Menu secondaire: Magazine
Magazine / Politique / Le bouclier antimissile / Débats | 11.04.2007
Le bouclier antimissile américain divise-t-il l'Europe ?
de Hans-Jörg Schmidt
Les Etats-Unis veulent implanter en Europe certains éléments de leur bouclier antimissile. L'an passé, ils ont acquis la Pologne et la République tchèque à leur cause. Mais le véritable débat européen sur ce projet d'armement n'a été déclenché qu'au début de cette année par les violentes protestations de Vladimir Poutine.
En 2007, l'Europe a repris ses discussions sur la politique d'armement, évoquant le danger d'une nouvelle course aux armements. Ce sont les propos virulents tenus par le président russe Vladimir Poutine lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 10 février 2007, qui ont relancé le débat. Poutine a vivement critiqué le projet américain consistant à implanter des éléments de leur bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque et a menacé de rétorquer par des mesures militaires.

Photo: stock.xchng
Les Etats-Unis voudraient installer en République tchèque une station radar qui fonctionnerait comme un système d'alerte précoce. Dans le cas d'une attaque de missiles, elle donnerait l'ordre de lancement des missiles défensifs que les Etats-Unis veulent installer en Pologne. Ce système devrait être opérationnel à partir de 2011. Les experts militaires précisent qu'un certain nombre de difficultés techniques restent encore à résoudre.
Une protection pour l'Europe de l'Est?
L'ancien chef d'état-major de l'armée tchèque, Jiri Sedivy, plaide pour la participation de la République tchèque au système américain de défense antimissile. Il écrivait en effet le 20 juillet 2006 dans le quotidien Mlada Fronta Dnes : "A l'époque, nous étions contraints d'être membres du Pacte de Varsovie. Aujourd'hui, nous avons le choix. En 1968, les Soviétiques sont arrivés chez nous sans autorisation et sont restés vingt ans. Les Etats-Unis nous demandent si nous acceptons d'accueillir, sous conditions, quelques centaines de militaires américains sur notre territoire. Si nous disons non, le bouclier anti-missiles sera installé ailleurs."
Et le journaliste polonais Jedrzej Bielecki écrivait le 25 juillet 2006 dans la Rzeczpospolita : "Pour la première fois, nous avons la possibilité de renforcer la sécurité du pays. Face aux tendances autoritaires de la Russie et à la crise politique européenne, ce dossier devrait être une priorité pour le gouvernement polonais."
En revanche, l'ancien ministre tchèque des Affaires étrangères, Jiri Dienstbier, s'est prononcé contre la mise en place d'un bouclier antimissile américain sur le sol tchèque : "Nous devrions nous garder d'entamer une nouvelle course aux armements dans un monde déjà fragilisé", écrivait-il le 9 août 2006 dans les colonnes du quotidien Pravo.
De la Guerre froide à la Nouvelle Europe
Cela fait vingt ans que les Etats-Unis travaillent à l'élaboration d'un bouclier militaire destiné à intercepter les missiles ennemis. L' "Initiative de défense stratégique" (SDI), également connue sous le nom de "Guerre des étoiles", date de la présidence de Ronald Reagan. Mais au fil des ans les médias l'ont remisée au second plan, différents tests ayant échoué les uns après les autres. Ces anciens projets ont surtout été réactivés pendant le premier mandat de l'actuel président américain, Georges W. Bush, et rebaptisés National Missile Defence (NMD).
D'après la définition de celui qui était alors ministre américain de la Défense, Donald Rumsfeld, la Pologne et la République tchèque font partie de la "Nouvelle Europe"– c'est-à-dire des anciens Etats communistes qui ont suivi les Etats-Unis dans leur guerre contre l'Irak. Rumsfeld lui oppose la "Vieille Europe", dans laquelle il compte des pays comme la France et l'Allemagne, qui prirent officiellement position contre la guerre.
L'Europe divisée ?
Cette catégorisation dont s'était alors servi Rumsfeld pour diviser l'Europe est également le leitmotiv des débats européens actuels concernant le bouclier antimissile.
Ainsi le journal danois Jyllands-Posten a-t-il mis en garde contre ce danger, le 8 mai 2007, après que le gouvernement danois eut annoncé vouloir également participer au système antimissile : "Les agissements en solitaire des Etats-Unis, qui ont pris le parti de ne négocier qu'avec quelques pays européens, peuvent conduire à une division de l'Europe."
L'expert en sécurité des sociaux-démocrates allemands, Egon Bahr, a certes exprimé sa compréhension envers les Européens de l'Est, dans une interview du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung du 19 mars 2007 :"…si la mémoire collective pousse nos voisins de l'Est à se décider [en faveur de cette installation], nous devons l'accepter."Mais il a également ajouté : "Mais nous devons attirer l'attention de nos (…) voisins sur les conséquences que cela aurait sur la division de l'Europe."
