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Magazine / Actualité / La crise financière / Débats | 07.11.2008
Une question capitale
de Andreas Bock
Avec le déclenchement de la crise financière mondiale de septembre 2008, le monde financier est confronté à une césure. Est-ce la fin du capitalisme moderne ? Quels rôles le marché et l'Etat joueront-ils à l'avenir ? La presse européenne met au banc d'essai le système capitaliste.
L'insolvabilité de la banque d'investissement américaine, Lehman Brothers au cours du mois de septembre 2008 a durablement secoué et la confiance dans le capitalisme moderne. La faillite des grandes banques d'investissement à Wall Street, l'effondrement des cours des Bourses du monde entier et la faillite de nombreuses banques en Europe marquent un tournant historique. Face à l'ampleur de la crise financière, la presse européenne se pose la question de savoir si l'on pourrait parler de la fin du capitalisme.

Photo : AP/Aaron Favila
Déjà en juillet 2008, l'économiste américain Joseph Stiglitz estimait dans le Financial Times Deutschland que l'idée néolibérale était vouée à l'échec. « Le fondamentalisme de marché néolibéral a toujours été une doctrine politique qui servait certains intérêts. Elle n'a jamais été appuyée par la théorie économique, encore moins par les expériences de l'histoire. » La crise financière internationale a ébranlé le capitalisme occidental jusque dans ses fondements, constatait le journal hebdomadaire hongrois Figyelő le 25 septembre dernier et se demandait « si la crise enterrera avec elle le système capitaliste occidental et si le poids de l'économie mondiale va se déplacer 'définitivement' vers l'Extrême Orient ? »
La fin d'une ère
C'est justement l'ampleur de la crise qui a amené plusieurs journaux à parler de la fin d'une ère. Ainsi, Lluís Bassets, le rédacteur en chef adjoint du quotidien espagnol El País comparait dans son blog du 24 septembre la fin de Wall Street à la chute du mur de Berlin. « A présent, nous assistons au naufrage de la dernière idéologie triomphante. ... Le moteur de cette époque révolue était la cupidité. » , estimait le 16 octobre dans le quotidien espagnol El Mundo que « Après les 30 glorieuses (et années keynésiennes), années d'hégémonie sociale-démocrate qui ont succédé à la Seconde Guerre mondiale, suivirent 30 autres années, lesquelles ont dominé la scène de façon impériale - cette fois-ci avec le néolibéralisme ... Mais la crise de septembre 2008, ..., pourrait marquer la fin de cette étape. »
Et le 26 septembre, le quotidien néerlandais qualifiait la crise financière internationale de crise « historique », « car personne ne peut plus affirmer que le libre-échange sans limites conduit systématiquement à un monde meilleur. On ne peut plus non plus croire à la vieille légende libérale selon laquelle le marché se corrige toujours lui-même. ... L'été indien de 2008 s'inscrira dans l'histoire comme le moment ayant marqué la disparition de la dernière idéologie politique du 20ème siècle. »
Que peut-on encore sauver ?Le Figaro le 14 octobre. « D'abord non seulement le capitalisme ne va pas disparaître, mais il va rester, heureusement, le système dominant de l'économie mondiale. Et il va ressortir de cette crise plus fort, car assaini de certaines pratiques outrancières, que le marché finit toujours par corriger. »
Parce que les raisons à la crise financière ne sont pas évidentes, João Marques de Almeida, membre du cabinet du président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, ne peut pas comprendre une critique du capitalisme générale. « S'en prendre au capitalisme à cause de la crise financière, c'est comme s'attaquer à la démocratie parce que des partis extrémistes remportent des sièges au Parlement. … Le capitalisme est plus qu'une économie. Sans capitalisme, il n'y a aucune liberté individuelle, aucune diversité politique et aucune société réussie », écrivait de Almeida le 29 septembre dans le journal économique portugais Diário Económico. Le 28 septembre, dans l'hebdomadaire britannique The Observer, le politologue John Gray, a apporté sa contribution très analytique sur la situation : « Ce qui vient de se produire, ce n'est que la fin d'un type de capitalisme – la variante particulièrement instable qui existait en Amérique au cours des 20 dernières années. Cette expérience du 'laissez-faire' financier vient de s'effondrer. »
La critique du capitalisme américain, Naomi Klein, refusait de se laisser bercer d'illusions en ce qui concerne l'avenir du capitalisme. Elle était convaincue « qu'il ne fallait pas croire les déclarations exagérées selon lesquelles la crise des marchés entraînerait la mort du libre marché. … En période d'essor il est même utile de prêcher le laissez-faire puisqu'un Etat presque absent tolère la croissance des bulles spéculatives. Si celles-ci éclatent, cette idéologie devient un piège et on la range au placard ... Mais que personne ne se trompe : l'idéologie sera ressortie dès que les actions de sauvetage seront achevées, » écrit-elle le 25 septembre dans le quotidien espagnol La Vanguardia.
