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Magazine / Société / Islam européen / Eclairages | 02.05.2007
Lieu de religion dans l'Europe sécularisée, de José Casanova
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Toutes les sociétés européennes, parce qu'elles sont libérales et démocratiques, respectent l'exercice privé de la religion – y compris de l'islam – et le considèrent comme un droit individuel. C'est l'exercice public et collectif de l'islam, religion d'immigrés, que les sociétés européennes dans leur grande majorité tolèrent mal, précisément parce que l'islam est perçu comme une religion " non-européenne. " Pourquoi ? Les raisons invoquées varient de façon significative à travers l'Europe et en fonction des groupes sociaux et politiques. Pour la Droite nationaliste et xénophobe, représentée par Le Pen en France et Jörg Haider en Autriche, le message est simple : l'islam n'est ni le bienvenu ni assimilable parce que c'est une religion d'immigrés, " étrangère. " La position des catholiques conservateurs, qui se différencie de cette attitude raciste et hostile aux immigrés, a été relayée par le Cardinal de Bologne lorsqu'il a déclaré que l'Italie devrait accueillir des immigrants de toutes les régions du monde mais privilégier ceux qui sont de confession catholique pour préserver l'identité religieuse du pays.
Les Européens laïques libéraux voient d'un mauvais ¦il ces manifestations éhontées de bigoterie raciste et d'intolérance religieuse. Mais dès lors qu'il s'agit de l'islam, ils ont tendance à dévoiler les limites de la tolérance de la laïcité moderne et les préjugés qu'elle nourrit. Personne n'entendra jamais un politicien libéral ou un intellectuel laïque tenir des propos ouvertement xénophobes ou antireligieux. Les formulations politiquement correctes vont bon train : " nous accueillons tous les immigrants indépendamment de leur couleur et de leur religion du moment qu'ils sont disposés à respecter et accepter les normes laïques de l'Europe libérale moderne. " Le discours officiel peut d'ailleurs varier d'un pays à l'autre. Les débats sur le voile islamique, qui ont lieu dans nombre de pays européens, et l'accueil favorable que les citoyens français, y compris la majorité des musulmans, ont réservé à la nouvelle législation interdisant le port du voile et de tout autre signe religieux ostensible dans les écoles – loi visant à protéger la " cohésion nationale " – trahissent probablement l'intolérance de la laïcité. Mais on observe que des lois restrictives à l'encontre des immigrés musulmans sont également votées aux Pays-Bas, au nom de la protection des traditions libérales de tolérance qui seraient menacées par les coutumes patriarcales sectaires et fondamentalistes que les immigrants musulmans conservent et transmettent aux jeunes générations.
Lors de son discours à l'Assemblée nationale, alors même qu'il défendait l'interdiction des signes religieux ostensibles à l'école, le Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, a déclaré que la France était " le pays du christianisme " pour aussitôt réaffirmer le principe inviolable de laïcité, exhortant l'islam à s'y adapter comme l'ont fait les autres religions par le passé. " Pour les nouveaux immigrants, et je parle ici des musulmans : la laïcité est une chance, la chance d'être une religion de France.[1] " Le voile islamique et tout autre signe religieux sont, à juste titre, interdits à l'école, a-t-il ajouté, parce qu'ils " prennent une signification politique " alors que, conformément au principe laïque de privatisation de la religion, " la religion ne peut pas être un projet politique. " Cette loi aura-t-elle l'effet escompté, à savoir le déclin de la propagation d'un " islam radical " ou donnera-t-elle lieu, au contraire, à une plus grande radicalisation d'une communauté immigrée déjà aliénée et mal adaptée ? Seul l'avenir nous le dira.
Dans le camp des progressistes, pour défendre cette limitation peu libérale du libre exercice de la religion, on évoque l'obligation d'émanciper les jeunes filles du joug patriarcal et de la discrimination sexuelle, contre leur propre gré, si nécessaire. C'était là l'argument sur lequel Pim Fortuyn, politicien libéral assassiné en 2002, avait bâti sa plate-forme anti-immigration lorsqu'il a été élu député. Sa campagne trouve aujourd'hui écho dans des lois plus restrictives. Alors qu'on exige des citoyens religieux et conservateurs qu'ils soient plus tolérants face à des attitudes qu'ils jugent moralement réprouvables, comme l'homosexualité, les Européens laïques disent ouvertement que les sociétés européennes ne devraient pas autoriser une attitude religieuse ou des coutumes culturelles moralement inacceptables car contraires aux normes laïques de l'Europe moderne libérale. Ce n'est pas tant le principe démocratique du système majoritaire qui semble justifier la tyrannie sectaire de la majorité laïque libérale, mais plutôt le postulat téléologique laïque érigé en théories de modernisation selon lesquelles certaines normes sont réactionnaires, fondamentalistes et archaïques quand d'autres sont progressistes, libérales et modernes.
[1] Elaine Sciolino, " Debates Begins in France on Religion in the Schools ", New York Times, 4 February 2004
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