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08.01.2009

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Magazine / Actualité / France / Repères | 01.08.2008

Dans la France de Sarkozy, les médias sont à bout de souffle

de Augustin Scalbert


En automne le gouvernement français va décider sur le financement de l'audiovisuel publique. Nicolas Sarkozy veut supprimer la publicité à la télévision publique; les médias s'opposent à cette idée. Augustin Scalbert sur la politique des médias en France.


En France plus que dans les pays européens comparables, la situation de l'information est inquiétante: la presse écrite est en crise, certains des plus puissants médias appartiennent à des groupes dont les intérêts sont liés à ceux de l'Etat, et le président de la République entretient des rapports étroits avec des patrons de presse, dont beaucoup ont bâti leurs empires avec l'aide -ou l'assentiment- du pouvoir politique.

Photo: Volker Stock (Photocase)



Quand politiques et médias s'emmêlent

La réforme annoncée de la télévision publique, qui bénéficiera avant tout au secteur privé, est donc perçue comme un cadeau fait par Nicolas Sarkozy à ses amis. En parallèle, les journalistes sont dans des situations de plus en plus précaires, ce qui rend toute protestation plus difficile. Le gouvernement a annoncé la tenue d'"états généraux de la presse" pour le mois de septembre.

La chaîne la plus regardée de France, TF1, appartient à Bouygues, groupe de bâtiment et de travaux publics qui signe quotidiennement des contrats avec la puissance publique, pour construire des routes, des ponts, ou toutes sortes d'aménagements au niveau national, régional et local. Le groupe possède aussi Bouygues Telecom, le troisième réseau de téléphonie mobile en France, dont la licence a été accordée par un organisme d'Etat. A ces liens de nature économique entre l'actionnaire de TF1 et le pouvoir politique, s'ajoute un lien personnel: Martin Bouygues, patron du groupe qui porte son nom, est un ami proche de Nicolas Sarkozy. Il a été témoin de son mariage avec Cécilia, et est le parrain de leur fils, Louis.

La chaîne TF1 (ainsi que sa filiale LCI, une chaîne d'information continue) est donc régulièrement accusée de collusion avec le pouvoir. Le 6 mai 2007, avant même que l'élection de Nicolas Sarkozy soit officiellement annoncée (à 20h), on a pu voir à l'écran une coupe de champagne à côté de Claire Chazal, qui présentait la soirée électorale. Après son élection, le Président a dû se séparer d'un de ses plus proches collaborateurs, que son épouse Cécilia n'aimait pas. Grâce à Martin Bouygues, ce collaborateur, un énarque qui n'avait absolument aucune expérience dans les médias, est devenu n°3 du groupe TF1. Sa nomination a été annoncée par l'Elysée, avant d'être confirmée par TF1.

Alors qu'il était ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy avait déjà annoncé avant TF1 la venue d'Harry Roselmack, premier présentateur noir du journal de 20 heures. Alors quand l'indéboulonnable star du 20 heures Patrick Poivre d'Arvor a été écartée il y a quelques semaines, les journaux ont rappelé que le Président n'avait pas aimé une de ses interviews. TF1, qui perd des parts d'audience depuis quelques années, est actuellement en pleine réforme. Son nouveau directeur général en charge de l'information, Jean-Claude Dassier, est aussi un ami proche de Nicolas Sarkozy. Son fils, Arnaud Dassier, était chargé de la campagne présidentielle de Sarkozy sur Internet.

Les médias au service du chef de l'État ?

D'autres groupes de médias français présentent ce "double couplage" entre amitiés politiques et intérêts économiques, que le sociologue des médias Jean-Marie Charon qualifie de "redoutable". Au niveau européen, "c'est en France que l'information est la plus perméable aux autres pouvoirs", estime le sociologue.

Arnaud Lagardère, qui contrôle l'empire du même nom, est un important actionnaire du groupe aéronautique EADS. Il possède encore 7,5% des actions de l'ensemble franco-allemand, qui vend ses produits à différents Etats, dont la France.

