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Magazine / Politique / L'Europe et la Turquie / Discours | 12.06.2007

Voisinage

de Orhan Pamuk


Pour Orhan Pamuk, l'idée de " bon voisinage " est à double tranchant : en matière de relations internationales, elle renvoie à la paix et aux relations culturelles, mais au niveau social, en particulier dans la tradition turque, elle suppose provincialisme et soupçons.


Discours d´ouverture du 18ème congrès des revues culturelles

Il n'y a rien que je n'aime autant que me retirer dans mon bureau avec deux ou trois revues culturelles qui viennent de sortir et les lire. Quelles sont mes attentes en tant que lecteur ? Pour moi, les revues culturelles constituent un espace où la culture fait – ou devrait faire – acte de résistance.

Orhan Pamuk
Photo: AP


Je trouve extrêmement inquiétante cette façon qu'ont certaines d'entre elles de reprendre la langue et les sujets des médias conventionnels et d'en subir l'influence. Au lieu de traiter les problèmes soulevés par les grands médias, elles devraient s'intéresser à des questions et à des thèmes qui leur sont propres. La langue des médias peut parfois nous séduire, les tabloïds attirer notre attention – et nous, y prendre plaisir. Néanmoins, le rôle des revues culturelles n'est pas de traiter de problèmes couverts par les grands journaux et la télévision, lesquels s'adressent à un large public. Malheureusement, c'est précisément l'évolution à laquelle nous assistons, contraints et forcés, surtout chez certaines des revues culturelles les plus importantes. Afin de susciter l'intérêt, elles aussi se mettent à parler des problèmes développés et montés en épingle par les grands médias. Peut-être cela leur permet-il en effet d'intéresser les lecteurs – temporairement. Mais à long terme, elles finissent par se confondre avec les grands médias. Or, ce que j'aimerais lire quand j'ouvre l'une de ces revues, c'est justement ce que je ne trouve pas ailleurs.

Mon autre souci, à propos des revues culturelles, est qu'elles sont trop influencées par le monde anglo-saxon. Elles devraient au contraire communiquer davantage avec d'autres cultures, des cultures proches, mais aussi la culture dans laquelle elles s'inscrivent et à laquelle elles s'adressent. Leur rôle est d'aller à contre-courant des tendances générales dans le domaine culturel, de montrer d'autres directions, d'indiquer des alternatives à l'hégémonie de la culture anglo-saxonne.

Le thème qui nous réunit aujourd'hui est celui du " voisinage ", un concept qui, du point de vue turc, devrait inclure l'Europe. Pourtant, nous ne sommes pas encore devenus un voisin de l'Union européenne au sens plein du terme. La Grèce est le seul de nos voisins avec lequel nous sommes en assez bons termes. Nous faisons certes des progrès, mais il serait faux de dire que nous avons des relations satisfaisantes avec nos voisins – bien au contraire, nous sommes en situation de conflit perpétuel avec eux. On pourrait même aller jusqu'à dire que si nous tentons de résoudre nos problèmes avec nos voisins européens, c'est uniquement afin d'entrer dans l'Union européenne.

On considère généralement les rapports de " bon voisinage " comme intrinsèquement souhaitables. Et, en effet, au cours de cette réunion, nous allons certainement en chanter les louanges, les célébrer. Et nous aurons sans doute raison. En matière de paix internationale, le voisinage est un concept important, et les relations cordiales avec nos voisins indispensables. J'aimerais pourtant émettre quelques réserves à propos d'une certaine conception du voisinage bien établie dans notre culture et que l'on retrouve dans nombre de dictons et proverbes.

Oui, il faut que la Turquie s'entende bien avec ses voisins. Mais, d'un point de vue culturel, le voisinage me pose problème, comme à vous j'en suis sûr. Pour moi, vivre dans une ville moderne signifie tout d'abord être libéré des pressions créées par la présence de voisins. Le voisin est une personne que nous devons aimer et qui, dans le cas contraire, nous surveillera, nous dénoncera, révèlera nos attitudes et nos comportements fautifs. Le discours dominant dans notre culture – qui encourage à bien s'entendre avec ses voisins – revient dans une large mesure à dire que nous devons nous adapter à notre voisin (entretenons de bonnes relations avec elle ou lui pour ne pas être dénoncé). Ce discours nous incite à penser que c'est ce que nous dicte la raison.

