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08.01.2009

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Magazine / Actualité / Prague 1968 / Interview | 20.08.2008

"Cette expérience s'est terminée tristement"


Rudi Dutschke à Prague, désobéissance civile, émigration de masse : l'historien et réformiste tchèque, Jan Kren raconte les événements qui ont agité la Tchécoslovaquie au printemps et à l'automne 1968.


euro|topics : Le 5 avril 1968, Alexander Dubček, le premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque a présenté un programme d'actions. L'objectif : un pluralisme économique mais pas politique. Vous étiez à l'époque professeur à l'université du Parti de Prague. Pourquoi avez-vous cru au « socialisme à visage humain » ?

C'était le programme de réformes le plus complet dans le camp communiste. Celui-ci réclamait non seulement la réhabilitation des communistes condamnés mais également celle des non communistes.

Jan Kren est né à Prague en 1930. De 1969 à 1990 il a été frappé d'une interdiction d'exercer sa profession et a travaillé dans une usine de distribution d'eau. Actuellement il enseigne l'histoire à l'Université Karl de Prague.

Photo: Barbara Breuer


La question de leur indemnisation a aussi été posée. La proposition initiale était un programme bref et rapide à mettre en place. Les négociations de longue haleine avec près d'une centaine de participants au sein de la commission des réformes ont été la première grosse erreur. Ce n'est qu'après deux mois que le programme a été publié. Tout ce qu'il contenait à ce moment-là avait déjà fait l'objet d'un débat public. Les réformistes ont ainsi perdu l'initiative.

euro|topics : Le « Printemps de Prague » a-t-il été inspiré par les mouvements de 68 ?

Oui, le mouvement de l'Ouest s'est largement répercuté en Tchécoslovaquie. Il y avait des réactions analogues contre l'ordre établi – à l'Ouest comme du côté bolchévique. Il y a même une étude scientifique qui analyse la visite – si je me souviens bien – de Daniel Cohn-Bendit et de Rudi Dutschke chez les étudiants de Prague. La grande différence, c'est que les Tchèques ne croyaient pas à l'idéal révolutionnaire. Les étudiants occidentaux considéraient justement les étudiants tchèques « uniquement » comme des réformistes alors que de leur côté, ils étaient perçus par les Tchèques un peu comme des radicaux un peu dingues.

euro|topics : Déjà de 1963 à 1967, il y avait eu certains assouplissements...

Oui, surtout parce que le parti divisé n'était plus en mesure de diriger la société. Les artistes créateurs jettent volontiers un regard rétrospectif sur cette époque qu'ils considèrent comme magnifique et qui s'est manifestée dans les nombreuses œuvres cinématographiques tchécoslovaques ou dans la littérature florissante.

euro|topics : En février 1968, Dubček a supprimé la censure. Comment les citoyens ont-ils accueilli cette libéralisation ?

Ce qui était intéressant, c'est que l'atmosphère dans le pays, semaine après semaine, se déchargeait dans différentes activités. Des forums de citoyens non officiels ont ainsi vu le jour comme le « club des sans parti » ou une organisation de personnes qui avaient été persécutées et emprisonnées dans les années 1950. Il y avait une plateforme pour le renouvellement de la démocratie sociale. Ces activités commençaient doucement à dépasser le cadre des réformes provenant «  du haut ».

euro|topics : L'empressement pour les réformes était-il limité à Prague ?

Non, au cours de l'été 1968, la province s'était rapprochée de la capitale. Ce qui est caractéristique de cette période c'est que les congrès de district du Parti communiste s'achevaient presque immanquablement par l'élection des partisans des réformes.

euro|topics : Dans la nuit du 21 août 1968, les troupes de l'Union soviétique, de la Pologne, de la Hongrie et de la Bulgarie ont envahi la Tchécoslovaquie. Vous aviez connu l'invasion nazie à Prague lorsque vous étiez enfant. Aviez-vous une impression de déjà vu ?

Evidemment, c'était un choc. Les Tchécoslovaques considéraient encore les Soviétiques après 1945 comme des libérateurs. Et brusquement, les libérateurs avaient envahi leur pays. Cela a brisé la sympathie éprouvée à l'égard des Russes. Et plus personne ne croyait alors que le système pouvait été réformé.

euro|topics : Après l'invasion, les leaders réformistes ont dû signer le « protocole de Moscou » qui imposait la fin des réformes et l'acceptation du déploiement des troupes soviétiques sur le territoire. Tous jusqu'à Frantisek Kriegel, le chef du Front national, ont signé. Etait-ce une erreur ?