Le groupe Lagardère Active Médias est le premier éditeur mondial de magazines. En France, il possède de nombreux journaux, stations de radios ou chaînes de télévision. Tous ne sont pas des médias d'information, mais ceux qui le sont ont des noms prestigieux et reconnus en France: Europe 1, Paris Match, le Journal du Dimanche, par exemple. Le groupe possède aussi 25% du groupe Amaury (Le Parisien-Aujourd'hui, L'Equipe), 17% du groupe Le Monde (et 35% de sa filiale Le Monde Interactif), où il pourrait devenir majoritaire dans les prochains mois, aux côtés du groupe espagnol Prisa. Par ailleurs, Lagardère possède la moitié du plus grand circuit de distribution de journaux, les NMPP, ainsi que les boutiques Relay, qui ont le monopole de la vente de journaux dans les gares et les aéroports.

Arnaud Lagardère a un jour déclaré à ses salariés qu'ils se considère comme le "frère" de Nicolas Sarkozy. On ne se fâche pas avec son frère. En 2006, le directeur de la rédaction de Paris Match, Alain Genestar, a été renvoyé, un an après avoir publié en Une de l'hebdomadaire une photo de Cécilia Sarkozy avec son amant, Richard Attias, à New York. Le 6 mai 2007, celle qui était encore l'épouse de Nicolas Sarkozy, Cécilia, s'est abstenue de voter. Le Journal du Dimanche a voulu publier cette information, sous forme d'une brève. Le petit article a été censuré sur intervention d'Arnaud Lagardère.

Les médias du groupe Lagardère se montrent donc très serviles avec le pouvoir. En 2006, le président de la radio Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach, a appelé Nicolas Sarkozy pour avoir son accord sur le choix d'un journaliste chargé de suivre l'action de... Nicolas Sarkozy. La frilosité de Lagardère vis-à-vis de Nicolas Sarkozy tourne parfois au ridicule: en février 2008, toutes les boutiques Relay de France ont plié une affiche promotionnelle de l'hebdomadaire Courrier International pour cacher ce titre: "Vu de Madrid: Sarkozy, ce grand malade".

Toujours dans cette catégorie du "double couplage", citons Serge Dassault, un sénateur membre de l'UMP, le parti de Nicolas Sarkozy. Cet industriel, qui essaie en vain de vendre son avion de combat Rafale avec l'aide de l'Etat français, est propriétaire du Figaro. Yves Thréard, un des dirigeants de la rédaction du quotidien conservateur, a un jour déclaré dans une conférence que "Monsieur Dassault a un journal pour faire oeuvre de militantisme politique."

Venu récemment dans le monde des médias, Vincent Bolloré, qui eut le privilège d'emmener le nouveau président Nicolas Sarkozy sur son yacht juste après son élection, dépend aussi des commandes publiques pour une partie des activités de son groupe. Il utilise ses journaux gratuits pour promouvoir ses intérêts en Afrique, où il est l'un des principaux acteurs dans la logistique, les activités portuaires et les plantations. Le 25 janvier 2008, sa chaîne de télévision Direct 8 a déprogrammé au dernier moment une émission sur "Sarkozy et les femmes", en arguant de "problèmes techniques". Plusieurs journalistes, ainsi que le Parti socialiste, ont dénoncé une "autocensure".

Amitiés personnelles

D'autres groupes de médias français n'ont qu'un "simple couplage" avec le pouvoir. Pour le milliardaire Bernard Arnault, qui possède le premier quotidien économique français (Les Echos) en même temps que le plus grand groupe mondial de luxe (LVMH), ce n'est que l'amitié. Mais cette amitié est forte -il fut aussi témoin de mariage de Nicolas Sarkozy-, et quand il ne possédait "que" La Tribune (le challenger des Echos), le journal n'a pas hésité à favoriser Nicolas Sarkozy, parfois au détriment de Ségolène Royal, sa concurrente pour la présidentielle. Le bras droit de Bernard Arnault, Nicolas Bazire, est un proche de Sarkozy depuis qu'il se sont connus dans le sillage du Premier ministre Edouard Balladur, dans les années 90. Bazire a été témoin du troisième mariage de Sarkozy, avec Carla Bruni. Le patron du pôle médias de LVMH, Nicolas Beytout, était le seul journaliste invité à la petite fête donnée par Nicolas Sarkozy le soir de son élection, au Fouquet's.

Les médias à part

Parmi la cinquantaine de privilégiés présents à cette soirée fondatrice de l'ère Sarkozy, on trouvait aussi le milliardaire belge Albert Frère, qui possède une participation très minoritaire dans la chaîne M6 (5%). L'actionnaire majoritaire de la deuxième télévision privée française est le groupe allemand Bertelsmann, qui possède aussi la première radio du pays, RTL.

