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Magazine / Actualité / Présidence Française / Article | 26.06.2008
L'Europe qui protège, mais de quoi ?
de François Bafoil
Immigration, climat, défense et agriculture: Ce sont les dossiers principaux de la présidence francaise. Nicolas Sarkozy a la possibilité d'affirmer ses ambitions dans les six mois à venir. François Bafoil avec une analyse critique.
La présidence française bénéficie d'une fenêtre d'opportunité unique pour démontrer que si aucun pays ne remet en question les principes du libre marché au sein de l'Union, cela ne peut pas se faire aux dépends de la dimension politique de la défense des intérêts communs. Europe libérale ou Europe davantage politique, il appartient à la France de montrer maintenant que les deux dimensions sont compatibles.

Après tout, ce sont elles qui étaient au coeur du message politique du candidat Sarkozy il y a un an. Cette présidence élargie lui donne l'occasion d'affirmer enfin la réalité de son ambition. Mais cette fois à l'échelle de l'Union. Mini traité ou traité tout court, l'Europe est repartie de bon pied – à coup sûr grâce à l'impulsion volontariste du président français – et tandis que la grande vague du libéralisme qui a dominé les 20 dernières années semble momentanément marquer le pas – les négociations à l'OMC sont pour le coup enferrées et d'élargissement prochain, il n'en est pas question - voilà une présidence qui affiche clairement les enjeux. Et quels enjeux ! Pas moins de cinq qui sont au coeur des débats politiques, nationaux, européens ou mondiaux : l'immigration, l'énergie et le climat, l'agriculture, la défense - sans compter tous ceux qui nourrissent, sous la conduite française, les échanges entre les administrations et parmi lesquelles, il faut notamment compter les réflexions sur l'avenir de la politique de la cohésion et sur les institutions communes. Assurément, et sans le claironner, voilà une présidence qui ayant annoncé qu'elle voulait faire une pause dans la dynamique d'élargissement, entend maintenant mettre concrètement en oeuvre la notion d' « approfondissement » en prouvant que sur des dossiers aussi importants, les accords peuvent être trouvés. Dans ce cadre le projet euro méditerranéen a une valeur de test.
Quel dialogue euro-méditerranéen ?
S'il est un dossier sur lequel est attendu la présidence française, c'est bien celui sur la Méditerranée. Le président Sarkozy en a fait un de ses dossiers phares pour deux raisons fondamentales : pour réinscrire le dialogue Nord Sud au cœur de la politique, tant les inégalités qui traversent cet axe se sont aggravées ces dernières années ; pour faire de l'immigration contrôlée une politique majeure de l'Union. Dans ce contexte, le mot d'ordre que s'est donné la présidence française, « une Europe qui protège » aurait le mérite de s'adresser autant aux membres de l'Union, qu'à ses voisins, méditerranées en premier lieu. Mais les protéger de quoi ?
Un esprit mal intentionné pourrait murmurer « pour les protéger de la France » car ce que l'on reproche à la France, dans cette affaire, ne tient pas tant au projet lui-même, qu'au fait qu'elle se soit arrogée la parole sur la Méditerranée, sans souci de ses propres voisins. L'Espagne a très mal pris l'affaire, en estimant que le nouveau dialogue sapait le processus de Barcelone qu'elle avait mis en place en 1995 et qui reste jusqu'à nouvel ordre le cadre dans lequel s'inscrit la politique méditerranéenne de l'UE. Les Italiens, quant à eux, ont considéré qu'ils ont tout autant de droits au leadership que les Français dans ce domaine. L'Allemagne a rétorqué qu'elle avait, elle aussi, droit au chapitre, ne serait-ce que parce qu'elle héberge une forte communauté turque et qu'elle n'entend pas être cantonnée dans son arrière jardin est-européen. De nombreux autres pays, enfin, ont critiqué le projet dans sa prétention à se substituer à « la politique européenne de voisinage », et faisant il y ont vu de nouveau une « francisation » de l'Union. Enfin, ce n'est pas un hasard si la Suède et la Pologne - la première qui assumera le flambeau de la présidence après les tchèques dans un an, et la Pologne pas plus tard qu'en 2012 – ont déjà annoncé la couleur en préconisant dans leur déclaration d'il y a une semaine, le dialogue renforcé et l'ouverture à l'Est, plus précisément vers l'Ukraine.
Ainsi, ce qui se promettait d'être une politique généreuse portée par l'emphase guaino-braudelienne [1] de la « mare nostrum » comme avenir de l'UE semble s'être fracassée sur la réalité d'une communauté européenne qui demeure, d'abord et avant tout, une Union d'Etats aux intérêts nationaux bien marqués.
Le dossier de l'immigration ou le dossier de l'agriculture ?
