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Magazine / Actualité / France / Article | 01.08.2008
Les médias en ligne : Du mythe à la réalité
de Françoise Benhamou
Médias en ligne et blogs sont moins marqués par de caractéristiques nationales que les médias classiques. Quels médias en ligne existent en France ? Et quels en sont les défis économiques ?
Il y a toute la palette des possibles. Certains médias migrent à petits pas, d'autres se dirigent à grandes enjambées vers le numérique. Il y a des médias qui naissent sur le numérique, sorte de native internautes qui entendent prendre position sur un marché encore incertain. Et il y a enfin les blogueurs qui posent sur la toile leurs propres réflexions et entendent poursuivre une conversation numérique avec les individus qui les lisent et leur répondent.

Toute cette nébuleuse intrigue ; elle produit des bruits, des informations ; elle entre en compétition, dans un choc culturel qui lentement se transforme en un compromis, avec la production traditionnelle d'informations, de commentaires et d'analyses.
Cette révolution a cela de fascinant qu'elle semble transcender la distance et le temps. Il y a là pourtant au moins trois sortes d'illusions : l'idée communément admise que sur la toile, il y a de la place pour tous. L'idée de la qualité du dialogue, de la conversation qui se tisse. Et l'illusion du modèle de la gratuité qui sous-tend cette forme de production au niveau économique.
Les formes inédites de la compétition
Parce que c'est une culture de la libre entrée qui domine, on ignore l'ampleur du phénomène. Au stade le plus simple, l'ouverture d'un blog est à la portée de tous ; certains se sont comme installés dans le paysage numérique, se spécialisant de telle sorte qu'ils drainent une « clientèle » régulière. La lutte pour la capture des attentions collectives est forte. Le premier pas est la visibilité, le second est la notoriété, le troisième est de faire référence. On pense par exemple aux blogs d'Assouline (La République des livres), à celui de Versac. Le blog se fait prescripteur, et se substitue à l'article de journal. Plus rapide, plus apte à réagir à l'immédiat, il combine le commentaire et la description, l'opinion et l'objectivation.
Parfois victime de son propre succès, le blogueur met un coup d'arrêt à son entreprise, tel Versac : « [...]. La bulle médiatique autour des blogs a engendré une sorte de monstre, qui est une invention stupide, le blogueurinfluent. [...] Le climat qu'engendre cette suspicion d'influence, cette notoriété, ne rend plus possible une pratique simple de ce blog. [...] Dans cette économie ridicule de la visibilité à outrance, héritée de ces media qui meurent à petit feu, devenir une star est un sport que je n'aime pas pratiquer. [...] Cela n'est plus possible, tant pis. »
La compétition est plus forte encore les deux catégories de modèles éconmiques suivants : d'un côté, on trouve les sites d'information, ceux qui jouissent de la marque du média traditionnel. Ces médias prennent appui sur cette marque traditionnelle pour construire ce qui demeure en bien des cas une collection de produits dérivés. Ensuite ils s'émancipent quelque peu du média initial pour mieux jouer des possibilités offertes par le numérique (LeMonde.fr, qui crée lui-même un site plus réactif, LePost.fr). D'un autre côté, se positionnent des médias qui jouent d'emblée la carte du Net (Rue 89). Ces aventures dupliquent les médias d'antan tout en s'en éloignant (en combinant l'article et le blog par exemple). À côté émergent des sites originaux, parfois satiriques (Bakchich) et très engagés (samizdat.net, Acrimed), faits de tâtonnements, très ancrés sur des personnalités fortes, mais dont les moyens sont chiches et la dépendance presque entière vis-à-vis du caractère soudé de l'équipe initiale.
Aux marges de ce paysage déjà riche et hétérogène, se dessinent des aventures comme celle de Telos, de Nonfiction, de la Vie des idées, etc. Ces sites proposent des analyses et réflexions de plus ou moins haute tenue et des critiques de livres récemment sortis. On se rapproche de l'offre des grandes revues sur papier comme Esprit ou Commentaire. Le site signale des auteurs, de nouvelles parutions, il engage le lecteur vers des parcours intellectuels. En revanche, l'interactivité en est exclue. Le modèle numérique réduit les coûts, accélère et amplifie la circulation des textes, mais ne rompt pas radicalement avec le modèle traditionnel.
