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Magazine / Politique / Kosovo / Débats | 19.03.2008

Kosovo: Un nouvel Etat en Europe

de Dirk Auer


Le 17 février 2008, le Kosovo a proclamé son indépendance. Quelques pays européens comme l'Allemagne ou la Grande-Bretagne ont déjà reconnu le nouvel Etat. D'autres s'y opposent formellement. A quels défis le Kosovo et l'Union Européenne seront-ils confrontés ?


Le moment était historique et attendu de longue date : "Nous, les dirigeants démocratiquement élus de notre peuple, déclarons ici le Kosovo un Etat indépendant et souverain", a proclamé Hashim Thaci le 17 février 2008 devant les députés du parlement kosovar. Le jour même, le premier ministre demandait aux gouvernements du monde entier de reconnaître le nouvel Etat.

Le Président du Kosovo Fatmir Sejdiu et le Premier ministre Hashim Thaci
Photo: AP


L'UE n'ayant pas réussi à s'accorder sur une ligne politique commune, chaque pays a donc décidé par lui-même de la conduite à tenir vis-à-vis du nouvel Etat. L'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont rapidement reconnu le Kosovo. La Bulgarie hésite et Chypre refuse catégoriquement de le faire, au motif que la reconnaissance du Kosovo pourrait créer un précédent aux yeux d'autres régions et minorités qui aspirent à l'indépendance.

Le manque de légitimité du nouvel Etat pose également problème. Certes, les "massives violations des droits de l'homme en 1998-1999 ont créé une juste cause pour l'indépendance du Kosovo", comme l'écrivait Thomas Ferenczi le 22 février 2008 dans le quotidien français Le Monde. Mais "la reconnaissance de l'indépendance, faute d'obtenir l'accord de la Serbie et la sanction des Nations Unies, n'est pas pleinement légitime."

Intégrité territoriale contre droit à l'autodétermination

La résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies s'était effectivement bien gardée de toucher à l'intégrité territoriale de la Serbie. Cette résolution, en vigueur depuis la fin de la guerre au Kosovo, constitue jusqu'à présent le fondement juridique de la mission de l'ONU chargée d'administrer le Kosovo depuis huit ans. C'est à elle que le gouvernement serbe s'est référé pour qualifier la déclaration d'indépendance d'acte illégitime. Mais de nombreux spécialistes de droit international sont eux aussi d'avis que d'un point de vue juridique la position de la communauté internationale est très fragile.

Le journaliste luxembourgeois David Broman mettait ainsi en garde le 21 février 2008 dans l'hebdomadaire Le Jeudi contre la reconnaissance "précipitée" d'un Kosovo indépendant : "Toute violation du droit international, les Européens le savent, est un coup porté à l'autorité des Nations Unies. Que les Etats-Unis, favorisés par la loi du plus fort, n'hésitent pas à se priver du droit international, c'est une chose. Mais les Européens […] ne disposent, en matière de politique extérieure (mis à part la toute petite carotte que représente une promesse d'adhésion) que 'l'arme' du respect du droit."

Les partisans de la reconnaissance, de leur côté, en appellent au droit à l'autodétermination pour les Albanais du Kosovo. Doit-on, en vertu des atteintes massives aux droits de l'homme sous le régime de Slobodan Milosevic, accorder à ce droit plus de valeur qu'à la revendication de la Serbie attachée à conserver son intégrité territoriale ? La question, faisait remarquer Cyrill Stieger le 17 février 2008 dans le Neue Zürcher Zeitung, prête à des "débats et des controverses sans fin. Mais on aura beau dire et beau faire, [...] le poids des faits est tel qu'il n'eût pas été possible de renverser le cours de l'Histoire."

Le Kosovo, un "dangereux précédent" ?

Les critiques émanent surtout des pays qui n'ont toujours pas reconnu le Kosovo par crainte d'un effet domino dans d'autres zones de conflits. Au nombre de ces pays se trouvent l'Espagne, la Roumanie, la République slovaque et Chypre. Dans le quotidien espagnol El Pais du 19 février, Ignacio Camacho voit dans l'indépendance du Kosovo un précédent dont pourraient dorénavant se réclamer tous les mouvements sécessionnistes : "Désormais, tous les nationalismes rampants, d'un degré de fanatisme plus ou moins fort, savent que s'ils viennent à proclamer leur indépendance, la France, l'Allemagne ou même les yankees sont capables de regarder de l'autre côté pour des raisons de convenance stratégique, voire même d'aller jusqu'à donner leur assentiment ou leur bénédiction."

Eliza Francu évoquait le 18 février dans le quotidien roumain Gandul "des régions qui [pourraient] se sentir en droit de réclamer la même chose : Abkhasie, Ossétie du Sud, Transnistrie, Pays basque. La liste pourrait s'étendre presque jusqu'aux portes de Bucarest."

Consolidation de l'économie

Agron Bajrami, rédacteur en chef du journal kosovar Koha Ditore, fait remarquer pour sa part dans un article écrit pour le Neue Zürcher Zeitung le 22 février que dans la province elle-même, la déclaration d'indépendance n'est que le début du vrai travail. L'ère du combat pour la liberté s'est achevée, ouvrant celle de la lutte "pour un nouveau Kosovo, qui représente un Etat européen indépendant, non seulement du point de vue géographique, mais également sur les plans politique, social et culturel."

