l'organisation de la société civile. Les sociétés d'Europe occidentale, bien qu'hétérogènes, sont toutes profondément laïques et influencées par le modèle du régime de laïcité. En tant que sociétés démocratiques libérales, elles tolèrent et respectent la liberté religieuse individuelle. Mais en raison de la privatisation croissante de la religion, considérée comme une caractéristique définitoire d'une société moderne laïque, ces sociétés reconnaissent difficilement que la religion a un rôle légitime dans la sphère publique ainsi que dans l'organisation et la mobilisation des identités collectives. Les organisations musulmanes et leur représentation publique deviennent des sources d'inquiétude parce qu'elles symbolisent l'altérité religieuse – n'étant ni chrétiennes, ni européennes – et incarnent " l'autre " de la modernité laïque occidentale du simple fait de leur religiosité. Dans ce contexte, il est de plus en plus tentant d'associer islam et fondamentalisme. En conséquence, on rapproche, consciemment ou inconsciemment, les problèmes liés à l'intégration des immigrants musulmans à la question épineuse du rôle de la religion dans la sphère publique, question que les Européens croyaient avoir réglée grâce au principe laïque de la privatisation de la religion.

Au contraire, les Américains sont de toute évidence plus religieux que les Européens et les immigrants sont en quelque sorte contraints de se conformer aux normes religieuses américaines.[2]. Il n'est pas rare de constater que les immigrés sont plus religieux en Amérique qu'ils ne l'étaient chez eux. Mais le fait sociologique le plus significatif, c'est que la religion et les identités confessionnelles publiques ont toujours joué un rôle important dans le processus d'intégration des immigrants. D'après Will Herberg, le migrant qui venait d'Europe était " censé conserver sa religion, sans pour autant garder sa langue et sa nationalité ; de plus, l'Amérique était modelée de telle manière que c'était grâce à la religion que lui, ses enfants et ses petits-enfants trouvaient une place identifiable dans la vie américaine. " Cette thèse est toujours vraie à l'heure actuelle [3] Elle implique que les identités religieuses collectives ont largement contribué à la structuration du pluralisme sociétal interne dans l'histoire des États-Unis.

[1] Karen Isaksen Leonard, Muslims in the United-States. The State of Research, New York, 2003

[2] José Casanova, " Beyond European and American Exceptionalisms: towards a Global Perspective " dans Predicting Religion, G. Davie, P. Heelas, L. Woodheads, eds., Aldershot, 2003

[3] Will Herberg, Protestant-Catholic-Jew, Chicago 1983, 27-8

 

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