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Magazine / Politique / L'UE et l'Afrique / Débats | 29.11.2007
Migration, échanges commerciaux et droits de l'homme
de Dagmar Dehmer
Pour la première fois depuis sept ans, aura lieu à Lisbonne début décembre 2007 une rencontre au sommet entre Européens et Africains. Les divergences occuperont-elles le devant de la scène, ou assistera-t-on à un rapprochement entre les deux continents ?
Les problèmes à résoudre entre l'Union européenne (UE) et l'Union africaine (UA) ne manquent pas ; c'est pourquoi une rencontre au sommet va se tenir les 8 et 9 décembre 2007 à Lisbonne. C'est le premier sommet entre l'UE et l'Afrique depuis 2000, un sommet prévu pour 2003 ayant été annulé à cause de Robert Mugabe : interdit d'entrée en UE pour non-respect des droits de l'homme, le dictateur zimbabwéen n'avait pas été invité ; sur ce, la plupart des hommes politiques de poids s'étaient décommandés. Aussi les deux parties sont-elles cette fois-ci déterminées à assurer la tenue du sommet 2007 – même en présence de Mugabe.

Foto: AP
Le différend autour de Mugabe
Ce consensus a cependant été précédé de discussions quant à la participation de Mugabe. Le premier ministre britannique Gordon Brown avait menacé de ne pas assister à un sommet en présence de ce dernier. Le président nigérien Umaru Yar'Adua, quant à lui, avait avancé, à l'issue de la rencontre "Partenariat pour l'Afrique" ayant eu lieu fin octobre 2007 à Eltville sous l'initiative du président fédéral allemand Horst Köhler, que le différend autour de Mugabe ne devait pas empêcher l'UE et l'Afrique de débattre d'autres questions d'importance pour les deux continents, tout en soulignant "que ce qui se passait au Zimbabwe était illégal". Développant une argumentation semblable, la chancelière allemande Angela Merkel (CDU) est bien déterminée à participer au sommet. La chancelière est d'avis que c'est dans un face à face direct qu'il convient de critiquer la politique de Mugabe. Aucun autre Etat membre européen ne s'est jusqu'à présent rallié au boycott britannique.
Dans le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung du 21 septembre, Horst Bacia commentait en ces termes la décision de Gordon Brown : "Il a trouvé un moyen d'échapper au dilemme, mais cette solution n'est pas valable pour tous." Et Dominic Lawson d'ironiser à son tour dans l'Independent britannique du même jour : "Robert Mugabe sera ravi si sa présence à Lisbonne est la cause de l'absence du Royaume-Uni à la table des négociations. Si le Portugal doit annuler son invitation, quelqu'un pense-t-il sérieusement que cela permettra d'accélérer d'une seconde la fin du règne de Mugabe ?"
La présidence portugaise au Conseil européen, qui a inscrit les relations avec l'Afrique au rang de ses priorités, se voit confrontée à une mission délicate, constatait dans son éditorial le quotidien portugais Diário de Notícias du 3 juillet 2007 : "Il est hors de question que Robert Mugabe se serve du sommet pour faire sortir son régime d'un isolement mérité. Si l'on parvient à éviter ce cas de figure, le Portugal aura rendu un réel service à l'Europe et à l'Afrique."
La concurrence chinoise
Dans le Times sud-africain du 13 novembre 2007, Raenette Taljaard portait un regard critique sur la prise de position allemande, en soulignant que l'Allemagne s'engageait, certes, pour que le Zimbabwe ne domine pas le sommet, mais que l'UE, au fond, laissait le dictateur agir en paix de peur de voir ses anciennes prérogatives coloniales tomber entre les mains de la Chine.
R. Taljaard mettait ainsi le doigt sur une des raisons principales du regain d'intérêt de l'Europe pour le continent africain toutes ces dernières années : l'engagement de la Chine en Afrique pour ce qui est de l'exploitation des richesses minières. Nikolas Busse, dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 10 septembre 2007, faisait remarquer qu'il fallait y voir de plus en plus une "question fondamentale... celle de savoir jusqu'à quel point l'Europe peut encore se permettre de prêcher la morale." La Chine, poursuivait-il, a donné à plusieurs reprises à l'occasion de rencontres au sommet avec les chefs d'Etat africains une réponse claire à cette question de morale : Mugabe a toujours été reçu avec les plus grands honneurs.
L'agenda du sommet
L'enjeu majeur du sommet euro-africain de 2007 à Lisbonne est de savoir si les deux continents réussiront à engager un nouveau "partenariat stratégique".
Dans le plan d'action élaboré par les deux parties en vue d'une déclaration commune pour le sommet, l'UE et l'Afrique mentionnent quatre champs de coopération : la paix et la sécurité, les échanges commerciaux, les flux migratoires et les droits de l'homme, auxquels s'ajoutent les questions de développement. L'agenda retient en outre une bonne douzaine de sujets allant des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) des Nations Unies, qui devraient permettre, par exemple, de réduire de moitié la pauvreté d'ici à 2015, jusqu'au souhait de promouvoir "une perception plus précise les uns des autres".
Concernant certains points, le nouvel acteur de poids sur l'échiquier africain, la Chine, reste invisible à la table des négociations. C'est le cas par exemple quand l'UE annonce une plus grande fiabilité des aides financières et budgétaires et promet en outre de ne pas mettre la barre trop haut quant aux conditions à remplir pour en bénéficier. Car la Chine, elle, n'a guère d'exigence en matière de "bonne gouvernance" ou de "droits de l'homme", mais voit en premier lieu dans l'Afrique un espace économique intéressant. C'est pourquoi elle est un investisseur et un bailleur de fonds bienvenu sur le continent africain.
