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Magazine / Actualité / Chine / Interview | 13.08.2008
"La Chine est un terrain miné"
de François Jullien
Le philosophe français François Jullien parle du traumatisme et de la montée de la Chine, de la différence entre le jeu d'échecs et le jeu de go et des droits de l'homme et de l'harmonie chinoise.
euro|topics: Monsieur Jullien, que faut-il savoir sur la pensée chinoise si l'on veut comprendre la montée du poids économique et politique de la Chine ?
Il faut d'abord tenir compte de l'histoire. Aujourd'hui on oublie trop facilement que l'importance de la Chine n'est pas une nouveauté. Jusqu'au 15è siècle le monde chinois était aussi développé que le monde européen : je pense aux jonques, à la poudre, à la boussole, à l'hydraulique ou à la théorie du magnétisme.

L'Europe occidentale a connu un développement soudain à partir du 16è et du 17è siècle. Grâce au profit tiré de la pensée du modèle, il y avait une grande poussée inventive, scientifique, physique et des applications techniques : Galilée, Descartes, Newton. Par rapport à ce déphasage, il ne faut pas oublier que c'est l'Europe qui est allée en Chine : d'abord par les missions au 16è et au 17è siècle, puis pour la guerre au 19è siècle, quand on a voulu ouvrir de force les ports chinois au commerce.
euro|topics: Depuis quand la Chine a-t-elle rattrapé son retard ?
Ainsi, à la fin du 19è siècle, la Chine s'est réveillée conquise – auparavant aussi, elle a été conquise par les Mongoles et les Mandchous – mais à cette époque c'était une conquête culturelle par une civilisation qui avait plus de possibilités techniques que la Chine. Cela a été une découverte traumatique, une blessure pour les Chinois. Au début du 20ième siècle, à la pire époque de l'histoire chinoise, le grand but de la Chine a été de rattraper et de dépasser l'Occident. On pourrait dire qu'aujourd'hui la Chine est à la fin du rattrapage et au début du dépassement.
euro|topics: Comment la Chine a-t-elle pu y arriver ?
La Chine a appris de l'Occident, elle a appris à faire comme nous. Elle a emprunté à la science, à la technique, des modèles politiques, notamment la révolution – celle-ci est une notion tout à fait occidentale. En même temps, elle a su garder ses propres traditions. Selon le slogan de Mao « marcher sur ces deux jambes », la jambe occidentale par devant, la jambe chinoise par derrière. Ainsi on pourrait dire que la Chine d'aujourd'hui dispose de doubles ressources.
Mais la Chine semble quand même encore très loin des valeurs occidentales telles que la liberté de presse ou les droits de l'homme. Ainsi, pendant les Jeux olympiques, l'accès Internet pour la presse occidentale ne sera pas complet, mais « autant que possible ». On n'a pas affaire à un interdit, mais plutôt à une barrière ou une régulation.
Le gouvernement chinois évite des positions totalement frontales. La Chine risque à tout moment de s'enflammer dans des incendies divers : soit pour des raisons de déséquilibre, de violence sociale ou de rupture idéologique. La Chine est sur un terrain relativement miné, prêt à s'embraser. L'attentat à Pékin de la semaine dernière en témoigne. Face à cela, la politique des dirigeants chinois est de maintenir la régulation. On appelle cette stratégie « souffler le chaud et le froid », ouvrir et fermer : faire entendre à la fois la puissance chinoise et le fait que la Chine n'accepte pas d'ingérence étrangère et en même temps faire entendre un compromis parce que les intérêts économiques, les échanges, les relations internationales impliquent ce compromis. Il y a une relation qui est : affirmation de puissance sans vouloir couper les liens. Effectivement, d'une année à l'autre, la puissance chinoise s'affirme et les occidentaux y sont de plus en plus attentifs.
euro|topics: Est-ce que la montée de la Chine a renforcé le changement des perceptions mutuelles ?