La conversation numérique en question
La rupture intervient quand la production devient un processus collectif qui trouble – et peut-être même abat – les clivages traditionnels entre les trois fonctions : production/ intermédiation – prescription / consommation. L'internaute enrichit le message, envoie ses propres informations et déforme le contenu initial. Les uns et les autres se répondent en un échange qui éloigne peu à peu le débat du sujet initial. L'expert est appelé à admettre l'opinion et à converser avec celui qui parfois en sait autant, et parfois n'en sait rien. La conversation numérique ressemble à une cascade informationnelle où le point de départ ne joue que comme aiguillon initial d'un échange non marchand où les uns et les autres s'engagent avec des projets distincts (l'échange, l'affirmation de soi, la mise au point, etc.).
Tandis qu'une partie de la presse traditionnelle est condamnée à produire de la mal-information, à l'instar de la malbouffe de la restauration rapide, il existe une demande d'accès en temps réel à des commentaires indispensables à la compréhension des faits, ce qu'en langage de la communication moderne on désigne par décryptage. La production de la mal-information par la presse traditionnelle est également liée aux réductions de coûts qu'elle subit et aux diverses pressions à la rentabilité, qui proviennent de la double compétition du gratuit et du numérique. Tout cela prend particulièrement sens lorsqu'Internet permet de conjuguer avec cette offre, toute une série de liens, de cheminements, qui démultiplient les possibilités de s'informer. Il existe ainsi une demande d'approfondissement immédiat. Internet y répond-il vraiment ? L'internaute mal formé y perd son latin, le vrai se mêle au faux, la fiction au réel.
Le modèle du gratuit
Y-a-t-il un modèle économique du média numérique, dans cet univers de crise où la presse payante traditionnelle a de plus en plus de mal à exercer sa fonction d'analyse et de commentaire ? D'un côté, se dessine un univers résolument non marchand, mais où les rémunérations symboliques peuvent se substituer aux revenus pécuniaires. D'un autre côté, alors que des expériences de lancement de sites de presse payante peinent à atteindre le nombre d'abonnés nécessaires à un équilibre financier (tel le cas de Mediapart, lancé par Edwy Plenel, qui fut directeur de la rédaction du quotidien Le Monde), les autres sites sont conduits à chercher des recettes publicitaires (assorties le cas échéant d'augmentations de capital qui ressembleraient au geste du mécène), dans un univers ultra compétitif. Tous les acteurs économiques qui travaillent sur des marchés à double versant (qui proposent à la fois un espace publicitaire à des annonceurs et un contenu à des internautes) dépendent de la manne publicitaire ; or ce marché croît moins vite que les besoins, et les chances pour chacun d'en capturer une part s'amoindrissent, dans un monde où la prime au leader (c'est à dire la logique économique des annonceurs, qui fait que la publicité se tourne naturellement vers les sites les plus consultés) continue de jouer son rôle [cf. tableau ci-dessous]. Pour obtenir de la publicité en quantité suffisante, il faut atteindre le million de visiteurs par mois. Certes, les internautes sont de multi-consommateurs, mais jusqu'à un certain point seulement. Emerger et tenir dans ces conditions, c'est donc toute une aventure.
Dépenses des annonceurs publicitaires, France
| Télévision | Radio | Cinéma | Presse | Internet | |
| 2007 (milliards d'euros) | 4.306 | 0.95 | 0.138 | 4.396 | 0.740 |
| Evolution 2007/2006 (%) | +2.3% | -5% | +9% | -2.5% | +36.5% |
Source : France Publicité.
Françoise Benhamou est économiste, Professeur à l'Université de Rouen, chercheur au MATISSE (Université de Paris 1). Elle est auteur ou co-auteur de nombreux ouvrages, articles, ...
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Langue originale Français
Publié le 08.08.2008
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