Avec sa filiale Prisma (Capital, VSD), Bertelsmann est donc un des seuls groupes spécialisés dans les médias dans le paysage français, comme le groupe belge Roularta (L'Express) . Il existe tout de même quelques "pure players" français, comme le groupe NextRadio TV (BFM, BFM TV, La Tribune), Le Canard Enchaîné (grand pourvoyeur de scoops, qui vit depuis 1915 sans publicité), le groupe Bayard Presse (La Croix), ou, en province, les groupes Ouest France et Hersant Médias. Mais le plus grand groupe de presse régionale, L'Est Républicain, vient de passer sous le contrôle d'une banque, le Crédit Mutuel. En 2006, la direction du prestigieux quotidien Le Monde avait censuré une enquête sur une autre banque, la Caisse d'Epargne, qui fait partie de ses actionnaires et annonceurs. Les pressions des annonceurs sont une autre réalité française, en plus de celles du pouvoir politique: ainsi, en 2006, M6 avait en partie censuré un reportage sur la Française des jeux.

Les structures du métier de journaliste en France

Cette faiblesse des médias, particulièrement la presse écrite, s'explique en partie par la lourdeur de leurs structures. La fabrication des journaux est assurée par une catégorie d'ouvriers, les ouvriers du Livre, qui sont recrutés par cooptation au sein du syndicat CGT (Confédération générale du travail), en vertu d'une tradition en vigueur depuis 1945. Cette fédération CGT des ouvriers du Livre est aussi majoritaire dans le circuit de distribution des journaux, les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP). Ayant le pouvoir de bloquer l'impression ou la diffusion des journaux, ces ouvriers font peur aux patrons, qui sont en position de faiblesse vis-à-vis d'eux. Le patronat attend donc beaucoup des Etats généraux de la presse, dont Nicolas Sarkozy a annoncé la tenue en septembre.

Parmi les avantages obtenus ces dernières années par les ouvriers du Livre, figure la possibilité de se reconvertir dans des postes d'édition jusque-là réservés à des journalistes. Cela n'arrange pas cette profession, qui a subi ces derniers mois de nombreux plans sociaux: les groupes Le Monde, Le Figaro, Lagardère, L'Express sont parmi les plus récents. Parallèlement, la proportion de pigistes (journalistes parfois sous statut salarié, mais le plus souvent free-lance) augmente parmi les journalistes: de 7,1% en 1965, elle est passée à 18,5% des titulaires de la carte de presse en 1998. Ce chiffre s'est stabilisé depuis, mais il n'inclut pas la part, difficile à déterminer, des journalistes non-titulaires de la carte de presse. La précarité des journalistes, nocive pour la qualité de l'information, est aussi un des enjeux des futurs Etats généraux.

Le secret des sources

En France, l'information est confrontée à un autre problème, celui du secret des sources des journalistes. Régulièrement, la Cour européenne des droits de l'Homme fustige sa violation par les gouvernements français, à travers la police et la justice. Le magazine Le Point et Le Canard Enchaîné ont ainsi subi des perquisitions récemment. Dernière affaire en date, le placement en garde-à-vue du journaliste Guillaume Dasquié à la Direction de la surveillance du territoire (les services de contre-espionnage), en décembre 2007. Au moins d'avril précédent, il avait publié dans Le Monde une enquête titrée "11 Septembre: les Français en savaient long". Il y révélait des documents classés "confidentiel défense" montrant que la France avait averti les Etats-Unis de l'imminence d'une attaque terroriste. Policiers et substitut du procureur ont fait pression sur lui pour qu'il livre ses sources. Au printemps 2008, la garde des Sceaux Rachida Dati a voulu proposer au vote du Parlement une réforme de la loi sur la protection des sources. Face aux protestations des journalistes -le projet de loi prévoyait des exceptions très vagues à la protection-, la réforme a été reportée sine die.

Réformes sur le secteur de l'audiovisuel public

La réforme de l'audiovisuel public, en revanche, paraît bien entamée, malgré l'opposition des salariés. Lors de ses voeux à la presse, le 8 janvier, Nicolas Sarkozy a annoncé à la surprise générale son intention, notamment, de supprimer la publicité sur les chaînes du groupe audiovisuel public France Télévisions. Ce faisant, il accédait à une vieille revendication des chaînes privées, dont TF1, propriété de son ami Martin Bouygues. Moins de trois semaines plus tôt, TF1 avait envoyé à l'Elysée un rapport réclamant la suppression de la publicité dans le public... Un journaliste de L'Express désigne Martin Bouygues comme "le grand inspirateur de la pensée élyséenne en matière de réforme audiovisuelle". La réforme arrive à point nommé pour cette chaîne qui perd du terrain depuis le lancement de la TNT.