Les perceptions ne sont pas totalement symétriques. Il y a dix ans, on s'intéressait peu à la Chine lors de rencontres internationales. Maintenant, il n'y a pas une seule réunion où on ne se poserait pas la question sur l'avenir de la Chine ou sur ses positions actuelles. La Chine pense selon deux catégories : en termes du « dedans » chinois et du « dehors » étranger. Aujourd'hui son partenaire principal, ce sont les Etats-Unis. Alors, l'intérêt pour la Chine est plus grand de la part de l'Europe que réciproquement. La Chine est très consciente du fait qu'elle est la puissance montante du monde et elle sait bien qu'elle jouera un rôle central dans les rapports à venir.
euro|topics: Son influence se fait sentir dès maintenant.
Considérez par exemple la présence chinoise à l'étranger. Elle se développe d'une manière que j'appelle « la transformation silencieuse », à partir d'une notion chinoise. A Paris, la présence chinoise devient de plus en plus grande, non seulement dans un quartier, mais on connaît aussi de plus un plus les fêtes chinoises, la fête du Printemps surtout, qui jouissent d'une grande popularité. Puis, il y a les élèves chinois qui vont dans les grandes écoles et qui sont de plus en plus nombreux. Et tout cela se passe d'une manière très discrète. Pas seulement en Europe, mais aussi aux Etats-Unis et au Canada.
euro|topics: Comment la notion de la transformation silencieuse va-t-elle de pair avec l'attention des médias que la Chine attire pendant les Jeux olympiques ?
La Chine est fière d'attirer l'attention et de provoquer les regards du monde, aussi pour des raisons nationalistes. Quand on renonce au socialisme et à l'idéal politique, c'est le nationalisme qui remplace cela à titre de substitut. Mais la question est : que regarde-t-on ? On oppose souvent le jeu de Go au jeu d'échec, ce jeu occidental par excellence qui est frontal. Le jeu de Go par contre est un jeu d'enveloppement et d'influence. Il s'agit de gagner progressivement du territoire par l'influence. Les Jeux olympiques démontrent les deux : la continuité discrète et le succès spectaculaire qui en est l'aboutissement.
euro|topics: Pour négocier avec la Chine, soit sur la question du Tibet, soit sur d'autres sujets urgents, l'Europe devrait-elle changer de stratégie ?
Si on prend la question des droits de l'homme – un débat très pressant – il me semble clair que la Chine a préparé une sorte de défense contre les critiques qui sont faites : en promouvant d'autres valeurs. Par exemple, l'importance de l'harmonie. Aujourd'hui, il y a un discours habilement ambigu qui consiste à dire : oui, il faut les droits de l'homme mais il faut aussi de l'harmonie.
euro|topics: Ce discours ambigu est-il un discours plutôt élitiste ?
La tradition chinoise ne se trouve pas seulement dans les livres des intellectuels, mais aussi dans la cuisine et dans les « exercices du souffle. » Les Jeux olympiques, par contre, sont des jeux occidentaux. Ce qui compte c'est la vitesse, la rivalité et la performance et non pas la régulation de l'énergie, le mouvement harmonieux comme c'est le cas pour le Tai-chi, la boxe chinoise ou les arts du souffle. La culture du rituel allait à la rencontre de la compétition. Pour la première fois, les Jeux olympiques, qui, il y a quatre ans, sont retournés dans leur berceau grec, s'exportent culturellement. Bien sûr, il y avait les Jeux olympiques au Japon ou en Australie, mais ces pays étaient sous l'influence américaine ou occidentale.
euro|topics: Les Européens et les Chinois, peuvent-ils se comprendre en général ou sont-ils trop différents les uns des autres ?
Evidemment, la communication est possible. Il y a pour moi un commun de l'humanité qui est l'intelligible. Je suis contre l'idée que les cultures soient refermées sur elles-mêmes et ne parlent que d'elles-mêmes. Mais ce dialogue ne sera possible que si nous ne faisons du travail nécessaire. Ce dialogue n'est pas donné d'emblée. En Chine, les « valeurs asiatiques » sont parfois perçues comme inintelligibles pour l'Occident – cela est très dangereux. Et en Occident, il y a toujours un culte du mystère chinois, un culte exotique de la Chine qui oscille entre la peur et la fascination. Il vaudrait mieux élaborer les conditions de possibilités de cette intelligibilité commune.
L'interview a été menée par Nikola Richter.

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