Certainement, d'autant qu'ils se trouvaient dans une position tellement défensive. D'un autre côté, en tant que prisonniers soviétiques, ils n'étaient pas indépendants. Mais je crois que ce qui a provoqué le revirement important, ce fût le fait qu'aucune date n'avait été fixée dans les protocoles quant au retrait de l'occupant, ce qui était la principale revendication de l'opinion publique tchécoslovaque.

euro|topics : Bien que le gouvernement ait demandé à ce qu'il n'y ait pas de résistance militaire, le peuple s'est révolté. Combien de personnes ont réellement été victimes du « Printemps de Prague » ?

La plupart étaient de jeunes manifestants sur lesquels les Soviétiques ont tout simplement tiré. Il y a eu environ une centaine de morts. Toutes les victimes ont entre-temps été identifiées et leur mémoire est honorée.

euro|topics : Au cours des premières semaines de l'occupation, les Tchèques et les Slovaques ont essayé de déconcerter les Russes par des actions de désobéissance civile. Pourriez-vous en citer quelques exemples ?

La résistance de la population a été colossale. Elle est partie du dernier village slovaque et s'est étendue jusqu'à Prague. Les résistants accrochaient les panneaux indicateurs à l'envers et collaient sur les rations d'approvisionnement des troupes russes des affiches disant : « Lénine, réveille-toi, Brejnev est devenu fou. » Cette résistance civile a neutralisé cette armée gigantesque pendant près d'un an. Les Soviétiques devaient tout d'abord trouver des collaborateurs pour pouvoir ensuite réprimer ce mouvement par la force. Toute cette expérience s'est terminée progressivement et tristement en août 1969. Aux premiers jours de la date anniversaire de l'invasion russe, le nombre de manifestants était presque aussi important que celui qui devait empêcher les manifestations. La répression avait donc lieu « en interne ».

euro|topics : Vous-même, vous avez dû quitter votre poste de professeur d'université. Comment vous en êtes-vous accommodé ?

Pendant les 20 années qui ont suivi, j'ai travaillé comme surveillant de pompe dans une usine de distribution d'eau de Prague. J'ai travaillé dans un service qui employait 32 personnes – parmi lesquelles sept avaient signé la Charte 77. Cela nous a donné la possibilité de discuter entre nous sur le plan professionnel et de nous soutenir mutuellement. Pour nous, c'était l'époque de la plus grande liberté intérieure.

euro|topics : Suite au « Printemps de Prague », près de 100 000 Tchèques et Slovaques ont émigré. Pourquoi êtes-vous resté ?

Pour moi, il n'était pas question de quitter ma patrie et ma famille. Et, en outre, nous ne pouvions pas imaginer à l'époque que l'occupation allait durer 20 ans.

euro|topics : La resoviétisation est cyniquement qualifiée en République tchèque de « normalisation »...

C'était le terme utilisé par le régime que la science de l'histoire a ironiquement repris. Autrefois, rien n'était normal. Après l'invasion, il y eut quelque chose que l'on ne peut pas appeler autrement qu'une « déportation sociale massive ». Un demi million de personnes ont été non seulement exclues du parti mais il leur a également été interdit d'exercer une quelconque activité intellectuelle. Et c'est ainsi que la Tchécoslovaquie est complètement passée à côté de la révolution des technologies de l'information et de toutes les autres grandes évolutions qui ont eu lieu dans les années 1970 et 1980.

euro|topics : Comment le « Printemps de Prague » est-il interprété aujourd'hui, 40 ans après ?

L'écho médiatique est relativement négatif. La droite politique interprète ce mouvement uniquement comme un conflit entre communistes haut placés. Mais au cours des dernières années, cette vision s'est un peu élargie car on a reconnu qu'il y avait également une cohésion démocratique dans la société qui avait de véritables répercussions sur le travail artistique et scientifique.

L'interview a été menée par Barbara Breuer, correspondante n-ost à Prague.

 

Langue originale Tchèque

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

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