szmtag

08.09.2008

euro|topics illustration
euro|topics
 

Magazine / Actualité / France / Eclairages | 01.08.2008

Les émeutes urbaines en France

de Marco Oberti


Le 27 octobre 2005 deux jeunes français meurent électrocuté dans un transformateur à Clichy-sous-Bois pendant la fuite devant la police. Par conséquent, les émeutes de novembre s'enclenchent partout en France. Elles dureront trois semaines. Quelles pourraient être des solutions pour les banlieues françaises ?


La conception française de la citoyenneté

Suite aux émeutes de novembre 2005[1], le modèle « républicain » a été fortement discuté dans sa capacité à maintenir la cohésion sociale. Dans le cas français, celle-ci repose sur une conception nationale de la citoyenneté qui unit formellement tous les individus autour d'une nation, d'une langue, d'un État, d'un ensemble de droits, indépendamment de leurs différences sociales, religieuses, ethnoraciales ou territoriales.

Photo: AP


Appuyé sur une définition politique forte de la laïcité, ce modèle d'intégration rejette en principe pratiques et identités religieuses hors de la sphère publique, l'État ayant pour seul devoir de garantir la liberté de culte. L'école publique laïque est pensée comme une institution qui assure une fonction d'intégration sociale, censée garantir l'égalité des chances à chacun, indépendamment de son origine sociale et de sa confession. Plus largement, l'État providence constitue un pilier fondamental de la solidarité sociale par la forte présence des services publics dans les grands domaines de la vie sociale. L'idée fondatrice était qu'en étant ou en devenant Français, on acceptait d'appartenir à cette « communauté nationale de citoyens » et donc de renvoyer dans la sphère intime et privée les autres dimensions de son identité.

Il s'agit donc, au sens fort du terme, d'un projet et d'une vision politiques de la cohésion et de l'intégration sociales, mais cette posture implique de garantir la même égalité des chances à chacun, quelle que soit sa place sur le territoire. Parce que la société française, à travers l'État et ses services publics, prétendait garantir une relative homogénéité des conditions nécessaires à l'intégration et à la réussite sociales sur l'ensemble de son territoire, ce modèle a pu avoir la légitimité indispensable pour maintenir une forte cohésion sociale.

Ce dispositif d'« intégration républicain » s'est trouvé confronté à des contextes historiques et économiques qui l'ont rendu moins efficace. Malgré les conflits liés à la décolonisation, la période des Trente Glorieuses qui a suivi la Seconde Guerre mondiale correspond d'une certaine façon à l'âge d'or de ce modèle. Croissance économique et développement de l'État providence, croyance dans le progrès, forte représentation politique et syndicale de la classe ouvrière, forte mobilité sociale ascendante ont favorisé une forte intégration. Celle des immigrés européens de la première partie du XXe siècle ne s'est pas faite sans heurts ni violence. Mais les générations suivantes (leurs enfants nés en France) ont profité de cette période non seulement pour devenir français mais pour s'intégrer par l'école et le travail, et connaître une mobilité sociale ascendante. Si la ségrégation, la stigmatisation et la discrimination n'ont pas épargné leurs parents, eux en seront pour une large part protégés.
Certaines conditions cependant, notamment celles liées à la croissance économique, à la croyance en un avenir meilleur et à la force du mouvement ouvrier, lui donnaient une assise et une crédibilité plus fortes. L'appel de main-d'œuvre suscité par la reconstruction et la modernisation de la France a provoqué l'arrivée des premières générations d'immigrés issues des anciennes colonies et en particulier du Maghreb. Cette vague d'immigrés, au départ essentiellement constituée d'hommes seuls, arrive avec le projet d'un retour. Ils s'entassent dans des bidonvilles et subissent de plein fouet le rejet d'une société française embourbée dans la guerre d'Algérie et, plus largement, dans les conflits et les tensions liés à la décolonisation. Leurs conditions de travail et de logement sont pénibles et leur position « d'étrangers » venant d'anciennes colonies en fait des citoyens de seconde zone. Cette expérience de l'humiliation et de l'exploitation de la première génération est constitutive d'une mémoire collective .

Au cours des années 1970 et 1980, l'horizon du retour dans le pays d'origine s'éloigne pour beaucoup. Leur installation définitive se traduit par le regroupement familial et l'arrivée de la deuxième génération, née, scolarisée et socialisée en France. Ces « Français d'origine immigrée », à la différence des générations précédentes issues de l'immigration européenne, sont doublement pénalisés par leurs caractéristiques ethnoraciales et une conjoncture nettement moins favorable sur le plan de la croissance économique et de l'emploi. Cette disjonction entre ce qu'implique le « modèle républicain d'intégration » en termes d'égalité des chances, de méritocratie, de droits et de citoyenneté, et la situation réelle de stigmatisation, de ségrégation et de discrimination reposant sur leur précarité sociale, celle de leurs parents, et sur leur origine « immigrée » constitue l'une des causes majeures de la frustration et du ressentiment de cette jeunesse française.

