szmtag

02.12.2008

euro|topics illustration
euro|topics
 

Magazine / Société / Multilinguisme / Débats | 16.04.2008

Babel Europe

de Nina Diezemann


Particularité de l'UE, le multilinguisme ne facilite pas toujours la communication. L'Europe doit-elle se mettre d'accord pour adopter l'anglais comme langue véhiculaire ou faudrait-il au contraire encourager la diversité linguistique ?


Depuis l'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, l'UE compte 23 langues officielles. Et si l'on ajoute les langues minoritaires et régionales ainsi que les nombreux dialectes, la diversité linguistique est encore plus importante. Le linguiste Wolfgang Schulze estime à plus de 200 le nombre de langues européennes.

Photo: Photocase


"La diversité linguistique de l'Europe est... une richesse", écrivait le quotidien espagnol El País le 4 mars 2008. C'est aussi le point de vue de l'UE, qui a nommé en 2007 en la personne du Roumain Leonard Orban un commissaire chargé du multilinguisme.

Cependant, le multilinguisme engendre aussi de gros problèmes de communication au sein de l'Europe. Timothy Garton Ash, dans le Guardian du 18 octobre 2007, y voyait un obstacle à l'existence d'une opinion publique européenne et donc l'aggravation des déficits démocratiques de l'UE. "Le cœur du problème démocratique que rencontre l'Europe n'est pas Bruxelles mais Babel" écrivait-il.

C'est pourquoi un certain nombre de gens souhaitent que l'anglais devienne la lingua franca européenne.

Langue et identité

La langue ne joue pas seulement un rôle important pour l'identité européenne, mais aussi pour l'identité personnelle. L'eurodéputée portugaise Edite Estrella résumait ainsi le problème dans le Diário de Notícias du 10 décembre : "La politique linguistique est un thème délicat, qui touche deux domaines sensibles : l'identité et les émotions. Cela signifie qu'il est plus facile de trouver un accord sur la monnaie unique que sur les choix linguistiques."

Les petits pays tiennent particulièrement à leur langue. Ceux dont la langue fait partie des langues officielles de l'UE ont l'impression d'être pris au sérieux et d'avoir de l'influence dans l'Union. Mais il faut bien reconnaître que la politique multilinguistique prend parfois des tournures absurdes.

Une question de principe

L'irlandais, par exemple, c'est-à-dire le gaélique, fait partie des langues officielles. Certes, l'Etat irlandais fait tout pour le promouvoir, mais il n'est pratiquement pas utilisé au quotidien. "Rares sont les personnes parlant irlandais qui ne sont pas confrontées au cours de leur vie à des commentaires pouvant être qualifiés de racistes" déplorait Alan Titley, professeur de langue irlandaise, dans le Times irlandais du 1er décembre 2006. Et Mary Reagan de rappeler dans l'Irish Examiner du 21 janvier 2008 que la moitié des parlementaires irlandais n'utilisent pas du tout cette langue et qu'en une année l'irlandais a été utilisé pendant moins d'une demi-heure au sein du Parlement européen.

Il en va de même pour le maltais, qui a également le statut de langue officielle de l'UE bien que le pays soit bilingue, puisqu'on y parle l'anglais en plus du maltais.

Les folles dépenses de l'UE pour la traduction

L'encouragement du multilinguisme va de pair avec un investissement financier considérable en traductions au sein de l'UE. Même si seules les réunions centrales du Conseil et de la Commission sont encore traduites simultanément dans toutes les langues, les députés du Parlement européen tiennent généralement leurs discours dans leur propre langue. Les frais d'interprétation s'élèvent ainsi à un milliard d'euros par an.

"Ce milliard ne garantit que sur le papier l'égalité entre toutes les langues", critiquait Vinko Ošlak dans le quotidien slovène Dnevnik le 3 août 2007. "Dans la réalité, la situation est à peu près similaire à celle qui régnait dans l'empire habsbourgeois, où l'allemand était la langue dominante. Dans l'UE, c'est l'anglais."

Paul Geudens, lui, porte un regard positif sur ce même phénomène : "L'anglais comme langue de travail européenne rendrait le fonctionnement plus efficace et entraînerait des économies", écrivait-il dans la Gazet van Antwerpen le 7 septembre 2006, après que l'eurodéputé Alexander Stubb eut présenté un rapport sur les dépenses d'interprétation de l'UE (Parlement, Commission et Conseil).

La domination de l'anglais

De nombreux pays membres restent cependant très critiques à l'égard de la domination de l'anglais, car ils craignent pour leur propre langue.

La Suède se pose actuellement la question de savoir s'il faut renforcer la promotion du suédois, car "dans certains milieux, notamment chez les personnes avec un haut de niveau de formation technique, médicale et scientifique, le suédois a été quasiment remplacé par l'anglais", constatait le Sydsvenska Dagbladet du 19 mars 2008.

Les Français, par tradition, sont particulièrement sceptiques à l'égard de l'anglais. "En dix ans, le nombre de documents initialement rédigés en français à la Commission européenne est ainsi passé de 40 à 14 % tandis que l'anglais a progressé de 45 à 75 %", déplorait l'écrivain français Olivier Poivre d'Arvor dans le Figaro du 18 mars 2008. Le linguiste Bernard Cerquiglini a même expliqué le "non" français au référendum sur la Constitution européenne par la perte d'influence du français dans les institutions de l'UE : "Accepter l'idée d'une Europe anglophone répugne à la majorité des Français… On mesure, à l'aune du référendum, le chagrin français."

