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Magazine / Société / Multilinguisme / Article | 11.08.2008
Des intermédiaires entre les mots
de Julia Rosch
Gaspillage ou condition fondamentale à la politique de l'UE ? L'UE possède le plus grand appareil de traduction du monde. Environ un millier d'interprètes travaille quotidiennement pour assurer la communication entre les députés.

Les cabines des interprètes entourent les députés comme un cercle protecteur. Tandis que les membres de la Commission de l'environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire prennent place, les interprètes se positionnent derrière leur seul outil de travail – le microphone. Lorsque le président tchèque roule en anglais un « Guut Morrrnink » dans le micro, un brouhaha saisit la cabine insonorisée des Français : « Ah, celui-là, il a un accent grave...! »
Beaucoup de députés préfèrent s'exprimer en anglais plutôt que dans leur langue maternelle. Ce qui ne facilite pas la tâche de Michel Lesseigne et de ses deux collègues dans la cabine française. Le Belge aux courts cheveux pommadés travaille depuis presque 30 ans comme interprète pour l'UE. Il considère comme « snob » la tendance de beaucoup de députés à parler anglais. « Ils ont tous la possibilité de parler leur langue maternelle. Pourquoi s'y refusent-ils ? Ils pourraient s'exprimer beaucoup mieux ! » Lesseigne inspire profondément, croise les jambes et sauve les paroles du Tchèque en français, sa langue maternelle. « Je ne traduis pas ce qui est dit mot à mot, ce serait très gênant pour tel ou tel député. Je ne traduis que le message », explique-t-il plus tard.
En dehors de sa langue maternelle, chaque interprète au Parlement européen parle trois langues étrangères, quelquefois plus. Ce jour-là, Michel Lesseigne traduit simultanément de l'anglais, de l'allemand, du néerlandais et de l'espagnol en français. Il a appris chaque langue pendant cinq à six ans en voyageant beaucoup. Il a vécu un certain temps en Allemagne et en Angleterre. Il travaille à Bruxelles depuis 30 ans. « C'est parfois épuisant de vivre ici », dit-il. Pour retrouver le calme, Lesseigne se retire dans sa maison des Canaries. Le quotidien d'un interprète signifie le stress à cent pour cent. Les sujets et les langues peuvent changer brutalement au cours des séances : de batteries et accumulateurs en allemand en passant par les dispositions sur l'importation d'oiseaux domestiques dans l'UE en espagnol jusqu'aux questions complexes du droit d'auteur sur l'Internet en anglais, tout peut arriver à l'interprète.

Michel Lesseigne traite ses langues en bon père de famille. Il associe des qualités précises à chacune d'elle : l'allemand est plutôt le type rationnel et le plus difficile dans la traduction. Le néerlandais par contre n'est que rythme et musicalité. Dans l'anglais, il aime particulièrement la littérature. L'espagnol est le petit dernier : « J'ai appris l'espagnol lorsque je gagnais déjà régulièrement ma vie. La langue a beaucoup plus d'amplitude que les autres parce qu'elle embrasse tout le continent sud-américain. » Apprendre des langues est pour Lesseigne comme se plonger dans une nouvelle religion : « Je me suis totalement soumis. » Ce n'est pas lui qui maîtrise les langues mais les langues qui le maîtrisent.
Lorsque le nombre des langues officielles dans l'UE est passé en 2004 à 20 (huit langues ont été ajoutées aux langues communautaires à l'époque), puis en 2007 de 20 à 23, Lesseigne a cru que cela signifierait une cacophonie définitive : « Je n'aurais jamais imaginé que cela puisse fonctionner sans problème. Comme par miracle, les interprètes sont toujours là au bon moment ! »
Rita Silva assure que la machinerie de traduction du Parlement de l'UE ne connaisse pas de pannes. La Portugaise de 50 ans résolue est assise dans un bureau décoré de photos de chats et fume. Concentrée, elle passe en revue des tableaux excel sans fin : 506 combinaisons linguistiques sont possibles au Parlement européen ; ce qui requiert une planification digne d'un état-major. Au bout de quelques minutes, Rita Silva dit : « Ce matin, 562 interprètes exactement sont opérationnels. »
Toutes les semaines, elle coordonne le service d'environ 1000 interprètes à Strasbourg ou Bruxelles, selon l'endroit où siège le Parlement. Bien sûr, il y a parfois pénurie d'interprètes, surtout dans des langues rarement parlées comme le gaélique ou le maltais, explique Rita Silva qui parle elle-même cinq langues. Si une traduction directe n'est plus possible, le système de relais entre en vigueur : les interprètes hongrois ou roumains traduisent leur propre langue en anglais ou en français, les interprètes allemands ont recours à la langue de transition pour leur propre traduction. « Les langues sont en priorité une affaire politique », epxlique Rita Silva ce procédé compliqué, « chaque député a le droit de parler sa langue maternelle ; les politiques n'ont pas besoin d'être polyglottes ! »
Les serveurs en livrée qui ont servi thé et café dans la salle plénière viennent en dernier dans les cabines des interprètes. Tandis que ses deux collègues sont assises penchées en avant sur leurs sièges en suivant le déroulement de la séance, Michel Lesseigne traduit le discours rapide d'une députée allemande : « durch die kalte Küche » [par la cuisine sans feu] dit l'Allemande. « par la petite porte » dit Lesseigne. « Das Kind mit dem Bade ausschütten » [Jeter l'enfant avec l'eau du bain] dit l'Allemande, « lâcher la proie» entendent les députés francophones dans la salle. Lesseigne parle d'une voix ferme, presque simultanément avec l'Allemande. « Dans le meilleur des cas, je sais ce que l'orateur va dire. » Cela ne fonctionne que rarement. Plus d'un député se perd dans ses propres phrases, mots et langue s'emmêlent. Le président exhorte les conférenciers à rester brefs, pourtant, les députés aimeraient en dire le plus possible en quelques minutes. Dès que l'oratrice se lance dans les chiffres, Michel Lesseigne prend des notes. La députée vient-elle de dire « einhundertneunzig » [cent quatre-vingt-dix] ou « einundneunzig » [quatre-vingt-onze] ? Une syllabe avalée peut être décisive. Le temps de parole est échu : la députée allemande se laisse retomber dans son fauteuil. Michel Lesseigne appuie sur le bouton rouge de sa console d'interprète : le micro est éteint, lui aussi se détend et essuie ses mains moites à son costume gris.
Sa collègue prend le micro. Pendant qu'elle se tord les mains, le comité change de sujet : il n'est soudain plus question d'émissions de CO2 pour les petites voitures mais de poulets chlorés en provenance des Etats-Unis. Une grande partie du travail quotidien est régie par le chaos et personne ici ne peut présager quoi que ce soit, dit Michel Lesseigne. Il entend parler pour la première fois aujourd'hui de poulets chlorés. Même s'il a la possibilité de prendre bientôt sa retraite, Michel Lesseigne est loin d'envisager de s'arrêter. Il aimerait tout d'abord passer à mi-temps pour pouvoir séjourner plus longtemps aux Canaries. « Au bout de trois semaines, le stress me manque. »
Liens:
Les coûts de l'interpretation
Quelques faits
L'interprétation
Les langues au PE
Multilinguisme
Julia Rosch est trainee dans la rédaction du site eurotopics.net du Centre fédéral pour l'éducation poltique.
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Langue originale Allemand
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