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Magazine / Actualité / France / Commentaires | 01.08.2008

Nicolas Sarkozy – un président aux deux visages

de Jacqueline Remy


Président depuis une année, Nicolas Sarkozy perd déjà des points dans les sondages: 53 pour cent des français ont votée pour Sarkozy lors des présidentielles. Aujourd'hui il demeure impopulaire avec seulement 39 pour cent de bonnes opinions. Jacqueline Remy en explique les raisons.


L'histoire ne repasse pas les plats. C'est un élu triomphant qui, dans une France soudain pleine d'espoir, a pris le pouvoir à l'Elysée en mai 2005. C'est un chef d'Etat discuté, mal aimé de ses alter egos européens et malmené par les sondages auprès de ses concitoyens qui prend aujourd'hui la présidence de l'Union. Drôle de destin pour un homme qui croyait pouvoir tout plier à sa volonté.

Photo: AP


Sarkozy avant les élections

C'est l'histoire d'un grand malentendu. Une histoire qui avait commencé comme dans les contes de fées. Le petit Nicolas Sarkozy, après une traversée du désert et bien des vicissitudes politiciennes, avait joué une stratégie gagnante en s'emparant du parti majoritaire pour mieux défier le vieux chef Jacques Chirac, président à bout de souffle. Pendant la campagne de la présidentielle, de l'automne 2006 à l'été 2007, il a été porté par l'incroyable passion dont les Français - qu'on disait blasés et dépressifs - se sont pris pour la politique : de nouveau, soudain, ces derniers y croyaient, face à Ségolène Royal, François Bayrou, Nicolas Sarkozy, ces candidats neufs qui, chacun à sa manière, faisaient entendre une petite musique inédite. Les Français ont choisi Nicolas Sarkozy pour des raisons politiques, mais pas seulement. Ils se sont laissé conquérir par un homme qui avait contribué à faire baisser l'abstention, à étouffer le Front national, et surtout à incarner un irrépressible besoin de changement et de maitrise. Alors que les Français sortaient d'une longue période de méfiance à l'égard des élus et de scepticisme quant à leur capacité d'action, arrivait un homme doté d'une énergie hors du commun qui leur promettait d'un ton décidé de faire bouger les lignes, toutes les lignes. Cet homme-là, juré, allait déverrouiller la société française. En sus, il ferait grimper au zénith le pouvoir d'achat des contribuables. Zorro, en quelque sorte.

Premiers pas d'un nouveau président

Les Français ont bel et bien eu la rupture. Pas celle qu'ils croyaient. La dégringolade de Nicolas Sarkozy dans l'opinion, la pire de la Vème République, est le revers de l'attente étonnante qu'il avait suscitée. Les électeurs avaient voulu cet homme dynamique, courageux, moderne, ouvert, transparent, bref neuf dans tous les sens du terme. Ils ont parfois eu l'impression de se retrouver avec un adolescent agité, impatient, brutal, autocrate, contradictoire, manipulateur et improvisateur, impuissant face à la crise, baladé par les aléas financiers internationaux et les déceptions diplomatiques. Les Français avaient voté pour un homme d'Etat qui allait rénover le pays. Ils se sont retrouvés avec un homme de « coups », obsédé par le paraître, par les médias, par sa propre image. Le président de la République a eu beaucoup de chance d'avoir en face de lui une gauche bien trop divisée et incertaine de ses fondements pour construire un discours d'opposition solide et convaincant, hors une diabolisation facile. Car la déception des Français est à la hauteur du malentendu.

En faveur de toutes les opinions politiques ?

Nicolas Sarkozy n'est pas ce qu'il prétend. « J'aime la France comme un être cher qui m'a tout donné, a-t-il déclaré humblement le soir de son élection, le 6 mai 2007. Maintenant, c'est à mon tour de rendre à la France ce que la France m'a donné(…) Un président de la République doit aimer tous les Français quelles que soient leurs opinions (…) Je serai le président de tous les Français. (…) Le peuple français a choisi de rompre, de rompre avec les idées, les habitudes et les comportements du passé. Je vais donc réhabiliter le travail, l'autorité, la morale, le respect, le mérite. Je vais remettre à l'honneur la nation et l'identité nationale. (…) Je vais en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi ». Ce discours-là, la plupart des Français étaient prêts à y adhérer, même à gauche. D'où la tentative réussie du nouveau président de faire venir à lui quelques personnalités de la société civile marquées à gauche, comme Martin Hirsch, mais aussi des figures de la mouvance socialiste comme Bernard Kouchner, promu ministre des affaires étrangères, ou Jean-Pierre Jouyet et Jean-Marie Bockell, devenus secrétaires d'Etat. Mais les électeurs se sont vite rendus compte que ces discours n'étaient que des discours. Et que l'homme élégant, résolu, au-dessus des partis, révélé par ces belles phrases, ne collait pas exactement à ce que les caméras de télévision leur montraient.