"Broken english"

Mais le choix de l'anglais pour des raisons pratiques a également des répercussions sur la langue anglaise elle-même. "Cela fait longtemps que l'anglais a perdu le caractère d'une langue. Il est certes considéré comme la langue universelle, mais il n'est plus qu'un moyen de communication dépouillé de sa chair culturelle et historique", déplorait Eckhard Fuhr dans Die Welt du 1er février 2008.

A l'instar de son collègue allemand, Peter Ehrström estime également que le plurilinguisme est préférable à l'adoption d'une seule langue universelle réduite au strict nécessaire. Ainsi écrivait-il le 23 février 2007 dans le journal finnois Vasabladet : "Le 'broken english' [anglais rudimentaire et plein de fautes] a beau être la première langue du monde, cela ne suffit pas. Trois langues, quatre, voire cinq : pour les représentants des minorités linguistiques, c'est une nécessité et même une évidence, à la différence des autres Européens."

Plusieurs langues véhiculaires

Ainsi les grands pays de l'UE débattent-ils de l'opportunité d'instituer d'autres langues véhiculaires en plus de l'anglais. "La politique va devoir se résoudre à un plurilinguisme limité" écrivait Jutta Limbach, ex-présidente de l'Institut Goethe, le 3 juillet 2006 dans le Frankfurter Rundschau, et elle plaidait pour trois langues : l'anglais, le français et l'allemand. "L'Allemagne et la France ont un rôle particulier à jouer dans la résistance contre une monoculture linguistique."

Mais de telles propositions reçoivent, en Italie par exemple, un accueil très critique. "L'Italie se trouve dans une situation d'infériorité parce que son personnel politique a une connaissance précaire des langues étrangères", écrivait Andrea Bonnani dans La Repubblica du 2 octobre 2007. Elle commentait ainsi le fait que le ministre italien de la Justice, Clemente Mastella, avait quitté un déjeuner de travail informel au cours duquel les seules langues parlées étaient l'anglais, le français, l'allemand, le portugais et le slovène, à savoir les langues des présidents actuels et futurs du Conseil.

Mais le bilinguisme ou le plurilinguisme ne pose pas problème qu'aux dirigeants italiens, comme l'a montré le magazine électronique cafebabel.com dans un article du 5 mars 2008 sur les compétences linguistiques des hommes politiques européens.

Quant à la situation des citoyens européens, elle n'est guère meilleure. Selon un sondage Eurobaromètre, seuls 56 pour cent des Européens seraient en mesure de s'entretenir dans une autre langue, et seulement 28 pour cent maîtrisent au moins deux langues étrangères.

Deux langues étrangères pour chaque citoyen européen

C'est pourquoi l'UE veut favoriser l'apprentissage des langues étrangères. Dès 2002, lors d'un sommet à Barcelone, les chefs d'Etat et de gouvernement d'alors avaient décidé de permettre à tout citoyen de l'UE d'apprendre deux langues étrangères dès l'enfance. Et fin 2007, un groupe d'experts dirigés par l'auteur franco-libanais Amin Maalouf avait été mandaté par l'UE pour proposer que chaque Européen "adopte" en plus de sa langue maternelle et de l'anglais une troisième langue. 2008 est également l'Année européenne du dialogue interculturel; en septembre, le commissaire européen chargé du multilinguisme, Leonard Orban, présentera en outre une nouvelle stratégie sur le multilinguisme.

Il reste néanmoins un défi majeur, celui qui consiste à créer une identité commune de citoyen européen, même ne parlant pas la même langue – comme l'a formulé Timothy Garton Ash dans son texte sur Babel Europe.

Idéalement, le multilinguisme de nombreux citoyens européens pourrait, tout aussi bien qu'une lingua franca pragmatique, contribuer à l'émergence d'un espace public européen. Car lorsqu'on apprend une langue étrangère on découvre également une culture étrangère : "La compétence linguistique n'a pas pour seule vocation d'être utile", écrivait le philosophe allemand Otfried Höffe, le 2 janvier 2006, dans le Neue Zürcher Zeitung. "Elle témoigne également de la reconnaissance mutuelle des peuples : apprendre une nouvelle langue implique d'accorder un tel intérêt à une culture que l'apprentissage de sa langue devient nécessaire".

 
Nina Diezemann
Nina Diezemann était rédactrice pour euro|topics. Après des études de germanistique et d'histoire, elle a suivi l'école de journalisme de Munich et travaillé comme journaliste ...
» vers l'index des auteurs

Traduction
Barbara Fontaine

Langue originale Allemand

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

Des articles supplémentaires sur les thèmes » Politique Européenne, » Culture Populaire, » Europe
Pour en savoir plus sur les thèmes de la revue de presse » Politique Européenne, » Culture Populaire, » Europe


 

Marquer cette page d'un signet sur   del.icio.us    Digg!    YiGG.de    Webnews!    FURL    LinkARENA    Mister Wong    oneview   

D'autre contenu

THÈME

REVUE DE PRESSE

À la une de 01.12.2008

L'écologie de demain

L'écologie de demain

Les représentants de près de 190 Etats se réunissent à une conférence de l'ONU sur les changements climatiques qui s'ouvre ce lundi à Poznan en Pologne. Ils négocieront un nouvel accord sur la protection de l'environnement. La presse européenne commente les attentes liées à cette rencontre qui se déroule dans l'ombre de la crise financière.

» Ensemble de la revue de presse

S'ABONNER

Pour recevoir gratuitement euro|topics ou vous désabonner à la lettre d'information, inscrivez votre adresse e-mail:

CETTE SEMAINE À LA UNE

EDITIONS ARCHIVÉES

lu ma me je ve sa di
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31