Des raisons structurelles et subjectives aux tensions croissantes chez les jeunes des banlieues populaires.

Les émeutes de novembre 2005 peuvent être interprétées non seulement comme une réponse violente aux propos insultants d'un ministre et à la mort de deux jeunes, mais aussi comme l'expression plus générale d'un sentiment profond de relégation et de disqualification chez la jeunesse des quartiers populaires. Pour comprendre ces événements, il faut tenir compte à la fois de la ségrégation et des dimensions ethnoraciales. Tous les quartiers populaires n'ont pas été concernés par les émeutes ; une partie de la jeunesse populaire ne résidant pas dans les grands ensembles HLM et moins sujette aux discriminations racistes n'a pas été fortement impliquée dans les émeutes. Celles-ci sont bien l'expression d'une relégation et d'un profond ressentiment qui met simultanément en jeu des dimensions sociales (origine populaire), spatiales (cités dégradées et stigmatisées, à haut niveau de ségrégation) et ethnoraciales (jeunes issus de l'immigration africaine, directement concernés par les discriminations et le racisme). Insister sur ces dimensions ne consiste pas à nier la précarisation de la jeunesse en général ni les inégalités générationnelles croissantes dans l'accès à l'emploi et à la mobilité sociale ascendante. Cela permet de montrer que les émeutes ne se sont pas développées uniquement sur une base de classe sociale et de classe d'âge mais qu'elles mettent directement en jeu les formes urbaines prises par la précarisation d'une frange des classes populaires et tout particulièrement de celles issues de l'immigration.

L'intensité de ce ressentiment ne peut se comprendre que ramené aux écarts avec d'autres catégories et d'autres espaces. C'est aussi dans le regard des autres et sur les autres que se développe cette perception d'une situation alors interprétée en termes de discriminations. La nature, l'intensité et les effets des « discriminations » touchent au premier plan les populations des quartiers les plus pauvres dont les caractéristiques des habitants sont précisément celles sur lesquelles se fondent les principales discriminations.

La ségrégation urbaine agit sur la ségrégation scolaire, pas seulement en termes quantitatifs (concentration des élèves les plus défavorisés dans quelques établissements), mais aussi qualitatifs, en favorisant une interprétation des situations de difficultés et d'échecs comme le résultat délibéré d'un traitement défavorable de la part de l'institution scolaire et de son personnel. On assiste ainsi, de la part des jeunes eux-mêmes à un recours plus diffus à la discrimination pour expliquer leur situation difficile ou d'échec, pour laquelle l'intentionnalité de la discrimination tend à l'emporter sur les éléments structurels et/ou personnels de désajustements/dysfonctionnements. C'est bien la combinaison des deux aspects, le caractère intentionnel d'une part, et la perception de cette intentionnalité par les personnes visées d'autre part, qui constitue généralement le point de départ d'une révolte ou d'une mobilisation d'envergure, surtout lorsque les discriminations bafouent les droits et les règles en vigueur.

Quelles pistes envisageables ?

Une première démarche est de continuer à encourager dans les différents espaces urbains des politiques qui favorisent la mixité, d'agir sur l'ensemble du tissu urbain, et pas uniquement les quartiers les plus défavorisés, pour diversifier les conditions de vie urbaine. Cela éviterait d'associer un lieu à une population ou à des groupes déjà stigmatisés dont la visibilité spatiale est susceptible d'amplifier les effets. Le logement et surtout l'école sont les deux principaux domaines d'action mais pas les seuls. La référence à la loi Solidarité et Renouvellement Urbain (obligation de 20 % de logements sociaux dans les communes de plus de 3500 habitants) tout comme une réforme en profondeur de la carte et du système scolaires s'imposent. Une deuxième démarche consiste plutôt à privilégier une approche territorialisée, centrée sur ces quartiers sans nécessairement viser plus de mixité. Dans ce cadre, il faut à la fois « améliorer la qualité de vie dans ces quartiers », ce qui ne relève pas des politiques de mixité, et agir sur l'aide à la mobilité, même s'il n'est pas question de faire disparaître des quartiers qui se reconstitueront ailleurs.

