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Magazine / Politique / L'Europe et la Turquie / Article | 12.06.2007
Problème de délimitation de frontières géographiques, culturelles et politiques
de Udo Steinbach
Où commence l'Europe, Où se termine-t-elle ? Les espaces sont-ils pures constructions ? Et si oui, sur quelle base se fonde cette construction ? Un aperçu des dimensions politiques, culturelles et géographiques du débat d'adhésion.
Quand l'accord d'association entre la Communauté économique européenne et la Turquie a été signé le 12 septembre 1963, aucun des membres de la CEE ne l'a contesté sous prétexte que le Traité de Rome spécifie que seul les pays européens peuvent adhérer. La constatation lapidaire du Président de la commission de la CEE de l'époque, Walter Hallstein (CDU) énonce : "La Turquie est une partie de l'Europe."

Photo: AP
En 2006, beaucoup d'allemands ne partagent plus cette considération. La Turquie est dorénavant vue comme quelque chose d'"autre". Beaucoup de citoyens "normaux" et une importante partie des intellectuels considèrent la Turquie séparée de l'Europe par des frontières géographiques, culturelles, historiques et politiques. Une question se pose alors : Pouvons-nous avoir confiance dans ces délimitations ? L'établissement de ces frontières se fonde-t-il sur des faits objectifs ou sont-ils seulement la mise en oeuvre de protections de notre appréhension du monde ? Les arguments scientifiques et journalistiques du débat au sujet des frontières historiques, politiques et culturelles européennes de la Turquie n'ont pas vraiment évolué durant les dernières années. Les "pros" et les "contres" argumentations se font face en bloc immuable.
Voici donc un résumé des réflexions au sujet des thèses considérant que la Turquie soit si différente de par son identité islamique, qu'elle ne puisse être en Europe et adhérer à l'Union européenne :
Délimitation de frontières historiques et politiques
La Turquie est historiquement et politiquement bivalente. D'un coté, elle regarde vers un islam ancré au Moyen-Orient, et d'un autre côté, elle se rattache depuis des siècles au christianisme européen, vers lequel l'orientation des valeurs politiques et institutionnelles se sont renforcées depuis le début du 18ème siècle. Mais, si la Turquie s'est approchée de l'Europe, cela ne s'est pas fait sans difficulté. L'européanisation a eu lieu dans un acte d'appropriation dramatique, et en parti dictatorial, lors de la révolution kémaliste dans les années vingt. Avec la création de l'État-nation turque sur les décombres de l'Empire ottoman, ses fondateurs ont suivi un paradigme européen. Après la seconde guerre mondiale, une partie de la population turc, et tout spécialement son élite, eu des difficultés à comprendre et adhérer aux processus de redéfinition de l'Europe, qui venait, par le biais du Traité de Rome, de se donner une nouvelle forme ainsi que de nouvelles valeurs politiques et sociales.
La persistance d'une compréhension rigide de l'état nation en tant qu'acteur souverain et libre, d'une domination de l'État sur la société et l'individu, expliquent aisément pourquoi 35 ans ont été nécessaire avant que la Turquie soit candidate à l'adhésion à l'Union européenne (Décembre 1999).
Délimitation de frontières culturelles
La prise en considération des dimensions culturelles ne parvient pas à rendre l'explication plus plausible. Alors que les anciens grecques (par exemple Eschyle ou Hérodote) ont défini l'Hellespont (aujourd'hui Dardanelles) comme frontière entre l'Europe et l'Asie, et le principe de liberté et de démocratie (Grèce) face à l'autocratie asiatique (Perse), d'autres interprétations divergentes ne se laissait néanmoins pas effacer d'un revers de main. Il ne s'agit pas seulement d'utiliser le mythe d'Enée (Père des ancêtres de Rome, citoyen de Troyes, ville d'Asie Mineure de Dardanelles, jusqu'à sa destruction). L'Empire romain ultérieur regroupait une importante parti du Moyen-Orient et s'étalait jusqu'en Mésopotamie. Longtemps avant, environ 7 siècle avant Jésus Christ, les grecques avaient commencé à coloniser l'Asie Mineur. Ce n'est qu'au 20 ème siècle, et dans le contexte de la dislocation de l'Empire ottoman, qu'ils seront contraint d'abandonner. De petites communautées chrétiennes s'étaient fondées en Asie Mineur, et ce pas seulement suite au mission de Paul. Les frontières sud-est idéelle de l'Europe ne sont donc pas facilement identifiable et se sont plusieurs fois dans l'histoire déplacées. L'Empire ottoman, apparu au coeur de l'Empire byzantin situé dans la partie ouest de l'Asie Mineure, s'élargit dans un premier temps vers les balkans, régions alors plus "turc" que mésopotamien et égyptien. Au 15ème siècle, l'Empire s'inscrivait dans un continuum du pouvoir politique "européen", dans lequel l'on pouvait non seulement commercer et se déplacer, mais aussi créer des coalitions au sein des rivalités européennes de pouvoir. L'Empire ottoman du 18ème siècle était toujours influent dans les sphères du pouvoir européen, et n'est devenu qu'à partir du 19ème siècle, en tant que "homme malade du Bosphore", le jouet de la politique du pouvoir d'autres puissances européennes.
