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Magazine / Actualité / L'énergie nucléaire / Article | 04.10.2008
Une rayonnante certitude
de Renata Kossenko
D'abord vint la poussière, puis le silence – il y a 50 ans, des déchets radioactifs explosèrent dans la centrale nucléaire russe de Maïak. Jusqu'à aujourd'hui, les victimes se battent pour leur reconnaissance.
Au premier coup d'oeil, Tatarskaïa Karabolka est un village tatare typique. Propre, ordonné, avec de hautes palissades devant toutes les maisons. Or, aucune clôture n'est ici en mesure de protéger les gens du danger qui les menace le plus. L'Etat non plus n'en est pas capable. Le danger passe à travers les murs, à travers la peau, pénètre les os.

Photo: AP
"Ici, le cancer fait des ravages dans toutes les maisons", dit Gultschara Ismagilowa. La porte de la clôture se referme derrière elle. A côté de la maison, une voiture est en train de rouiller. Elle avait été blanche un jour et avait appartenu au père de Gultschara. A l'époque directeur du soviet du village, c'était le seul luxe qu'il s'offrait. La fille dit que son père avait rêvé d'une vie meilleure pour les habitants du village. Puis il a succombé au cancer. Désormais, Gultschara, aujourd'hui âgée de 61 ans, dirige le mouvement "Pour un Karabolka sans radioactivité".
Une ville secrète dans l'Oural
Tatarskaïa Karabolka est situé en plein Oural, à la frontière entre l'Europe et l'Asie. La région était fertile en fait: riche en forêts de bouleaux regorgeant de baies et de champignons, en lacs et en rivières emplis de poissons. Puis, les premières usines du centre industriel soviétique Tcheliabinsk empestèrent l'air. Et ensuite, dans le secret le plus complet, une centrale nucléaire fut construite à 40 kilomètres de Karabolka. C'était en 1949.
Une ville secrète était née. Sorokovka fut son premier nom, elle en a eu beaucoup afin qu'on puisse mieux la cacher. Aujourd'hui, on l'appelle Oziorsk. Elle n'a longtemps émergé d'aucune carte. Issus des quatre coins du pays, les meilleurs scientifiques, physiciens et chimistes soviétiques y ont travaillé. Ils étaient chargés d'édifier un bouclier atomique contre les Etats-Unis, de travailler l'uranium jusqu'à ce que du plutonium utilisable pour la fabrication d'armes en résulte. C'était la réponse de Staline à Hiroshima et Nagasaki. L'usine s'appelait "Maïak", la fierté d'une superpuissance en essor.
"Le sol vibrait sous nos pieds", se souvient Gultschara à propos de sa première confrontation avec le monde secret de Maïak. C'était un jour d'automne en 1957, il y a 50 ans. Gultschara avait 11 ans et déterrait des pommes de terre avec d'autres écoliers du village lorsque la récolte a été soudainement interrompue, à 16 heures 22, par une explosion. Les gens furent pris de panique, croyant à une guerre, ils se précipitèrent au village, bloquèrent fenêtres et portes, et attendirent une seconde explosion. Mais elle n'eut pas lieu. Le jour suivant non plus.
La plus grande catastrophe nucléaire avant Tchernobyl
De son index, Gultschara essuie la poussière du bord de la fenêtre, elle ne la supporte pas. A l'époque, après l'explosion, une poudre bizarre s'était déposée partout. A l'école, les enfants la nettoyaient à l'aide d'une solution à base de chlore. Ainsi en avait-il été ordonné. La poussière provenait du nuage sombre qui, après l'explosion, était apparu à l'horizon. Ce n'est que plusieurs décennies plus tard que Gultschara prit connaissance de l'expression "Trace de l'Oural septentrional" par laquelle les scientifiques désignent la pollution radioactive. 300 kilomètres de long, 50 kilomètres de large.
