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Magazine / Politique / L'Europe et la Turquie / Article | 12.06.2007

La Turquie en crise

de Jürgen Gottschlich


Profondément divisée, c'est ainsi que la Turquie s'est révélée ces derniers mois. Mais pour pouvoir comprendre l'évolution actuelle, il est nécessaire de retourner dans le passé et de se plonger dans l'histoire des partis turcs. Impressions de Jürgen Gottschlich, correpondant à Istanboul.


Si les sondages ne donnent qu'une image approximative de la réalité du paysage politique d'un pays, la Turquie se trouve tout de même dans une situation bizarre. Un mois après avoir bouleversé les institutions comme jamais depuis des années, après que des millions de personnes soient descendues dans la rue manifester pour « leur » république laïque et que l'armée aie ouvertement menacé le gouvernement de prendre le pouvoir, un sondage de l'institut ANDY – AR, un institut universitaire de recherches en Sciences humaines explique que cette situation politique, c'est du déjà-vu.

L'armée turque se voit dans le rôle de défenseur de la Constitution qui prévoit une séparation de l'État et de l'Église.
Photo: AP


Si des élections avaient eu lieu cette semaine-là, le parlement aurait à nouveau été de deux couleurs politiques, parce que les autres, comme il y a cinq ans, auraient échoué à cause de la barre des 10%, et le AKP, parti islamiste modéré auraient à nouveau dépassé de 15 points le parti nationaliste de gauche, le CHP. Bien sûr, les estimations peuvent encore évoluer jusqu'aux élections du 22 juillet, mais les tendances dans l'opinion sont fixes depuis des années en Turquie, depuis des siècles même. Environ 50 pourcent de l'électorat se dit de « droite » et seulement 30 pourcent de « gauche ». C'était déjà ainsi il y a 50 ans et cela n'est pas près de changer. Ce qui par contre a changé, ce sont les partis qui se réfèrent à ces tendances de l'opinion, plus précisément les partis des électeurs de droite.

Pour comprendre les discussions actuelles, cela vaut la peine de faire un petit détour par l'histoire des partis turcs. Après la fondation de la République en 1923, le pays fut dirigé par un parti d'union jusque dans les années 1950, le Parti populaire républicain (CHP). Ce parti, aussi appélé parti d'Atatürk, est jusqu'à aujourd'hui le gardien du Kémalisme. Le CHP est un parti qui se veut certes de gauche et progressiste, mais qui incarne toujours le parti d'Etat en tant que tel, justement parce que le Kémalisme, avec ses accents laïques, représente une base de la conception de l'Etat. Après la fondation d'un système multipartite, un parti de droite conservative, le Parti Démocratique, DP, fit son entrée à l'opposé de l'échiquier politique qui gagna les premières élections libres en 1949, dans les proportions évoquées plus haut : 50-30.

Alors que le CHP se caractérise par une structure conservative colossale et qu'il s'est peut transformé jusqu'à aujourd'hui, le processus de transformation politique a eu lieu à droite, c'est-à-dire qu'ils ont peu à peu incorporé l'islam.
En Turquie, contrairement à l'opinion courante en Europe, ce ne sont pas les conservateurs qui passent pour défendre les intérêts de l'Etat, mais le Parti populaire républicain qui préserve l'héritage de la révolution d'Atatürc des années 1920 et 1930. La suppression du califat, l'égalité homme femme, la séparation de l'Etat et de la mosquée, l'introduction de l'écriture latine et l'orientation du pays vers l'Ouest étaient à l'époque des changements révolutionnaires, mais qui ont été imposé d'en haut et contre lesquels les conservateurs se sont toujours insurgés. Néanmoins, la tendance conservatrice a toujours été en majorité pour une séparation de l'Etat et de la mosquée jusque dans les années 1990. C'est pourquoi il existe depuis les années 1970 un parti explicitement islamiste, dont l'influence grandit dans les années 1980 et qui réussit au milieu des années 1990 dans une coalition avec les conservateurs à imposer un chef de gouvernement. Ce parti islamiste remet en question la séparation de l'Etat et de la mosquée tout comme l'empathie avec l'Europe occidentale. Le parti a été évincé du pouvoir par l'armée en février 1997 et finalement interdit. C'est de cette mouvance qu'est née la génération fondatrice de l'actuel parti au pouvoir AKP. Contrairement à la tendance islamique des années 1990, le AKP expliquait dans le texte fondateur qu'elle acceptait la constitution laïque et une ouverture vers l'Ouest. La religion, disaient-ils, devait être importante, certes, mais relevait de la vie privée.