Le rôle spécifique de l'Allemagne
Lors de la même interview, Bahr analyse également la situation de l'Allemagne à l'intérieur de cette polémique : "La tradition allemande veut que nous briguions un partenariat stratégique avec la Russie. Les projets américains ne s'accordent pas avec cette tradition : la politique américaine à l'égard de la Russie est en partie une politique de confrontation."
Frank Nienhuysen a développé les mêmes arguments dans le Süddeutsche Zeitung du 9 février 2007 : "L'affaire des missiles ne doit pas donner lieu à une nouvelle course aux armements, qui marquerait un tournant dans les relations entre la Russie et l'OTAN. Il a été difficile de rétablir un semblant de confiance dans les années qui ont suivi la chute de l'Union soviétique, il ne faut donc pas trop tirer sur la corde."
Le fait que l'Allemagne se montre particulièrement compréhensive pour les inquiétudes russes n'a pas échappé au Hongrois Peter Dunai qui écrivait le 14 mars 2007 dans le quotidien Nepszabadsag: "L'Allemagne, dépendante de l'énergie russe, réagit de manière particulièrement sensible : Gerhard Schröder et les sociaux-démocrates auraient tenté d'éviter à tout prix un conflit avec Moscou, mais les conservateurs ne se prononcent pas clairement en faveur du bouclier."
Les Polonais et les Tchèques se montrent pro-américains
L'âpre réaction de Poutine lors de la Conférence de Munich sur la sécurité n'était pas une surprise pour la Pologne et la République tchèque, comme l'indique Ulrich Schmid dans le Neue Zürcher Zeitung le 24 janvier 2007 : "A Varsovie et à Prague, on sait parfaitement qu'une collaboration militaire de cet ordre avec les Etats-Unis est inédite, et qu'elle doit irriter les Russes (...). Les gouvernements tchèque de Mirek Topolanek et polonais de Jaroslaw Kaczynski sont connus pour leur pro-américanisme, et ils vont chercher à satisfaire les vœux du Pentagone."
Imperturbable, le chroniqueur tchèque Viliam Buchert observe le 20 février 2007 dans le Mlada Fronta Dnes : "On peut comprendre que les Russes n'apprécient pas cette idée de système de défense. Toutefois, Moscou doit également comprendre que ni les Américains ni l'OTAN ne menacent militairement la Russie, ni n'ont l'intention de le faire. Aujourd'hui, la Russie n'est pas l'ennemie de la République tchèque, contrairement à ce que laissent supposer les récentes réactions au sujet du système de radars. Mais la Russie n'est pas non plus notre allié stratégique."
La "Guerre des étoiles" aboutira-t-elle à un projet de l'OTAN?
Pour désamorcer le conflit et combattre la division de l'Europe, la présidente allemande du Conseil de l'UE, Angela Merkel, a proposé le 13 mars dernier, juste avant sa visite en Pologne, le compromis suivant : il faudrait discuter des projets tchèques et polonais au sein de l'OTAN, avec les Etats-Unis.
Le Français Daniel Vernet a repris sa proposition dans le Monde du 14 mars 2007 et ajouté cette recommandation : "Le seul moyen de parer à ce danger [d'une course aux armements] est d'internationaliser la défense antimissile."
Dès le 26 février 2007, le quotidien néerlandais Trouw écrivait : "La Pologne et la République tchèque auraient pu choisir une meilleure voie. L'UE ou l'OTAN auraient été (…) plus à même de coordonner des solutions régionales contre les menaces extérieures, venant de Russie ou de pays comme l'Iran ou la Corée du Nord. Bien sûr, la politique de sécurité européenne est encore embryonnaire, mais elle ne mérite pas d'être condamnée à mourir avant même d'être née."
Protestation contre les installations américaines
Les populations polonaise et tchèque ne partagent pas spécialement les considérations stratégiques de leurs gouvernements. Ainsi les adversaires au projet ont-ils manifesté à Varsovie le 24 mars 2007 et jeté des canards en plastique sur le palais présidentiel. Et selon la dernière enquête de l'institut de sondage CVMM, plus de 60% des Tchèques sont contre la participation de leur pays au "projet américain de la Guerre des étoiles". Un référendum réalisé dans le village tchèque de Trokavec, situé à deux kilomètres de l'endroit où est prévue l'installation du radar, est particulièrement éloquent : 78 habitants ont voté contre le projet, un seul à voté pour."

» vers l'index des auteurs
Traduction
Barbara Fontaine
© Bundeszentrale für politische Bildung
Des articles supplémentaires sur les thèmes » Relations Internationales, » Défense / Crises / Guerres, » Pologne, » République tchèque, » Europe, » USA
Pour en savoir plus sur les thèmes de la revue de presse » Relations Internationales, » Défense / Crises / Guerres, » Pologne, » République tchèque, » Europe, » USA