Le gouvernement a promis de compenser intégralement le coût de la disparition de la publicité sur France Télévisions, estimé à 1,2 milliard d'euro par an en incluant le budget de production des programmes qui remplaceront les trois heures de publicité quotidiennes. Si la réforme est votée telle quelle par le Parlement, ce sont les Français qui financeront ce manque à gagner: la redevance n'augmentera pas, mais une taxe de 0,9% sur les recettes des opérateurs de téléphone mobile et fournisseurs d'accès à Internet est prévue. Ces derniers ont déjà annoncé qu'ils augmenteront leurs tarifs en conséquence.
Autre changement annoncé, la nomination du président de France Télévisions directement par le pouvoir exécutif. Nicolas Sarkozy considère que c'est la fin d'une hypocrisie, puisque l'actuelle nomination par le Conseil supérieur de l'audiovisuel, censé être indépendant du pouvoir politique, ne trompait personne. Sauf qu'en rendant légale cette nomination directe, le Président ferme tout espace de protestation aux salariés de France 2, France 3 et des autres chaînes. Juste avant d'annoncer cette décision, mercredi 25 juin, Nicolas Sarkozy avait reçu à l'Elysée l'intersyndicale de France Télévisions. En sortant du palais, les syndicalistes ont été empêchés de rejoindre les journalistes qui était présents pour la conférence de presse présidentielle, à qui ils voulaient donner leur point de vue, comme on peut le voir dans cette vidéo.

La qualité de l'information en déclin

Face à ces ingérences des pouvoirs politique et économique, les journalistes et le grand public s'organisent. Dans les grandes rédactions, il existe désormais des Sociétés de journalistes, qui protestent en cas de pression ou de censure. Regroupées dans un forum national qui peut parler d'une seule voix en cas d'atteinte grave à la liberté de la presse, elles revendiquent un statut légal. Quant au public, il forme des associations, dont l'une demande la création d'un conseil de presse, comme il en existe au Québec.
Pour Nadine Toussaint-Desmoulins, professeur d'économie des médias à l'Institut français de presse, c'est une évidence: en France, "la proximité des pouvoirs nuit à la qualité de l'information".

Alors que les pays voisins, qui ne pâtissent pas -sauf l'Italie- d'un tel contexte de proximité, ont presque tous réussi à tracer des lignes entre les pouvoirs, la France s'enferre dans sa crise de l'information, dans une relative indifférence du grand public.
La situation est tristement simple: selon Jean-Marie Charon, pour de multiples raisons historiques, "on ne voit pas pourquoi il faudrait des frontières entre le propriétaire d'un média et la rédaction, ou entre la publicité ou le rédactionnel".

Un exemple: en France, c'est le directeur de la publication -l'actionnaire majoritaire ou son représentant- qui est responsable juridiquement. "C'est boîteux", estime le sociologue, "car on ne voit pas pourquoi il donnerait de l'autonomie à sa rédaction". En Allemagne, en cas de condamnation par les tribunaux, c'est le rédacteur en chef qui est poursuivi.

L'internet pour sortir de la crise ?

Pour les journalistes et le public français, le salut viendra peut-être d'Internet. L'apparition sur la toile de médias indépendants (Rue89.fr, Bakchich.info, Mediapart.fr...) pousse les médias traditionnels à plus de réactivité. Très symboliquement, le site Rue89 s'est fait connaître dix jours après son lancement, en mai 2007, en révélant une information censurée dans le Journal du Dimanche (Cécilia Sarkozy n'avait pas voté).

Mais la course au scoop sur Internet implique des risques de dérapages: le site web de l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur a ainsi publié un faux SMS de Nicolas Sarkozy, où il disait à Cécilia "Si tu reviens, j'annule tout", au moment de son mariage avec Carla Bruni... Et personne n'est capable de dire quel peut être le bon modèle économique des médias d'information sur Internet.

 
Augustin Scalbert
Augustin Scalbert a travaillé sept ans à L'Est Républicain, d'abord comme localier, puis comme chroniqueur judiciaire et faits-diversier à Epinal, dans les Vosges. Pendant les ...
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