La première voie rencontre des difficultés que l'expérience internationale et nationale invite à ne pas méconnaître. Le bilan des politiques de mixité est en effet contrasté : parfois positif en termes de dynamiques locales, parfois sans effet sur les relations sociales en raison de conflits. L'analyse des évolutions scolaires dans les Zones Urbaines Sensibles d'Ile-de-France durant la période 1990-1999 montre que des changements à la marge de la composition sociale de ces zones peuvent avoir des conséquences positives : le passage de la proportion de ménages de cadres de 3 % à 5 %, a des effets significatifs sur l'augmentation des proportions de diplômés. La mixité ne saurait en tant qu'élément des politiques publiques rester au rang de principe, elle doit s'incarner dans des actions attentives aux conditions locales. De ce point de vue, le renforcement de l'application de la loi SRU et l'action de dédensification poursuivie par l'ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine) ne sont pas contradictoires mais complémentaires. Cependant, une vigilance extrême dans le choix du type de logements reconstruits s'impose, de manière à ne pas perdre de vue le relogement des familles les plus modestes sous prétexte de diversifier l'habitat. Le risque existe en effet de favoriser les classes moyennes qui constituent un électorat bien plus attractif pour les maires que les classes populaires et immigrées, surtout là où le foncier a augmenté considérablement.

Les quartiers d'habitat social sont pour une large part encore des lieux de passage et servent de « tremplin ». Il est inutile d'accentuer la « fuite » des ménages les plus engagés dans les parcours de mobilité ou celle des élèves qui iront rejoindre les établissements prestigieux. Il y a là une « aspiration des meilleurs » qui sert une certaine idée de la méritocratie et de la diversité des élites mais qui ne contribue pas à restaurer la dignité de ceux qui restent, suivant une conception française de l'excellence qui ne s'attaque pas à la question des autres formes de reconnaissance et de valorisation des compétences. Sans la combinaison d'une action en faveur de la mobilité et d'un maintien d'une diversité sociale, on risque ou bien d'assister à une fuite par le haut, éliminant les effets d'émulation et de promotion, le sentiment d'un espace commun, ou bien de poursuivre des politiques territoriales qui ne rencontrent pas de volonté et se diluent.

Comment faire pour que la diversité sociale et ethnique soit moins perçue comme un repoussoir car assimilée à du désordre social et scolaire qu'à un enrichissement et des échanges ? La lutte contre la ségrégation urbaine ne s'oppose ni à une reconnaissance forte de formes autonomes d'expression et d'organisation des classes populaires, ni à une politique ambitieuse pour les quartiers disqualifiés. Plutôt que de s'opposer, ces deux orientations pourraient être développées simultanément : accorder plus de moyens aux territoires les plus démunis tout en évitant un marquage social qui peut jouer contre ces espaces. Le problème n'est donc pas que des groupes spécifiques s'approprient des lieux – de façon plus ou moins contrainte – mais bien que leur distribution dans la ville accentue par leur traduction spatiale des rapports sociaux inégalitaires.

[1] L'essentiel des analyses proposées dans ce texte sont tirées de Lagrange H. et Oberti M. (dir.), Emeutes et protestations. Une singularité française, Paris, Presses de Sciences Po, 2006.

 
Marco Oberti
Marco Oberti est professeur d'université à Sciences Po . Il enseigne dans la mention Politique et Sociétés en Europe, spécialité Analyse sociologique du changement. Il ...
» vers l'index des auteurs

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

Des articles supplémentaires sur les thèmes » Politique Intérieure, » Éducation / Formation, » Immigration, » Intégration, » Minorités, » Démographique, » France
Pour en savoir plus sur les thèmes de la revue de presse » Politique Intérieure, » Éducation / Formation, » Immigration, » Intégration, » Minorités, » Démographique, » France


 

Marquer cette page d'un signet sur   del.icio.us    Digg!    YiGG.de    Webnews!    FURL    LinkARENA    Mister Wong    oneview   

D'autre contenu

DOSSIER

Présidence Française

Présidence Française

À partir du 1er juillet 2008 la France va assurer la présidence du Conseil de l'Union européenne pendant six mois. Quels sont ses objectifs ? Et de quel façon Nicolas Sarkozy va-t-il envisager la crise du non irlandais ? » suite

THÈME

REVUE DE PRESSE

À la une de 05.09.2008

Le changement par le rapprochement

Le changement par le rapprochement

A l'occasion d'un sommet à quatre, jeudi, à Damas, le président français, Nicolas Sarkozy, a rencontré ses homologues de Syrie, du Qatar et de Turquie, pour évoquer le conflit au Proche-Orient ainsi que le problème du nucléaire iranien. Par ses efforts, Sarkozy souhaiterait en outre parvenir à faire sortir la Syrie de son isolement international. Ce sommet va-t-il permettre de mettre l'évolution politique au Proche Orient en mouvement ?

» Ensemble de la revue de presse

S'ABONNER

Pour recevoir gratuitement euro|topics ou vous désabonner à la lettre d'information, inscrivez votre adresse e-mail:

CETTE SEMAINE À LA UNE

EDITIONS ARCHIVÉES

lu ma me je ve sa di
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30