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Magazine / Politique / La Roumanie et la Bulgarie / Débats | 11.02.2008

La Roumanie – entre essor et agonie politique

de Annett Müller


Depuis son entrée dans l'UE, la Roumanie est considérée avec scepticisme par les autres pays membres, qui lui reprochent sa corruption et l'insuffisance de ses réformes. Pourtant, la Roumanie est en plein boom et elle a su, par sa culture, impressionner les autres Européens.


Lorsque le Premier ministre roumain, Calin Tariceanu, a annoncé en mai 2007 que le fabricant finlandais de téléphones mobiles Nokia allait ouvrir une usine en Roumanie, la nouvelle n'intéressait pas l'opinion allemande. Mais Nokia est devenu un sujet brûlant en janvier 2008, puisque le groupe ferme son usine de 2500 employés à Bochum et transfère sa production en Roumanie.

Bâtiment principale de la Romanian Commercial Bank à Bucarest.
Photo: European Commission/Robert Ghement


L'affaire Nokia est représentative de l'économie roumaine, car le pays a des atouts économiques. En 2007, il a enregistré une croissance de sept pour cent ; il propose aux entreprises un taux d'imposition de seize pour cent, et c'est ce qu'on appelle un pays de bas salaires.

Pourtant, dans le Spiegel Online du 25 janvier 2008, le consultant d'entreprise Johannes Book formulait cet avertissement : "Les managers de Nokia vont découvrir la créativité des autorités roumaines quand il s'agit de prélever des taxes spéciales et des amendes, et ils s'étonneront de l'ampleur de la corruption manifeste en Europe."

La corruption est en effet un des points faibles de la Roumanie.

Des procès pour corruption... mais pas de jugement

Avant 2007, la lutte contre les réseaux de corruption était une des principales exigences de la Commission européenne à l'égard de la Roumanie alors candidate à l'UE ; il avait même été question de retarder son entrée pour cette raison. Cela n'est pas resté sans effet : depuis début 2006, le Département National Anticorruption (DNA) créé par l'ancienne ministre de la Justice Monica Macovei enquête sur une douzaine de ministres, secrétaires d'État, députés et hauts fonctionnaires, pour des affaires de corruption, prise d'intérêts, abus de pouvoir ou fraude fiscale.

La Roumanie s'est donc mise en branle et a été admise dans la Communauté en janvier 2007, malgré les réserves de certains membres et les nombreuses lacunes attestées par les rapports d'avancement de l'EU. Ces lacunes ne pourraient être comblées à court terme, précisait la Commission, et cela se confirme, en effet. Aucun des procès pour corruption engagés en Roumanie n'a encore donné lieu à un seul verdict et le pays passe toujours pour être corrompu.

Dans l'Indice de perception de la corruption CPI que l'organisation Transparency International a publié à l'automne 2007, la Roumanie partageait la 69ème place mondiale avec le Ghana. Interrogé sur le pourquoi de cette situation, Cristian Campeanu a fait la réponse suivante dans le Romania Libera du 27 septembre 2007 : "La seule réponse sincère est la suivante : parce que c'est vraiment le cas. (...) Si les employés des mairies et des ministères, les policiers, les procureurs, les juges et les parlementaires sont corruptibles, on a le sentiment d'être pris au piège, et cela renforce également l'impression que la corruption est partout."

Querelles de politique intérieure

Intenter des actions en justice contre la corruption et contre les avantages financiers dont jouissent les élites économiques et politiques du pays suppose certaines réformes du système judiciaire. Mais celles-ci sont devenues, durant la première année de présence de la Roumanie au sein de l'EU, la plus grosse pomme de discorde de la politique intérieure du pays.

Avant son entrée dans l'UE, il était facile de répondre à la question : Que veut la Roumanie ? Elle voulait entrer dans l'Union. Le gouvernement de coalition chrétien-libéral d'alors y voyait l'occasion de remplir un vide politique. Mais ce gouvernement s'est disloqué l'année suivante et un conflit permanent oppose le chef de l'Etat Traian Basescu et le Premier ministre Calin Popescu-Tariceani, même si c'est moins leur orientation fondamentale qui est en jeu que des questions de sensibilité et d'antipathie personnelles.

Depuis son entrée dans l'UE, la Roumanie aurait perdu tout intérêt pour les problèmes européens, déplorait le politologue Cristian Pirvulescu dans le quotidien Cotidianlul du 19 décembre 2007 : "Paradoxalement, en 2007, nous nous sommes plus éloignés de l'Europe que les années précédentes. En effet, l'Europe n'est ni une zone géographique, ni un marché : c'est un état d'esprit. Fondé sur des valeurs, ce mode de vie et de réflexion est inconnu des politiciens de Bucarest."

Lors du remaniement du gouvernement, au printemps 2007, le Premier ministre Calin Popescu Tariceanu a congédié la ministre de la Justice, Monica Macovei, qui n'était rattachée à aucun parti et s'était scrupuleusement attaquée à la corruption. Son successeur Tudor Chiuariu a dû démissionner quelques mois plus tard, lorsque le Département National Anticorruption (DNA) a ouvert une enquête contre lui. En mai 2007, le gouvernement et le parlement ont majoritairement plaidé pour que le président Traian Basescu soit relevé de ses fonctions, mais le peuple, consulté par référendum, s'est prononcé en sa faveur. À l'automne, le gouvernement a survécu à un vote de défiance, non parce qu'il avait la confiance du Parlement, mais parce que la plupart des partis redoutaient de nouvelles élections.