Plus de 20 000 personnes des alentours de la ville secrète de Sorokowka ont à l'époque essayé de deviner ce que l'explosion pouvait bien signifier. Dans l'usine de Maïak, on savait pertinemment ce qui s'était passé: un réservoir en béton, empli de déchets nucléaires liquides, avait explosé – car l'on avait enfreint les réglementations de réfrigération, comme le révèlent des enquêtes ultérieures. Le site de l'usine a été à lui seul irradié à 666 millions de Gigabecquerel. Avant Tchernobyl, qui 29 ans plus tard, devait, selon les rapports de Greenpeace et d'autres experts, être considéré comme 20 fois plus grave encore, il s'agit de la plus grande catastrophe atomique du monde. Et personne n'en a rien su.
Au cours des deux premiers mois, l'armée est venue et a emmené 10 000 personnes. On ne leur dit pas pourquoi. On détruisit les maisons vides et on tua le bétail si bien que leurs propriétaires ne revinrent jamais. On ne leur permit pas d'emporter d'objets personnels. Tout avait été contaminé d'isotopes radioactifs.
Gultschara Ismagilowa montre une vieille photo en noir et blanc accrochée au mur: ses grands-parents. La photo aussi est irradiée. Si les soldats étaient venus dans le village de Gultschara, elle n'aurait pas eu le droit de la conserver. Or, les soldats ne vinrent pas. Karabolka est l'une des trois cités les plus irradiées qui n'ont jamais été évacuées.

Photo: AP
Des pommes de terre contaminées, de l'eau contaminée
Le destin du village se laisse désormais reconstruire à partir de documents secrets qui ont été seulement rendus publics à partir des années 90. Il en découle: Karabolka aurait en fait aussi dû être déplacé. Moscou avait mis de l'argent à disposition et peu de temps après, un rapport selon lequel Karabolka avait été évacué, arriva à Moscou. En réalité, seuls les Russes avaient été emmenés hors du village – les Tatares quant à eux furent astreints à des travaux de nettoyage. Les unités de travail "volontaires" étaient accompagnées par des membres de l'armée, équipés de masques respiratoires.
Gultschara dut aussi aller aux champs, comme tous ceux de son école. Pendant tout le mois d'octobre, ils jetèrent des pommes de terre contaminées tout juste récoltées, dans des fosses qui étaient ensuite comblées à l'aide de tracteurs. Elle marchait à quatre pattes dans les champs, sans gants. Pendant les pauses, elles cuisaient des pommes de terre qu'elle avait sauvegardées des fosses en cachette, dans de l'eau puisée dans la rivière contaminée. Leurs corps réagissaient alors déjà. Un garçon devint sourd, le frère de Gultschara perdit ses cheveux, sa mère accoucha prématurément.
L'été qui suivit, Gultschara ne put pas quitter son lit. Pendant trois semaines, elle subit des crises de délire accompagnées d'une fièvre à 41 degrés. Elle vomissait, ses articulations lui faisaient tellement mal qu'elle ne pouvait plus marcher. Contamination radioactive – encore un mot que Gultschara n'apprit que durant la Perestroïka. Lorsqu'elle, qui maintenant travaille en tant qu'assistante médicale, lut les premières études publiques sur la radioactivité, elle fut prise d'une étrange sensation. Elle pressentit que la radiation avait pu engendrer le cancer dont son père mourut, dont sa mère et son frère souffrent. Le cancer, que l'on trouve dans presque toutes les maisons de son village natal.
Une guerre bureaucratique pour les droits des victimes
La Perestroïka avait pourtant aussi apporté l'espoir – au début. A partir de 1993, les nettoyeurs, appelés "liquidateurs", auraient en principe eu droit aux avantages sociaux. Gultschara espère alors une vie nouvelle pour son village et elle-même. Mais, en 1998, l'administration régionale de la Protection sociale rejette la demande qu'elle et ses camarades de classe avaient déposée. Ils manquaient de preuves quant à leur participation aux travaux de nettoyage.
Depuis, Gultschara ne trouve que rarement le sommeil. Après ses journées de travail à la clinique, elle s'assied à son bureau pour combattre l'Etat. Elle écrit des demandes, des lettres, des plaintes, parfois toute la nuit durant. En 2002, elle a gagné une action en justice, elle est désormais reconnue comme liquidatrice. Elle a aussi aidé beaucoup de ses voisins. Elle a mené environ 200 procès. Pour son combat, elle a gagné cette année le prix d'une organisation pour les droits de l'homme.