De ce concert de reproches qui s'est abattu sur le projet porté par Nicolas Sarkozy, que conclure ? Principalement deux points :
d'abord, que les clivages qui parcourent l'Europe semblent décidément avoir la vie dure. Au blocage Nord / Nord qui oppose les « grands pays comme la Grande Bretagne, l'Allemagne et la France sur ce que doit être la conduite politique (ou non) de l'espace commun, vient s'ajouter le blocage Sud / Sud qui bute sur les conflits du Sahara occidental et du conflit israelo-arabe ainsi que le conflit Nord / Sud, un grand nombre des pays du Nord ne voulant pas entendre parler de coopération avec le Sud. Dans ce cadre, ce qui domine, c'est l'absence d'outil institutionnels efficaces et de forums d'échanges. On aurait pu s'attendre à ce que le projet de la présidence française s'attaque à ces héritages de la longue durée, mais c'était trop demander sans doute. La cohérence du projet semble du coup échouée, à la mesure de l'absence de volonté politique.
Et c'est surtout là que le projet de la présidence française semble un challenge insurmontable. La situation entre les pays riverains – ceux du Sud et ceux de l'Est méditerranéens – et ceux de l'UE s'est tellement détériorée dans la décennie 1995 – 2005 en termes de flux de capitaux, d'investissement et plus encore d'échanges agricoles qu'on se serait attendu à voir l'agriculture traitée comme le dossier n°1. Or, toute l'attention – pour ne pas dire la crispation - semble se porter sur la question migratoire. Pas sur l'agriculture. Elle, qui est pourtant tellement importante de chaque côté de la mer, est le parent pauvre du programme. Pourquoi ? Parce qu'en réalité une politique agricole pour soutenir les paysans riverains de la méditerranée irait résolument à l'encontre des intérêts des paysans de l'autre rive, la nôtre. Comme le montre le remarquable travail conduit très récemment sous la direction de Bertrand Hervieu [2], les échanges comparés du Nord et du Sud ont révélé, durant les quarante dernières années (entre 1963 et 2003) des dynamiques inverses. Si la part des exportations agricoles du Nord (et principalement la France) dans le commerce mondial a cru dans la période, passant de 22% à 45%, celle du Sud a décliné, passant de 4% au début des années 1960 à 2% aujourd'hui [3].
Dans ces conditions et compte tenu du fait que les politiques préconisées par les organisations internationales en matière de dérégulation ont causé des ravages, notamment au niveau de la production céréalière, que vaut la politique de l'UE de renforcement des marchés ? Plus exactement, quelle politique publique doit être mise en œuvre de manière à protéger les producteurs au sein de leurs marchés ? Comment garantir un revenu décent et quelles sont les incitations qui pourraient être formulées pour favoriser l'initiative ? Comment l'UE et l'OMC pourraient s'entendre pour reconsidérer les prix, à la manière dont l'UE d'ailleurs s'y prend avec ses propres producteurs ?
De cela le projet méditerranéen ne dit rien. Ce qui s'est promis comme la grande affaire de la présidence française semble d'un côté limitée par les propres producteurs de l'UE principalement français (mais pas seulement) farouchement attachés à une PAC « sanctuarisée » et dont on ne voit pas clairement les évolutions, et de l'autre enferrée dans la question du contrôle des frontières et de l'immigration dont chacun pressent que seul un développement maîtrisé du Sud peut en être la solution. Mesuré à cette aune, « l'Europe qui protège » court le risque d'être protectionniste, c'est-à-dire encore plus rejettante qu'elle ne l'a été jusqu'à présent.
Pour tout pays de l'UE, occuper pendant 6 mois la présidence de l'Union est un moment décisif. On peut y laisser une image versatile, à l'image de la présidence Blair il y a deux ans, prometteuse initialement, et pourtant sans aucune consistance à l'arrivée. Mais on peut aussi y laisser l'image d'une présidence déterminée à faire avancer à petit pas et dans la concertation, l'intérêt collectif, à l'image de la présidence allemande il y a six mois. Entre ces deux exemples, la présidence qui va s'ouvrir a le choix : soit de montrer que la politique n'a pas perdu la partie en Europe et que, par exemple, les débats sur l'immigration peuvent ouvrir sur autre chose que le repli identitaire morbide et l'annonce « coup de poing ». On parlera alors de la présidence française comme d'une référence collective ; soit que la France n'est pas à la hauteur de l'ambition dont elle se targue, en projetant à l'échelle communautaire ce que les Français et tant de ses voisins reprochent à leur président – une arrogante vanité - et on parlera alors d'une présidence Sarkozy comme d'une échéance ratée.
[1] Henri Guaino est le conseiller du président Sarkozy qui a inspiré cette politique et tous les discours emphatiques qui l'ont accompagné.
[2] Cette note s'inspire d'ailleurs largement des discussions conduites avec Bertrand Hervieu, directeur du CIHEAM.
[3] Mediterra 2008. The future of agriculture and food in Mediteranean Countries. International Centre for Advanced Mediteranean agronomic studies. Presses de Sciences Po, p. 82 sq.
François Bafoil est directeur de recherche au CNRS / CERI / Sciences Po. En poste à l'Université de Lodz en Pologne en 1984, puis chercheur ...
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