Tout le problème aujourd'hui est de savoir si la crise est profonde ou superficielle, si le président Sarkozy paie ses fautes de goût, son caractère, ses choix politiques, ou son impuissance face à la situation internationale. Mais le désamour a commencé par la stupeur qui, au moment où les médias campaient en général dans un état de sidération plutôt complaisante, a saisi les Français lorsqu'ils ont vu l'ego de leur président s'ébrouer en toute liberté, dans la griserie du succès post-électoral. Ils croyaient avoir voté pour un anti-soixante-huitard. Ils avaient en fait élu, comme l'a dit Daniel Cohn-Bendit, un vrai soixante-huitard, épris du principe de plaisir, incapable de supporter le moindre interdit. Ainsi, un président de la République, en France, ne peut prendre la parole à l'Assemblée nationale, c'est l'un des seuls interdits auquel il doit se plier. Parce qu'il ne le supporte pas, Nicolas Sarkozy tente de réformer la Constitution pour s'offrir cette tribune, une de plus.

Le président bling bling

Ils se sont pincés, les Français, quand ils ont vu leur nouveau président - le fameux président de « tous » les Français - fêter sa victoire au Fouquet's, haut lieu de la jet set, et partir en vacances sur le yacht de Vincent Bolloré. Ils se sont de nouveau pincés quand ils l'ont entendu excuser son retard - d'une heure ! - chez le président Bush et excuser l'indisposition dont souffrait son épouse qu'on a vu ensuite aller faire du shopping. Ils ont ressenti une vague nausée en voyant sur internet que, au cours d'une visite en Roumanie, leur président ne résistait pas aux attraits d'un magnifique stylo-plume. Puis ils ont eu le rouge au front en regardant Angela Merkel lui offrir à son tour un stylo-plume, puisqu'il aimait tant ça. Ils ont été estomaqués de découvrir à Disneyland le nouvel amour de l'homme de l'Elysée et de constater que ce dernier ne trouvait pas mieux que lui offrir la même bague qu'à son ex-épouse et de l'emmener au voyage là où on avait vu Cecilia en photo avec son propre amant… Plus grave encore, il porte ce jour-là sur ses épaules l'enfant de Carla Bruni. Le petit garçon se cache le visage de ses mains, et l'on se demande où est l'autre, le fils du président, celui qu'il avait affiché pendant sa campagne électorale.

La rancoeur de l'opinion publique

Au début, ce n'était pas si grave. Juste un dessillement progressif. Soudain, l'opinion a basculé. Parce que les Français ont compris que leur pouvoir d'achat n'allait pas augmenter, parce que, de plus, le cadeau fiscal fait par Nicolas Sarkozy en début de mandat et destiné à garder en France les nantis tentés de s'expatrier n'a jamais été digéré, ils ont été brutalement dégrisés. Et ils ont révisé d'un œil désenchanté leur vocabulaire sarkozien. La « transparence » promise par le président ? De l'exhibitionnisme bling-bling. Son énergie ? De l'agitation. Le souci de « l'ouverture » tous azimuts ? De la tactique et du saupoudrage de l'opinion : on caresse tout le monde dans le sens du poil. Le volontarisme sans tabou ? Des moulinets qui masquent l'impuissance. « Qu'est-ce que vous attendez de moi ? s'énerve le président lors de sa conférence de presse le 8 janvier 2008. Que je vide des caisses qui sont déjà vides ? Réduire le débat politique français à la seule question du pouvoir d'achat, c'est absurde. » Vrai, sans doute. Mais c'est lui qui s'était ligoté douze mois plus tôt par cet engagement : « Je veux être le président de l'augmentation du pouvoir d'achat. »

C'est le ton qui fait la chanson

Alors certes le président Sarkozy est toujours cet homme brillant, qui se fiche des convenances - plus que des conservatismes - sait parler, trancher, et communiquer. Mais les Français, qui ont le sentiment bizarre d'avoir été dupés par un illusionniste, réclament autre chose. Ils ne veulent pas d'un homme qui ne respecte que les rapports de force et d'argent, comme un adolescent affamé de prouver sa virilité. « J'en ai », semble répéter sans cesse, symboliquement, Nicolas Sarkozy. Les Français préfèreraient qu'il leur dise et le leur démontre : « Vous en avez, vous. »