Gultschara sourit lorsqu'elle montre la distinction. Elle sourit rarement. Elle est trop souvent en colère. Le combat est en effet loin d'être fini. Malgré les mises en garde venant d'écologistes, le ministère régional de la Sécurité radioactive et écologique continue d'affirmer que le village n'est pas menacé. "Ces personnes ne sont pas reconnues comme étant concernées. Cela signifie qu'elles n'ont pas été irradiées", comme vient de le déclarer en septembre dernier le directeur du ministère Gennadij Podtesow. Cela touche en tout 7000 personnes dans l'ensemble de la région.
20 morts par an dues au cancer
Les expertises du service météorologique russe "Rosgidromet" témoignent par contre d'une haute contamination radioactive du village. Wladimir Tschuprow de Greenpeace ajoute à cela: "Karabolka est fortement pollué." La terre et les plantes des jardins par exemple sont particulièrement infectées d'isotopes de strontium 90, produit de la fission de l'uranium, qui peut libérer une radioactivité atteignant jusqu'à 25,9 Gigabecquerel. La limite critique est de 11,1 Gbq. Des surfaces labourées qui se trouvent à deux kilomètres du village, il est officiellement permis d'utiliser la terre – Greenpeace a pourtant entre-temps prouvé grâce à des tests que la pollution en isotopes de plutonium 239 et 240 y est dix fois supérieure à celle stipulée par les directives. "Les paysans moissonnent directement dans la Trace de l'Oural septentrional, dans un environnement hautement irradié. Les vaches mangent le foin, les paysans mangent les vaches et leurs produits laitiers."
Chaque année, 15 à 20 personnes meurent à Karabolka, avant tout du cancer. Qui a pu, a fui. Les gens retournent dans leur village natal seulement une fois qu'ils sont morts. Pour être enterrés dans l'un des huit cimetières.
Inculper l'Etat russe ?
Qu'est-ce que tu fais encore ici, est une question que Gultschara entend souvent. Cela fait 40 ans qu'elle a un second domicile, pourtant elle revient tous les vendredis dans son village, à Karabolka, où sa mère habite. Gultschara apporte souvent du pain, les chômeurs sont nombreux au village. Elle apporte aussi des médicaments analgésiques. La pharmacie du village est la plupart du temps en rupture de stock.
Que cherche-t'elle à Karabolka? Parfois, elle se pose elle-même la question, la nuit, quand elle n'arrive pas à dormir. C'est aux premières lueurs du jour qu'elle quitte ensuite la maison et descend la rue de la Révolution d'Octobre où il y a de plus en plus de maisons vides, derrière des palissades qui ne peuvent plus protéger leurs propriétaires. Parfois elle reste sans bouger devant une maison. Puis elle pense à Strasbourg, à la Cour de justice des Communautés européennes. Elle entendu dire que là-bas, la justice règne. Qu'elle pourrait y accuser l'Etat russe, pour 50 ans de mensonge intégral. Qu'elle pourrait y exiger la transplantation définitive de Karabolka et une indemnisation pour la souffrance que l'Etat et ses expériences atomiques ont causée. Elle pourrait peut-être même revendiquer la fermeture de Maïak – Maïak est en effet encore en activité, et en 1976, une autre usine fut construite pour le traitement des déchets radioactifs. Il n'y a pas une semaine qu'un réservoir s'est fissuré dans cette usine, un réservoir rempli de déchets radioactifs liquides. La chose a coulé le long de la rue sur une distance d'un kilomètre et demi.
Et puis, il y a encore cette autre pensée. La pensée vers un ennemi que le combat contre la radioactivité rend vain. C'est le cancer. Gultschara aussi en a un, du foie. Lors du dernier examen, ils lui ont dit que la tumeur avait grandi de dix centimètres.

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Traduction
Elise Graton
Langue originale Allemand
Source originale Der Tagesspiegel, November 2007
© Bundeszentrale für politische Bildung
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