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Magazine / Société / Négationnisme / Débats | 18.04.2007
La négation de l'Holocauste doit-elle être interdite ?
de Sabine Seifert
Dans le cadre de la lutte contre l'extrême droite, la ministre allemande de la Justice, Brigitte Zypries, souhaite faire interdire la négation de l'Holocauste dans toute l'UE. Mais une telle interdiction a-t-elle un sens ? Ne constitue-t-elle pas une restriction de la liberté d'opinion ?
Le négationnisme ne préoccupe pas que l'Europe : il est aussi au cœur de l'actualité mondiale. En janvier 2007, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution condamnant la négation de l'Holocauste.

Photo: UN Photo/Paulo Filgueiras
S'agissant de l'Europe, la présidence allemande de l'UE aspire à une harmonisation des législations des États membres. Avec sa proposition de "décision-cadre relative à la lutte contre le racisme et la xénophobie", la ministre allemande de la Justice, Brigitte Zypries – qui renvoie à la responsabilité historique particulière de son pays – vise avant tout à faire interdire la négation de l'Holocauste à l'échelle de l'UE.
La question de l'opportunité d'une telle interdiction divise l'Europe depuis des années. La réponse diffère suivant les pays et les traditions juridiques. Si les partisans de l'interdiction veulent poser des limites irrévocables, ceux qui s'y opposent prétendent qu'elle braquerait les projecteurs sur une poignée d' "illuminés", au prix d'une restriction trop importante de la liberté d'expression.
La position libérale des Britanniques
Timothy Garton Ash, journaliste et historien britannique, lance un avertissement dans le Guardian du 18 janvier 2007: "L'approche défendue par la ministre allemande de la Justice suppose un Etat hyper-préventif. On parle au nom de la liberté, mais on pense que les individus ne sont pas capables de l'exercer de façon responsable."
Ash se situe ainsi dans la tradition libérale anglo-saxonne, diamétralement opposée à celle qui prévaut en Allemagne et en Autriche. Car l'expérience de nos propres dérapages historiques, qui va de pair avec l'idée de prévention et de réparation, revêt ici une importance fondamentale.
Dans neuf pays de l'UE – Autriche, Allemagne, France, Roumanie, Pologne, Slovaquie, Belgique, République tchèque et Lituanie –, la négation des crimes nazis est déjà passible de sanctions pénales. C'est l'Autriche qui possède la législation la plus sévère dans ce domaine : dès 1945, elle réprimait par une "Loi d'interdiction" les propos négationnistes, jugés "propres à réactiver le national-socialisme". En Allemagne, la Cour fédérale de justice a attendu 1994 pour exclure la négation de l'Holocauste du droit fondamental à la libre expression.
En Grande-Bretagne et au Danemark, la négation ou la banalisation du génocide national-socialiste sont punis par la loi.
Le cas Irving
L'année dernière, à l'occasion du procès de l'historien et négationniste britannique David Irving en Autriche, les journalistes de son pays éprouvèrent des sentiments mitigés: "Aujourd'hui, le tristement célèbre historien britannique David Irving languit en prison, discrédité. Le simple fait d'écrire cette phrase me remplit d'aise", confie le journaliste britannique Ben Macintyre au Times le 20 janvier 2006. "Il m'est beaucoup plus difficile d'écrire la phrase suivante. Il devrait être relâché", ajoute-t-il.
En Autriche, on ne voit pas du tout les choses sous le même angle. "Les gens qui souhaitent accorder la liberté d'expression aux néo-nazis "n'ont la plupart du temps jamais eu affaire à eux", affirme le chroniqueur Hans Rauscher le 21 février 2006 dans le quotidien autrichien Der Standard: "L'argument fréquemment entendu, qui consiste à dire que l'on ne peut pas interdire les 'délits d'opinion', est un faux argument. Les négationnistes comme David Irving n'ont pas 'd'opinion'. Ils savent très précisément, ou disposent des moyens de savoir, que ces crimes inconcevables ont effectivement eu lieu. Mais ils veulent les nier, les minimiser, les rendre politiquement acceptables."
Une conception de l'Histoire imposée par l'État
Le procès Irving a illustré de manière édifiante la divergence entre les deux lignes de pensée. Irving a été condamné à trois ans de prison, puis sa peine a été ramenée à un an ferme après la révision du procès en novembre 2006.
Bien qu'en Allemagne le négationnisme soit réprimé par la loi, la proposition d'harmoniser les sanctions dans toute l'UE n'en a pas moins soulevé des critiques outre-Rhin. Plusieurs historiens allemands, dont Eberhard Jäckel et Götz Aly ont fait part de leurs doutes, de même que le germano-américain Konrad Jarausch. Dans un entretien accordé à Deutschlandradio le 1er février 2007, Jäckel a demandé à ce que l'on oppose aux négationnistes des arguments scientifiques et non juridiques.