La brutalité des mots qu'il emploie choque. En privé - « je vais les niquer », « on va encore se taper ce connard » - comme en public, quand il oublie que les caméras du tout internet sont en marche : « Casse-toi, pauv'con», jette-t-il à un visiteur du Salon de l'agriculture. Tout cela ne serait pas très important si le baromètre économique était au beau fixe, si le président était prêt à battre sa coulpe, s'il acceptait de se remettre en question, s'il supportait la frustration, s'il raisonnait, pesait, consultait avant de céder à son appétit de mouvement et de pouvoir. L'arrivée de Carla Bruni, son influence conjugale, ont lissé la personnalité du numéro 1 français. Mais sa façon même de gouverner, autocrate, avec ses chouchous - les sept ministres qu'il réunit ostensiblement aux dépens des autres - et ses lubies mal mesurées finissent par nourrir un climat de méfiance exacerbée. Exemples : il décide de faire parrainer un enfant juif martyr par les écoliers français, sans en avertir personne. Il lance l'expression « politique de civilisation », lors de ses vœux du 8 janvier, sur une improvisation totale. Il annonce la suppression de la publicité sur les télévisions publiques après 20 heures, sans avoir sérieusement pesé les conséquences financières de cette décision. Il est revenu sur la première annonce, pas sur la seconde qu'il a tenté laborieusement d'étayer par la suite avant de l'oublier, ni sur la troisième, dont il a aggravé la portée en précisant que le président des chaines publiques serait directement nommé par l'Elysée. Presque une provocation.

Les projets de réformes

« J'ai un travail à faire, je le ferai, rien ne m'arrêtera », va répétant le président. Le présentateur star de TF1, qui s'est attiré la fureur de Nicolas Sarlozy en lui disant, candide, qu'il avait l'air d'un « petit garçon » au milieu des grands du G8, l'a vexé car il a touché juste. Le président est un ex-petit garçon, mais il reste un petit homme qui veut être grand, très grand. C'est une force, malgré tout. C'est son ressort. Et sa faiblesse s'il ne supporte pas les critiques, ni le désamour de l'opinion, ni les rivalités internes, ni ses propres échecs. Son problème, dans l'avenir, va être de montrer qu'il a vraiment du fond, et que ce fond est cohérent.

Car le plus frappant, désormais, est que ses propres troupes sont gagnées par le doute. Pourtant, si l'on s'en tient au programme du candidat Sarkozy, on ne peut lui reprocher d'être resté inerte. De loi sur la modernisation économique en loi (LME) contre le piratage informatique en passant par la loi sur les universités et le relooking des institutions, il serait malhonnête d'affirmer qu'il ne bouge pas. Il a même du mal à laisser du temps au temps. Dans l'instant, on dirait qu'il ne connaît que le présent de l'indicatif. Il a donc mis en route un nombre impressionnant de réformes, trop sans doute, qui vont rarement aussi loin que ce qu'il avait annoncé, et qui ne sont pas toujours financées. Mais l'ensemble n'est guère lisible. D'où la difficulté de l'opposition à le contrer. Et celle de la majorité à le soutenir, d'autant qu'il ne craint pas, c'est sans doute l'une de ses qualités, de la prendre à revers idéologique sur certains sujets s'il le juge nécessaire.

L'avenir de la politique de Nicolas Sarkozy

Il va falloir qu'il redonne du sens à son action, et à son équipe, pour acquérir la stature internationale dont il rêve et qui va lui être nécessaire s'il espère devenir un grand président de l'Union européenne. Le soir de son élection à l'Elysée, Nicolas Sarkozy avait lancé : «Je veux dire (…) que, ce soir, la France est de retour en Europe. Je conjure nos partenaires européens d'entendre la voix des peuples qui veulent être protégés, de ne pas rester sourds à la colère des peuples qui perçoivent la construction européenne (…) comme le cheval de Troie de toutes les menaces que portent en elles les transformations du monde. » C'était un discours défensif. Pour construire, il faut du courage, de la persévérance, de la patience et des convictions. Il faut se recentrer sur une hiérarchie des principes et des valeurs, et savoir animer une équipe, en l'occurrence celle des chefs d'Etat. Ces qualités, s'il les a, ont été masquées pendant sa première année de pouvoir à la tête de la France. Il lui faudra une vraie révolution culturelle intérieure pour les déployer à l'échelle de l'Europe.

 
Jacqueline Remy
est journaliste indépendante après avoir été rédactrice en chef à L'Express. Elle a écris plusieurs livres, entre autres "La république des femmes". Elle écris également ...
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