Compte tenu de la situation économique catastrophique, du mauvais niveau d'éducation, de l'instabilité des institutions politiques et des tensions ethniques persistantes, il s'agit là d'une tâche gigantesque pour laquelle on ne peut pas laisser le jeune Etat livré à lui-même, avertit Andrés Ortega dans El Pais du 8 février : "Le pays n'est ni prêt ni viable. Le Kosovo a besoin de l'aide internationale à tous les niveaux - économique, militaire, policier et administratif - pour subsister et se transformer en un Etat digne de ce nom."

De fait, même dans le nouvel Etat du Kosovo, c'est un administrateur international, le diplomate néerlandais Pieter Feith qui aura le dernier mot, puisqu'il aura les pleins pouvoirs pour abroger des lois ou destituer des hommes politiques. En outre, quelque 2 200 magistrats, policiers et fonctionnaires administratifs des pays de l'UE doivent constituer une mission de justice et de police appelée Eulex. Ils seront soutenus par les 17 000 soldats de la force pour le Kosovo (Kfor), qui restent stationnés dans la région. Selon l'analyse de Norbert Mappes-Niediek, spécialiste de l'Europe du Sud-Est, dans l'hebdomadaire Die Zeit du 16 février 2008, l'indépendance du Kosovo n'est "à bien y regarder, que la naissance d'un troisième semi-protectorat européen dans les Balkans – après les malheurs de la Bosnie et la sévère mise sous tutelle de l'Albanie."

La plus grande incertitude règne encore sur la forme juridique que revêtira le transfert de responsabilité entre les Nations Unies et la nouvelle mission de l'UE. Il est clair toutefois que le défi principal sera la consolidation de l'économie, écrivait le 14 février 2008 dans le Neue Zürcher Zeitung le journaliste Thomas Muster, pour qui la situation actuelle "n'inspire guère confiance."

Dans cet Etat qui compte deux millions d'habitants, plus de 40% de la population active est sans emploi. Le revenu mensuel moyen est de 250 euros. Avec une moyenne d'âge de 25 ans, le Kosovo affiche en même temps la population la plus jeune d'Europe et le taux de natalité le plus élevé du continent. Entre 30 000 et 40 000 personnes nouvelles arrivent chaque année sur un marché du travail qui n'a guère de perspectives à leur offrir. Car "la fragilité de l'environnement politique et la corruption, très répandue, n'incitent guère les investisseurs étrangers à se lancer dans l'aventure.", dit encore Muster dans le NZZ.

Le danger d'une partition

Un autre problème se pose avec la persistance des tensions ethniques qui font obstacle au multiculturalisme revendiqué par la nouvelle République. Au mieux, les Albanais, les Serbes et les Roms vivent en parallèle, en sociétés cloisonnées et coupées les unes des autres. Jiří Dienstbier, ex-ministre tchécoslovaque des Affaires étrangères et ancien rapporteur des Nations Unies pour les Droits de l'Homme dans les Balkans s'est montré peu optimiste quant à l'avenir du Kosovo comme société civile moderne : "Le terme 'kosovar' a une connotation pluriethnique. Cependant, au Kosovo, personne ne se considère comme Kosovar. On est Albanais, Serbe, Turc ou Rom."

Les divisions ethniques vont probablement continuer à se creuser. Les Serbes ont déclaré qu'ils ne voulaient pas collaborer avec la nouvelle administration de l'UE et, soutenus par Belgrade, commencent à mettre en place des institutions parallèles. Ainsi pourrait devenir réalité ce que la communauté internationale voulait justement empêcher : une partition ethnique et de nouveaux conflits.

Quel dialogue avec Belgrade ?

Le gouvernement serbe a annoncé l'arrêt du processus de rapprochement avec l'UE. De nombreux hommes politiques de l'Union ont beau affirmer leur volonté, à long terme, d'intégrer la Serbie – et le Kosovo – dans l'UE, l'une des tâches essentielles pour l'avenir n'en demeure pas moins, selon le quotidien suédois Dagens Nyheter du 22 février 2008 "d'établir le dialogue avec Belgrade." Avoir jusqu'ici négligé de le faire est pour Nikos Konstandaras, comme il l'explique dans le journal grec Ekathimerini du 11 février, le véritable échec de l'UE en matière de politique étrangère. C'est, selon lui, pousser implicitement le principal pays des Balkans à s'isoler : "Alors qu'ils s'obstinent à leur faire admettre la perte du Kosovo en échange d'une éventuelle entrée dans l'Union européenne, les hommes politiques européens semblent bien peu se soucier de ce qui arrivera aux Serbes."

La suite des événements est bien difficile à prévoir. Il n'y a guère qu'une chose que l'on puisse affirmer avec certitude, dit Cyrill Stieger dans le Neue Zürcher Zeitung : "Ce qui attend la mission de l'UE… est une tâche de longue haleine et éminemment délicate."

 
Dirk Auer
Dirk Auer a fait des études en sciences sociales à l'Institut de sociologie de l'université d'Oldenbourg avant d'y travailler comme collaborateur scientifique. Il vit ...
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Traduction
Catherine Weinzorn

Langue originale Allemand

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

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