La menace grandissante des clauses de sauvegarde

La Roumanie est-elle entrée trop tôt dans l'UE ? Karl-Peter Schwarz s'est exprimé au sujet de la crise politique roumaine dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung du 23 avril 2007 : "Des réformes qui n'auraient pu aboutir sans la pression de l'UE peuvent être annulées dès que ces pressions ne se font plus sentir." Et le Times britannique exhortait l'UE, dans son édition du 15 mai 2007, à se montrer moins généreuse dans son prochain rapport d'avancement: "Il est temps d'employer la manière forte avec Bucarest."

La Roumanie, qui peut demander à l'UE 30 milliards d'aide financière d'ici à 2013, est soumise aux mécanismes de contrôle et de sanction les plus sévères ayant jamais été mis en place pour un nouveau membre. Les rapports d'avancement de l'UE permettent de contrôler le progrès des réformes dans la lutte contre la corruption, la réforme de la justice et la gestion des fonds agricoles. En novembre 2007, l'UE a menacé de diminuer son aide à l'agriculture roumaine parce qu'elle craignait que l'argent ne parvienne pas aux agriculteurs. La somme en jeu était de 110 millions d'euros. Le gouvernement roumain ayant promis des améliorations, l'UE a différé les sanctions dont elle le menace.

En juin 2008, l'UE pourrait activer une clause de sauvegarde pour la justice roumaine. Cela signifierait que les jugements des tribunaux roumains ne seraient pas reconnus au sein de l'Union. Luca Niculescu s'est demandé, dans le Dilema veche du 24 janvier 2008, si l'UE allait en effet se résoudre à cela, étant donné la lenteur des réformes du système judiciaire : "Bruxelles ne souhaite pas imposer pour la première fois une clause de sauvegarde. Pourtant, on dirait que la Roumanie fait tout pour être sanctionnée."

Les malheureux optimistes

En octobre 2007, la Fondation Soros révélait dans une enquête d'opinion que les Roumains étaient les "optimistes les plus malheureux" de l'UE : malheureux à cause de leur classe politique, mais optimistes à l'égard de l'avenir. La plupart pensent que leur situation financière sera meilleure dans cinq ans au plus tard.

Cet optimisme se traduit déjà par un boom immobilier dans le pays. Il y a des travaux partout, et on bricole même sa propre maison. Les Roumains investissent surtout l'argent que leur envoient ceux de leurs proches qui ont émigré. On estime à environ quatre millions le nombre de Roumains vivant à l'étranger, dont beaucoup de Roms.

Les Roms de Roumanie

L'événement a fait scandale en Italie à l'automne dernier : un Rom était accusé d'avoir assassiné une Italienne. Le gouvernement italien a réagi à cet incident en promulguant un décret d'expulsion restrictif pour les citoyens de l'UE pouvant être considérés comme une menace pour la sécurité du pays. De son côté, le gouvernement roumain n'a exprimé ni deuil ni solidarité vis-à-vis de la victime italienne, mais il a pris des distances à l'égard de ses compatriotes roms. L'écrivain Mircea Cartarescu a commenté, dans le Neue Zürcher Zeitung du 29 novembre 2007, la relation perturbée de la Roumanie avec sa plus importante minorité : "Nous nous indignons lorsque le reste du monde nous perçoit comme un peuple de criminels. Mais nous-mêmes considérons les tziganes exactement de la même manière."

Après cet incident, le Parlement européen a discuté de fonds d'intégrations spéciaux pour les Roms. Le journaliste bulgare Svetoslav Terzieff a commenté ce débat dans le quotidien Sega du 16 novembre 2007 : "L'Europe doit comprendre que les Roms sont désormais des citoyens européens comme tous les autres (...) On ne peut pas les parquer dans les ghettos géants en Bulgarie et en Roumanie, car cela irait à l'encontre de leur culture nomade et du principe européen fondamental de non-discrimination."

Mungiu éveille notre intérêt pour la Roumanie

Cependant, la Roumanie n'a pas fait parler d'elle que de façon négative durant l'année de son entrée dans l'UE. L'année 2007 a aussi révélé la créativité de ses cinéastes. En mai, le réalisateur Cristian Mungiu a en effet obtenu la Palme d'or au festival de Cannes. Son film "Quatre mois, trois semaines, deux jours" raconte un avortement illégal sous la dictature de Ceausescu. Mais Mungiu y dépeint aussi l'état crépusculaire d'une nation et explique ainsi indirectement pourquoi les Roumains ne sont pas pressés de changer des conditions de vie insupportables. Ce film, écrivait Dinu Flamand le 1er septembre 2007 dans Romania libera, "permet à l'Occident de comprendre dans quel enfer son voisin a vécu pendant des décennies."

 
Annett Müller
Annett Müller travaille à Bucarest et Leipzig comme journaliste indépendante pour ARD, n-ost et euro|topics. Elle a fait des études de journalisme et de psychologie ...
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Traduction
Barbara Fontaine

Langue originale Allemand

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

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