Le retour de l'Etat
Suite à la critique du principe néolibéral du capitalisme et face au gigantisme des mesures de sauvetage mises en place par l'Etat, les médias se demandent de plus en plus quel rôle l'Etat devrait-il jouer à l'avenir ? Nous assistons à la renaissance de la théorie du keynésianisme, ainsi appelée du nom de l'économiste John Maynard Keynes, selon laquelle seule une intervention massive de l'Etat pourrait permettre de surmonter une crise économique. Keynes était convaincu que la crise financière des années 1930 résultait du laissez-faire du capitalisme. Mais ensuite, à la fin des années 1970, une forme de néolibéralisme s'est imposée aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, qui a été marquée par la dérégulation et la privatisation avec l'administration du président américain Ronald Reagan et sous le régime de Margaret Thatcher, Premier ministre de Grande-Bretagne.
Le 23 septembre, le quotidien hongrois Népszabadság qualifiait l'imposante mesure de sauvetage de 700 milliards de dollars prise par le gouvernement américain de « méthode socialiste ». Et le quotidien britannique The Guardian écrivait le 23 octobre au sujet des interventions de l'Etat : que « ce n'était pas Marx qui avait réellement été réhabilité mais John Maynard Keynes qui était revenu par absolue nécessité. … La valeur symbolique du retour au keynésianisme ne devait pas être sous-estimée. »
Joachim-Fritz Vannahme posait la question le 24 septembre sur le site Internet de l'hebdomadaire allemand Die Zeit de savoir si la fin du capitalisme financier de Wall Street qui existait jusqu'à aujourd'hui impliquait déjà le retour de « l'économie sociale de marché » avec une régulation de marché plus importante de la part de l'Etat même au niveau international. Mais, en raison de la présence de nouveaux partenaires dans l'économie mondiale, comme la Chine, l'Inde, la Russie et les monarchies pétrolières du Golf et en Amérique latine, il ne s'agissait plus, depuis longtemps, seulement d'une voie soi-disant américaine par rapport à une voie soi-disant européenne. Et « même si pendant les années néolibérales de l'administration Bush, les Etats-Unis s'accordaient ... des dépenses militaires de plusieurs centaines de milliards de dollars, qui profitaient uniquement à l'industrie « privée » locale. L'Etat comme garant et principal mandant, c'est en tout cas très keynésien comme idée et comme attitude. Et à proprement parler, c'est même un brin socialiste dans le capitalisme américain. »
Le 16 octobre, l'hebdomadaire britannique The Economist exprimait son inquiétude quant aux éventuelles conséquences de la nationalisation des banques britanniques. Le monde doit toutefois considérer cette crise également comme une chance. « Aujourd'hui, la liberté économique est menacée et le capitalisme, le système qui incarne cette liberté, est en danger. … Tous les signes vont dans la même direction : un rôle plus important pour l'Etat et un rôle moins important pour le secteur privé. … Au cours du siècle et demi dernier, le capitalisme a prouvé sa valeur aux yeux de milliards de gens. ... Le capitalisme a toujours généré des crises et continuera de le faire. Le monde devrait profiter de cette crise – aussi dévastatrice qu'elle soit – pour apprendre comment mieux régler le capitalisme. »

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