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08.01.2009

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Magazine / Politique / L'Italie / Interview | 03.04.2008

Une descente abyssale

de Sergio Rizzo


Sergio Rizzo est rédacteur du quotidien italien national « Corriere della Sera ». Rizzo s'est entretenu avec euro|topics de l'Italie qui n'est pas une nation, des hommes politiques qui ne sont pas là pour le peuple et de la seule raison pour laquelle il n'y aura pas de sitôt un nouveau régime autoritaire en Italie.


euro|topics: Au cours de la campagne électorale, Silvio Berlusconi a promis dernièrement qu'il allait sauver la compagnie aérienne italienne Alitalia qui devait être vendue à Air France – Klm par le gouvernement Prodi actuel. S'il devait être élu, quelques appels suffiraient et Alitalia resterait italienne. La cote de Berlusconi est en hausse dans les sondages. Je ne peux pas m'imaginer un autre pays d'Europe où la politique soit appréhendée de la sorte. Pourquoi en Italie ?

Sergio Rizzo


Cela ne fonctionne pas ici non plus. Les propriétaires d'Alitalia n'ont pas été enchantés des propos de Berlusconi. Je ne crois pas que ce bluff tactique aura un grand impact sur le résultat des élections. La plupart des Italiens ne s'intéressent pas à Alitalia. Ils sont préoccupés par beaucoup d'autres choses.

euro|topics: A savoir ?

Le grand thème de ces élections n'est pas Alitalia mais la charge fiscale. Les deux candidats promettent de diminuer les impôts. Et puis, il y a encore les caisses de retraite vides, l'état désolant des écoles et des universités et le manque d'investissements dans la recherche. En réalité, il est très difficile de diminuer les impôts. Mais c'est un discours qui fait partie de la rhétorique électorale de Veltroni et de Berlusconi.

euro|topics: Les candidats ont-ils plus de points communs que nous ne voulons l'admettre à l'étranger ?

Oui, et tous deux ne font que parler, parler, parler. Mais je veux savoir ce qui est vraiment possible.

euro|topics: Qui pourrait permettre plus ?

Je dirais Veltroni.

euro|topics: Est-il en mesure de faire éclater ce système encroûté ? Est-il vraiment le « Barack Obama italien » ?

Si tout se déroule bien, il peut peut-être faire un peu plus bouger les choses. Mais pour être franc, Veltroni n'est pas nouveau lui non plus. Il a 52 ans et il est sur la scène politique depuis 35 ans. De l'autre côté, il y a Berlusconi qui se présente pour la cinquième fois au poste de Premier ministre : 1994, 1996, 2001, 2006, 2008. Il a 72 ans. C'est un autre grand problème de l'Italie. La classe gérontocratique gouverne le pays.

euro|topics: Veltroni est le candidat favori du Parti démocratique qui vient d'être créé. Les citoyens italiens ont pu pour la première fois désigner le président d'un parti par suffrage direct. Trois millions de personnes ont voté et ont élu Veltroni. La fin du clientélisme ?

Non, l'équipe de Veltroni se compose en majorité d'hommes politiques chevronnés dont beaucoup appartiennent aux partis qui composent actuellement le gouvernement Prodi. L'âge moyen du gouvernement actuel est de 59 ans. Cela ne va pas beaucoup changer après les élections et rappelle un peu le comité central du Parti communiste d'Union soviétique.

euro|topics: La fin de l'Union soviétique a été abrupte. Quelles sont les perspectives pour l'Italie après le 13 avril ?

Si Berlusconi gagne, il aura la majorité au Parlement, mais probablement pas au Sénat. Le droit électoral actuel entraîne des blocages de ce genre. C'est ce que nous devons changer. Si Veltroni gagne, il aura peut-être le contrôle des deux chambres mais il devra toujours faire face à une situation embourbée. Le système politique n'est pas le seul à se trouver dans l'impasse, tout le pays est concerné. Que ce soit dans l'économie, la société ou l'environnement, les chiffres sont déplorables. Le gouvernement de Romano Prodi s'est révélé incapable d'améliorer la situation.

euro|topics: Du point de vue des voisins européens, l'Italie se trouve dans une crise permanente. Dans le sondage Censis annuel, un Italien sur trois a déclaré qu'à certaines conditions, il pourrait même envisager un régime autoritaire. Jusqu'où la crise va-t-elle aller ?

Nous avons la chance de faire partie de l'Union européenne. Sinon, ce serait encore pire. Je ne crois pas qu'il y aura jamais un nouveau fascisme en Italie mais nous pourrions en être très près. Le ministre des Finances italien Tommaso Padoa-Schioppa, ancien vice-président de la Banque centrale européenne, m'a dit il y a quelques semaines que la situation en Italie lui rappelle la République de Weimar. Je le répète encore une fois : nous avons la chance de faire partie de l'Union européenne.

euro|topics: Il ne va donc pas y avoir d'effondrement ni de révolution. Mais Veltroni n'est pas non plus le sauveur que certains veulent voir en lui. Combien de temps la crise va-t-elle encore durer ?