La modernité, ou encore le besoin d'échapper au provincial, est en quelque sorte le souhait d'éviter le voisin, de se soustraire au regard inquisiteur et au contrôle de la communauté.

En matière de relations internationales, le concept de voisinage est à mon avis capital. Il serait bon que la Turquie s'entende bien avec ses voisins. Toujours est-il que ceux d'entre nous qui vivent dans les grandes villes peuvent se réjouir d'être débarrassés de leurs voisins, contrairement aux habitants des petites villes. Bien sûr, il nous arrive de frapper à la porte du voisin pour lui demander un peu de café quand nous n'en avons plus. Mais aussi plaisante que cette démarche soit, elle nous amène à laisser entrer chez nous les mécanismes de contrôle de la société.

D'après un dicton turc, " un voisin sait ce que son voisin pense ". Par là, nous concevons le voisin comme quelqu'un qui ne cesse de surveiller autrui, qui contrôle, rapporte aux autres les excès qu'il a observés, les consigne dans un carnet pour les ressortir au moment qui vous arrange le moins. Derrière cela, on retrouve les coutumes de la société ottomane, une société où l'État confiait à une communauté – que son représentant ne pouvait pas infiltrer comme nous le voyons faire dans la culture et la littérature occidentales – la tâche de trouver le coupable d'un crime, une société où existait une culture qui faisait de chacun tour à tour un policier puis un indicateur, une société qui accordait une grande importance au système du millet et transformait les communautés en environnements où tout le monde surveillait tout le monde. C'est de là que vient le concept de voisinage, concept que nous entretenons encore aujourd'hui. Nous autres turcs célébrons l'idée de " bon voisinage ", nous prenons grand soin de bien nous entendre avec nos voisins. Notons tout de même – c'est important – que, vivant dans des communautés aussi serrées, nous devons en outre bien nous entendre avec l'État, la police et l'armée. À cause de nos voisins, à cause de la peur de ce que les voisins diront, chacun garde pour soi les pensées qui pourraient prêter à controverse, qui diffèrent de celles des autres.

Alors, aimons nos voisins. Aimons la Grèce, l'Iran, la Syrie. Entrons dans l'Europe et vivons en paix. Mais n'abandonnons pas nos propres pensées, notre propre identité, notre propre personnalité uniquement parce que nous avons peur de ce que les voisins diront, uniquement parce qu'il faut bien s'entendre avec eux.

Les revues culturelles s'adressent pour l'essentiel aux personnes les plus cultivées et raffinées de la société, celles qui ont les revenus les plus élevés et l'éducation la plus poussée. La culture du voisinage, en revanche, est un concept servant les intérêts de ceux qui ne peuvent survivre seuls dans une ville moderne, de ceux qui ont besoin du soutien moral, et même culturel et religieux, de leurs voisins pour avoir prise sur leur environnement. Il faut bien s'entendre avec nos voisins, c'est évident, mais n'allons pas pour autant sacrifier nos pensées et nos désaccords. Quand nos parents se disputent, on peut éventuellement leur dire " Chut ! Qu'est-ce que les voisins vont penser ? ", mais la peur du voisin pourrait nous pousser à renoncer à nos idées et à penser comme tout le monde. Pour revenir à mon point de départ, ce que nous attendons des revues culturelles, c'est qu'elles ne nous amènent pas à penser en conformité avec les autres.

Je voudrais que cette conférence soit, de même que l'admission de la Turquie dans l'Union européenne, guidée par cette exigence. Chacun d'entre nous doit penser à sa manière à lui ; il n'y a aucune raison pour que nous nous ressemblions ; soyons fiers, en bons voisins, de nos différences, et pas de nos ressemblances. Notre voisin n'a pas à remettre en cause notre altérité. Voilà le genre de monde auquel nous aspirons. Et c'est la raison pour laquelle le terme de " voisinage " sert de titre à cette réunion : parce que nous voulons vivre dans un monde de diversité.

Discours prononcé par Orhan Pamuk en ouverture du 18ème congrès européen des revues culturelles qui s'est tenu à Istanbul du 4 au 7 novembre 2005.

 
Orhan Pamuk
Orhan Pamuk reçut le prix Nobel de litterature en 2006. Ses romans sont traduits dans plus de 40 langues. Orhan Pamuk prononça le discours d'ouverture ...
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Traduction
Nathalie Cunnington

Langue originale Turc

© Orhan Pamuk

Eurozine

Publié en coopération avec Eurozine

 

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