Alors que les conservateurs ruinaient leur réputation par des cas de corruption et des batailles internes, l'AKP réussit aux élections de novembre 2002 a récupéré en grande partie l'électorat conservateur. Néanmoins, depuis le début de son mandat gouvernemental, l'AKP était confronté à la réserve que son adhésion à une constitution laïque ne relevait que de sa tactique politique et qu'elle la laisserait tomber une fois arrivé au pouvoir. Quand l'AKP expliqua fin avril qu'il voulait aussi que sa majorité parlementaire élisent tout comme le ministre président et le président du parlement le président de la République, les élites kémalistes virent le moment venu.

Pour le chef de l'état-major Yasar Büyükanit et le chef du Parti populaire républicain, Deniz Baykal, la prise du poste de président par un parti fondé par des islamistes n'est rien d'autre que la tentative de réviser les fondements de la république turque. D'après le président en exercice Ahmet Necdet Sezer, l'héritage d'Atatürc n'a jamais été aussi menacé dans l'histoire de la république. Bien que de nombreux chroniqueurs sont d'avis que pour les acteurs de l'ancienne élite il s'agit moins de la préservation des principes que de la sinécure habituelle, ce serait une erreur de minimiser le conflit actuel entre l'ancienne élite kémaliste et une nouvelle mouvance sociale qui a à sa tête l'AKP. L'AKP a en effet quelque chose de Janus, même s'il n'a pas d'agenda secret où figurerait la réislamisation du pays. D'un côté, il défend le renouveau démocratique contre la Gente autoritaire, parce qu'elle n'a jamais fait partie des autorités. D'un autre côté, la base du parti est si conservatrice, réactionnaire même, que les femmes des classes moyennes urbaines surtout craignent à raison l'hégémonie politique de l'AKP. Car pendant que les chefs de parti se battent avec Bruxelles contre les prétentions non démocratiques de l'armée, le parti se bat pour le port du foulard, la séparation des filles et des garçons à l'école et à la plage et le rétablissement de la polygamie conformément au droit islamique.

Les démocrates convaincus et pro-européens sont face à un énorme dilemme en Turquie. Ils soutiennent l'AKP quand il s'agit d'en finir avec la conception autoritaire des anciennes élites, mais en même temps, ils savent bien qu'avec l'AKP, on n'est pas dans une situation progressiste. Il manque un représentant politique aux nombreux manifestants des semaines passées qui portaient des pancartes avec le slogan : « Ni putsch ni Scharia ». Ce qu'il manque à la Turquie, c'est un parti démocratique qui n'opposerait pas à l'islam de l'AKP un nationalisme régressif comme le CHP, mais qui soutient la société civile sur la base d'une conception moderne de l'Etat, dans laquelle l'individu et non le groupe est au premier plan.

Le processus de rapprochement entre l'Union européenne et la Turquie aurait pu soutenir la naissance d'une telle mouvance. Alors que les signes en faveur de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne se font de plus en plus rares, on observe un retour des vieux modèles conflictuels. Le progrès est dans le fait que les combats ne se livrent plus sur un champ de bataille, mais sur Internet. S'il n'y a pas de grande surprise lors des élections législatives en juillet, ce qui est peu envisageable – comme l'indique le sondage plus haut – les anciens conflits devraient soit s'envenimer, soit au mieux rester à la surface des choses.

 
Jürgen Gottschlich
Né en 1954 à Herne-Westphalie. Jürgen Gottschlich a étudié la philosophie et la publicistique à Berlin (FU). En 1979 il participe à la fondation de ...
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Traduction
Anne Lainault

Langue originale Allemand

© Bundeszentrale für politische Bildung

 

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