Même le journaliste Reinhard Müller, dans un commentaire publié dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung du 12 mars 2007, assure: "Les propos concernant les événements historiques ne relèvent pas du droit pénal, sauf si l'on souhaite tabouiser certains sujets ou imposer un mode de pensée... Les faits historiques sont établis. Mais notre connaissance et notre appréciation de ces faits évoluent constamment. Ainsi, aussi bien Orhan Pamuk, poursuivi à plusieurs reprises en Turquie car il s'obstine à dénoncer le génocide perpétré par ses compatriotes contre le peuple arménien, que l'historien britannique David Irving, incarcéré à Vienne pour ses affirmations négationnistes, sont victimes d'une mauvaise police de la pensée."
Interdiction de nier la réalité de l'occupation soviétique ?
L'offensive de Brigitte Zypries soulève en outre une question délicate. Si la négation du génocide national-socialiste est criminalisée dans toute l'Europe, ne doit-il pas en être de même d'autres événements historiques ?
Ainsi, le journaliste letton Bens Latkovskis s'interroge le 12 janvier 2007 dans le journal électronique Delfi: "Et si nos 'amis' occidentaux veulent nous amener sur ce terrain, pourquoi ne pas faire d'une pierre deux coups, et interdire par exemple toute contestation de l'occupation soviétique ? Nous mettrions ainsi fin à ce maudit débat sur la réalité de l'occupation de la Lettonie en 1940."
Il ne s'agit donc pas uniquement de l'Holocauste, mais d'un problème fondamental qui pourrait prendre des proportions absurdes, comme l'explique Timothy Garton Ash dans le Guardian du 19 octobre 2006: "Le parlement britannique pourrait criminaliser la négation du massacre par les Russes des officiers polonais à Katyn en 1940. Le Parlement turc pourrait criminaliser la négation des tortures infligées par la France à l'encontre des insurgés algériens (fellagas). Le Parlement allemand pourrait voter une loi criminalisant la négation de l'existence du goulag soviétique. Le parlement irlandais pourrait criminaliser la négation des horreurs perpétrées par l'Inquisition espagnole."
Liberté pour l'Histoire
Ce scénario a beau paraître exagéré, il n'est pas si éloigné de la réalité: le 12 octobre 2006, par exemple, la France a voté une loi tendant à réprimer la contestation de l'existence du génocide arménien. Le gouvernement turc et quelques opposants ont manifesté une certaine irritation, et même l'UE a critiqué le texte de loi français.
La loi sur le génocide arménien est la dernière d'une série de lois mémorielles françaises sur l'Holocauste, l'histoire de l'esclavage et le colonialisme. Des historiens français ont protesté "contre l'intervention de la politique dans les affaires historiques"; "Liberté pour l'Histoire!" est le nom de l'appel lancé par d'éminents historiens français, dont Pierre Nora, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Azéma et Michel Winock.
D'après Pierre Nora, la loi française de 1990 sur le négationnisme marque le début de l'ingérence de l'État dans la sphère historique. Pour une émission diffusée le 30 janvier 2006 sur 3sat, il déclare à la téléjournaliste Miriam Carbe: "Ce fut le début d'une vérité historique officielle. Cette démarche, lancée avec les meilleures intentions, a conduit un nombre croissant de groupes à s'en remettre à la loi pour écrire leur interprétation de l'Histoire."
Les représentants des organisations des droits de l'homme et des lieux commémoratifs ne voient pas les choses du même œil. Dans La Libre Belgique du 2 mai 2006, Francois de Smet, vice-président du Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (MRAX), basé à Bruxelles, constate qu'"il n'y a pas de lutte contre le racisme sans rappel constant de ce à quoi il mène dans sa phase terminale: l'annihilation physique de l'autre en tant qu'autre. C'est pour cette raison que le négationnisme est une restriction légitime de la liberté d'expression: permettre, demain, qu'on puisse librement approuver ou nier l'existence des génocides des Juifs, des Tutsis et des Arméniens contribue inévitablement à légitimer, indirectement, l'idéologie qui a permis ces massacres."
Résolution consensuelle
La décision-cadre relative à la lutte contre le racisme et la xénophobie est à l'ordre du jour de la réunion du Conseil de l'UE, les 19 et 20 avril. Elle doit être adoptée à l'unanimité.
Le journaliste autrichien Robert Misik résume son point de vue le 31 janvier 2007 dans le tageszeitung: "Pour les démocraties, il ne saurait y avoir d'attitude entièrement satisfaisante à l'égard des négationnistes et des amateurs d'insignes nazis... Chaque approche a son bien-fondé – historique –, qui peut varier suivant le lieu et l'époque. En tout état de cause, il est bon que la logique de l'interdiction ne soit pas érigée en 'ligne de conduite européenne'."

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Traduction
Sabine Sirat
Langue originale Allemand
© Bundeszentrale für politische Bildung
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