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Magazine / Politique / Israël et l'Europe / Interview | 14.05.2008
"L'Europe a abandonné sa voix morale"
de Henry Siegman
Henry Siegman, directeur du projet Etats-Unis / Proche-Orient (U.S./Middle East Project), explique dans une interview accordée à Nikola Richter, rédactrice d'Eurotopics, pourquoi les pays européens devraient témoigner leur amitié à Israël mais aussi retrouver leur statut politique dans le processus de paix.
euro|topics: Il y a 60 ans Israël déclarait son indépendance. Comment les relations entre les pays européens et Israël ont-elles évolué depuis lors ?
Ces relations étaient baignées d'incertitude car l'Europe elle-même était en pleine reconstruction au lendemain de la Deuxième guerre mondiale. Un fort sentiment de culpabilité prédominait car l'Europe s'est contentée d'observer et n'a presque rien fait pendant que l'Allemagne nazie procédait à l'extermination du peuple juif.

Avec la mise en place de l'Union européenne, et le développement d'une diplomatie européenne témoignant d'une certaine cohérence par rapport à l'ensemble de la communauté international, on peut dès lors parler d'une attitude européenne à l'égard de l'Etat d'Israël.
euro|topics: Quand exactement cette attitude européenne vis-à-vis d'Israël est-elle apparue ?
On ne peut jamais parler d'une vision européenne unanime. Mais on peut dire avec certitude que les pays européens sans exception avaient une attitude amicale à l'égard de l'Etat juif. Ils estimaient avoir une obligation de soutien très particulière à la lumière de l'histoire. Cependant, dès le début de ces relations, les pays européens ont éprouvé une réelle sympathie pour les aspirations palestiniennes et ont clairement exprimé une critique morale vis-à-vis de l'occupation d'après 1967, une critique exprimée non seulement à l'égard de la politique israélienne mais aussi à l'égard du soutien unilatéral et déséquilibré des Etats-Unis à Israël. Pendant un certain temps, la voix de l'Europe était écoutée dans le monde et perçue comme une voix morale, constructive et équilibrée sur les problèmes du conflit israélo-palestinien.
euro|topics: Cette voix morale est-elle encore audible aujourd'hui ?
Non. A un certain moment, l'Europe l'a abandonnée car elle se trouvait politiquement marginalisée par l'attitude de plusieurs gouvernements israéliens qui souhaitaient clairement n'avoir aucune relation avec les pays occidentaux ne suivant pas la ligne américaine. Ainsi, les leaders européens ne pouvaient même pas franchir les portes du bureau du Premier ministre à Jérusalem.
euro|topics: Qu'a fait l'UE pour surmonter sa marginalisation ?
En 2002, l'Europe a porté tout son poids sur la feuille de route et a rejoint le Quatuor (ONU, Etats-Unis, Russie, UE) qui a été établi pour superviser et appliquer les dispositions de la feuille de route. Ils ont alors pu profiter 'd'opportunités photographiques' à Jérusalem : leurs ambassadeurs étaient pris en photo avec le Premier ministre israélien et avec le ministre des Affaires étrangères, ils pouvaient en outre y faire des voyages plus fréquents. Mais ils ont indexé leur position sur celle de Washington – même si, pour être honnête, ils continuent à jouer un rôle humanitaire et économique très important, étant les plus gros donateurs pour les Palestiniens en termes d'aide au développement des institutions et d'objectifs humanitaires palestiniens. Mais sur le plan politique, ils sont désormais complètement hors-jeu.
euro|topics: Aujourd'hui, les relations UE-Israël sont basées sur plusieurs accords d'association, dans les domaines du commerce, du dialogue économique, de l'éducation et de l'innovation. Cette approche pragmatique, cette politique de voisinage, devrait-elle être étendue, ou appelleriez-vous plutôt à un retour du rôle moral de l'Europe ?
La politique de voisinage, bien-sûr, englobe la Méditerranée, pas seulement Israël, elle s'étend aussi aux pays arabes. Mais même là, l'Europe paye à mon avis le prix fort. Je sais, par le biais de discussions que j'ai eu moi-même avec les responsables européens, qu'ils sont persuadés qu'il est impossible de mettre un terme à l'occupation, aux effusions de sang et à la violence si la possibilité de conclure la paix se limite au Fatah et à Abbas. Il est impossible de faire la paix avec une seule moitié du peuple palestinien.
euro|topics: Comment les responsables européens pourraient-ils retrouver une partie de leur statut ?
Ils doivent s'éloigner de l'idée selon laquelle ils peuvent exprimer leur amitié et payer la dette qu'ils pensent avoir à l'égard du peuple juif en restant indifférents à la politique spécifique du gouvernement israélien visant à la dépossession du peuple palestinien. Pour montrer une authentique amitié au peuple juif et au peuple d'Israël – tout le peuple d'Israël, c'est-à-dire les citoyens juifs et les citoyens arabes – ils feraient mieux de revenir au rôle premier de l'Europe, qui consistait à aborder les problèmes de façon juste et équilibrée politiquement, et en maintenant son engagement pour le soutien moral d'un ordre international viable. Prendre des photos avec des politiciens d'organisations de droite, dont les politiques visent à la destruction de ces objectifs, n'est pas une contribution de la part de l'Europe.
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