La politique commerciale, un élément de discorde
L'une des principales pommes de discorde entre l'EU et l'Afrique est la politique commerciale. Dans la déclaration commune citée ci-dessus, il est demandé à l'Afrique d'être moins dépendante de l'exportation de matières premières et de biens de première transformation. Mais presque en même temps que le sommet EU-Afrique, doivent également être clôturées les négociations dites "Accords de partenariat économique" (APE) avec les pays ACP (Pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique). Ces dispositions doivent remplacer l'Accord de Cotonou qui garantissait aux Etats ACP l'accès en franchise au marché européen tout en leur permettant de protéger leurs marchés des importations à bas prix. Le nouvel accord de partenariat est appelé à poser de nouveaux jalons, car les anciens traités, telle est la conviction du commissaire européen chargé du commerce Peter Mandelson, ne correspondent plus aux règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Ce sujet a déclenché de vives polémiques dans les milieux d'experts, polémiques auxquelles le quotidien français Libération a largement participé au fil de plusieurs chroniques. Peter Mandelson a répliqué par une lettre ouverte cosignée par le commissaire européen au développement Louis Michel, lettre qui a été publiée dans divers journaux européens, dans laquelle il menaçait les Etats ACP de s'exposer à l'application de droits de douane à compter du 1er janvier 2008 s'ils ne parvenaient pas à un consensus sur le nouvel accord de partenariat.
P. Mandelson s'est fait le défenseur de l'accord de partenariat contre ses détracteurs, dont l'auteur suisse Jean Ziegler, rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation ; celui-ci, dans Libération du 16 octobre 2007, qualifiait cet accord de "catastrophique" pour les Africains. "Personne", souligne P. Mandelson dans sa lettre, "ne croit que le statut quo actuel fonctionne. Freinée par sa dépendance vis-à-vis de partenaires commerciaux privilégiés ainsi que de quelques produits de base, l'Afrique accuse un lourd retard par rapport à l'Asie et à l'Amérique latine en matière de réduction de la pauvreté et de croissance économique." Au reste, poursuit-il, "les Africains connaissent leurs intérêts et ont négocié avec fermeté."
C'est précisément ce qui, du point de vue africain, suscite le doute. D'après certains participants, l'un des cinq chefs d'Etat africains présents à la rencontre "Partenariat pour l'Afrique" aurait formulé une conclusion dépourvue de toute ambiguïté : "Nous avons besoin de plus de temps. Nous ne savons pas ce qui est bon pour nous. Nous ne savons pas non plus comment négocier tout cela."
L'organisation Africa Recruit, financée par Le Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique (Nepad) et le Conseil économique du Commonwealth, formule un point de vue analogue dans une publication de l'organisation non gouvernementale Bond, intitulée "Voix africaines" : "Il manque à la plupart des pays africains la capacité de négocier efficacement les questions commerciales." La Conférence des Eglises d'Afrique (AACC), quant à elle, avance que "la réciprocité entre pays pauvres et pays riches se fera systématiquement au détriment des pays pauvres." Elle fait allusion par là au fait que les Accords de partenariat économique (APE) engendreront l'abolition non seulement des barrières douanières européennes mais également, à l'issue d'une période de transition d'une décennie, de celles des Etats ACP.
Les flux migratoires
Les flux migratoires constituent un autre sujet d'importance dans l'agenda du sommet : L'Europe insiste pour agir de pair avec les pays d'Afrique afin d'éviter que les migrants clandestins ne se risquent à la périlleuse traversée des mers pour gagner l'Europe. Dans le dossier du sommet, il est noté que les migrations doivent être considérées comme un "phénomène essentiellement positif".
En termes concrets, cependant, cela veut dire que les pays africains doivent récupérer les immigrés clandestins qui ont réussi à gagner l'Europe. En même temps, l'UE promet pourtant de combattre les stéréotypes et la xénophobie et entend promouvoir "l'échange d'acteurs non gouvernementaux".
Les esprits critiques ne voient guère de perspective d'amélioration de la situation des réfugiés africains. Navid Kermani relevait non sans amertume dans un commentaire pour le quotidien berlinois die tageszeitung du 12 novembre 2007 : "La protection des réfugiés ne signifie plus aujourd'hui protéger les réfugiés mais se protéger des réfugiés."
Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako constatait dans L'Humanité du 18 octobre 2006 que jamais les barrières érigées par l'UE ne seraient suffisantes, illustrant ainsi son propos : "Quelqu'un qui peut manger et soutenir sa famille ne part pas ainsi, sans garantie d'y parvenir, simplement parce que des lumières jaunes ou rouges brillent quelque part."
L'amitié ou la guerre ?
L'ex-ministre malienne de la Culture et du Tourisme, Aminata Traoré, donnait une tout autre interprétation des choses dans le quotidien hongrois Elet es Irodalom : "Les immigrés africains ne sont pas les ennemis de l'Europe ; au contraire, ils croient en l'Europe."
Pour sa part, Owen Mukamana de Nairobi ne peut aucunement se ranger à une évaluation aussi positive des relations entre les deux continents. Il écrivait le 13 novembre 2007 dans AllAfrica.com : "L'Europe n'a aucun intérêt à voir l'Afrique se développer... L'Afrique a été impliquée dans une guerre économique avec l'Europe et n'a pas d'autre choix que de se défendre."

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Traduction
Anne-Marie Geyer
Langue originale Allemand
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