Il est important de ne pas omettre dans ce contexte, que la République de Turquie a aussi orchestré, par l'utilisation de violence, des mouvements de populations de et vers l'Anatolie : Entre la guerre des Balkans de 1912/1913 et 1924, plus de 2 millions de chrétiens, essentiellement grecques et arméniens, ont été chassés d'Anatolie. Beaucoup d'entre eux ont péri. A l'inverse, environ 1,2 millions de turcs en provenance des toutes les régions des Balkans, anciennement sous contrôle de l'Empire ottoman, ont afflué en Anatolie. Ce déplacement de population a eu pour effet le renforcement du segment européen de la population turc, et ce en particulier parmi les élites qui fondèrent le nouvel État, la République de Turquie.
Délimitation des frontières géographiques
Quelques journalistes et politiciens recherchèrent une solution déterminée par des considérations géographiques : Le géographe maîtrise-t-il directement, objectivement et neutralement la conception de l'Europe ? Les géographes nous répondent : non. Dans un long essai, Hans-Dietrich Schultz a dessiné l'histoire méthodique de la disposition des continents en rapport à une éventuelle frontière entre l'Europe et l'Asie Mineur : dés les années quatre-vingt-dix du 19ième siècle, les spécialistes de renom de l'époque, tel que Alfred Hettner, ne pouvait pas identifier méthodiquement et de manière vérifiable, les frontières morphologique, climatique et géographie végétale. Hettner évoqua alors un unique continent eurasien composé à l'ouest de l'Europe et à l'est de l'Asie. De nombreux confrères adoptèrent cette doctrine.
L'Europe a-t-elle impérativement besoin de délimitation de frontières ?
Les recherches relatives aux positionnements géographiques, culturelles et politiques de la Turquie au sein ou hors de l'Europe ont démontré que, de ces multiples perspectives scientifiques, aucunes réponses évidentes ne sont discernables. Cependant, nous pouvons remarquer que, depuis quelques années, l'histoire européenne et la culture européenne, que l'on ne différencie entre-temps presque plus, sont des articles de consommation de plus en plus prisés, comme le remarque de manière critique l'historien viennois Wolfgang Schmale ("Geschichte Europas", Wien/Köln/Weimar 2000). Nous pouvons citer par exemple la série intitulée "Europa bauen" ("Construire l'Europe"), publiée dans plusieurs pays et écrite par l'historien de renom Le Goff ou encore le succès du livre "Das europäische Geschichtsbuch" (Le livre d'histoire européen)de Delouche. Comme exprimé dans les deux livres précités, l'Europe se construit de plus en plus comme la somme d'un héritage culturel et historique collectif, ce qui s'explique moins par une reconnaissance historique que par les besoins d'un public européen.
L'historien Michael Mitterauer a ainsi émis quelques critiques dés 1999 au sujet de, parmi d'autres, Le Goff : "La personne qui souhaite être l'architecte de l'Europe devrait se poser la question de savoir de quel bâtiment s'agit-il. L'aspect général des formulations [en référence au titre des livres des auteurs précités] nous permettent de reconnaître, que l'historien se positionne à nouveau au service du politique. Ils construisent avec mais dans quel but."
Au final, les chercheurs des différentes disciplines ne sont pas à même de délimiter précisément les frontières de l'Europe. L'histoire et le présent européens sont pluriels et, donc à multiple interprétations. Il reste difficile de définir, au regard de la géographie, de la culture et de la politologie des critères unidimensionnels d'acceptation ou de non acceptation de l'adhésion de la Turquie au sein de l'Europe.
Né en 1943, professeur à l'université de Hambourg et directeur du Deutschen Orient-Instituts à Hambourg. Auteur de nombreuses publications sur la politique et la société ...
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Langue originale Allemand
Source originale Bundeszentrale für politische Bildung
» www.bpb.de/themen
© Bundeszentrale für politische Bildung
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