Certainement les dix prochaines années, peut-être même les trois prochaines décennies. La situation ne va cesser d'empirer. Dans les écoles, l'emploi, les universités, la recherche, le produit national brut … partout. En 1993 s'était présentée la grande oppotunité de renouveler le système politique. Mais nous avons préféré continuer avec le système antique. Je dis bien antique, et non pas ancien. L'Italie fonctionne toujours exactement comme à l'époque de son unification au 19ème siècle. Le même système. Il existe un film qui montre très bien comment cela se passe actuellement : « Il Vicere », « Le vice-roi » de Roberto Faenza qui est sorti il y a quelques mois. Il se déroule en Sicile, peu après Garibaldi, en 1868. La politique, les hommes politiques et leur langage, tout pourrait se dérouler aujourd'hui.

euro|topics: L'Italie n'est-elle pas devenue une nation depuis le 19ème siècle ?

Nous ne sommes pas une nation. Nous ne l'avons jamais été, et je crois que nous ne le serons jamais. Nous n'avons pas le sens du bien commun. C'est l'avantage personnel qui prime. Nos hommes politiques s'occupent tout d'abord d'eux-mêmes. Et je ne sais pas si les Italiens sont meilleurs que leurs hommes politiques. Je sais seulement qu'ils élisent ces hommes politiques. Si Berlusconi gagne les élections, c'est seulement parce que les gens l'ont élu. Ils savent parfaitement qui il est. Ils connaissent le menu.

euro|topics: Les observateurs européens ont du mal à comprendre la popularité durable d'un homme politique aussi dénué de scrupules.

Ce n'est pas un problème pour les Italiens. Un Premier ministre qui détient les plus grandes chaînes de télévision privées, ce n'est pas nouveau pour eux. Et ils s'en moquent. Les gouvernements Prodi, D'Alema et Amato n'ont édicté aucune loi contre de tels conflits d'intérêts. Ils en auraient eu le temps. Mais ils ne l'ont pas fait. Pourquoi ? Parce que cela leur est égal.

euro|topics: Dans votre livre « La Casta », « La caste », vous dites que les hommes politiques italiens se sont éloignés de leurs électeurs. Ils agissent comme une caste supérieure. Pouvez-vous donner quelques exemples ?

L'exemple type est Clemente Mastella, ancien ministre de la Justice du gouvernement Prodi, devenu le symbole de la caste politique italienne. Il a créé son propre petit parti, le Popolari-UDEUR. Il règne en maître absolu dans sa petite ville natale de Ceppaloni. Il en est le maire et contrôle les institutions publiques, il possède un petit journal subventionné par l'État, il a un petit parti qui reçoit lui aussi de l'argent de l'État. Il ne se présente plus à un poste actuellement mais il va continuer à recevoir ses émoluments de député pour les trois prochaines années. Son épouse Sandra Lonardo est la présidente du Parlement régional de Campanie. Mastella a deux fils. L'un travaille au Ministère pour le développement économique, l'autre est rédacteur du journal du parti. La sœur de sa femme est mariée à un député de son parti. Et je pourrais continuer ainsi pendant longtemps.

euro|topics: L'Italie dépense 1,4 milliards d'euros pour son Parlement. C'est le maximum en Europe, suivi de la France (845 millions) et de l'Allemagne (645 millions).

L'argent ne joue aucun rôle pour la caste politique. Prenons un autre exemple avec Carlo Fatuzzo. Il a créé le Partito dei Pensionati, le Parti des retraités. Il avait 43 ans à ce moment-là. Lorsqu'il a présenté en 2004 sa candidature pour un siège au Parlement européen, il a investi environ 18 000 euros pour sa campagne électorale. Il a reçu trois millions d'euros en retour. En Italie, les partis obtiennent un euro par suffrage. La fille de Fatuzzo est députée au Parlement régional de Lombardie. Elle gagne environ dix mille euros par mois. Le budget pour le financement des partis est à peu près deux fois celui de l'Allemagne : pour 60 millions d'Italiens, comparés aux 82 millions d'Allemands.

euro|topics: Que font les médias ?

Les journalistes ont une grande responsabilité. Toutefois, nous n'avons pas toujours suivi la politique comme nous aurions dû le faire. Je travaille pour un journal, la télévision est encore pire. La télévision d'État est divisée en proportion des partis. Traditionnellement, la première chaîne est aux mains des chrétiens démocrates, la deuxième chaîne appartient aux socialistes, et Rai 3 est le fief des communistes. La télévision privée est uniformément à droite. Canale 5 est proche de Berlusconi, Italia 1 pas trop, Rete Quattro est très très très alignée sur Berlusconi. Il n'existe qu'un ou deux programmes politiques sérieux. L'un d'eux est « Report » sur RAI Tre.

euro|topics: Pourquoi les journalistes italiens portent-ils si peu d'intérêt à la politique ?

Nous nous y intéressons mais de manière bizarre. Le commérage est plus important que l'information. Nous prêtons beaucoup d'attention à Berlusconi qui met en doute le succès de Veltroni auprès des femmes et à Veltroni qui, quant à lui, prête à Berlusconi des relations amoureuses avec n'importe qui. Mais la situation dans les rédactions et en politique est identique. Les mêmes rédacteurs travaillent depuis quinze ans dans les journaux italiens. C'est une gérontocratie. Nous avons chez nous un jeune collègue que nous qualifions toujours d'espoir du journalisme italien. Il a quarante ans.

euro|topics: On ne dirait pas que cela va changer de sitôt.

L'espoir est le dernier à s'éteindre.

 
Sergio Rizzo
Sergio Rizzo, né en 1956 à Ivrea, est rédacteur en chef à la rédaction économique romaine du quotidien milanais « Corriere della Sera ». Avec ...
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