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Magazine / Politique / Traite des êtres humains / Interview | 11.06.2008
"Lutter contre la demande"
Enfants pickpockets, "lover boys" et circuits du trafic : la Représentante spéciale de l'OSCE et coordinatrice pour la lutte contre la traite des êtres humains, Eva Biaudet, est interviewée par Nikola Richter, rédactrice d'eurotopics.
euro|topics: Mme Biaudet, la traite des êtres humains concerne tous les pays européens. Peut-on mettre en évidence des caractéristiques ou des circuits de ce trafic ?
L'une des caractéristiques de celui-ci, c'est que les enfants victimes de ce trafic sont emmenés dans des grandes villes d'Europe occidentale pour mendier dans la rue, devenir des pickpockets ou sont destinés au commerce du sexe.

Photo: OSCE
Si l'on regarde l'Europe, le commerce du sexe est plus important que le trafic de main d'œuvre par rapport à l'Asie et à l'Inde, où il existe un vaste marché intérieur de traite des êtres humains.
euro|topics: Les trafiquants procèdent-ils différemment selon l'origine de leurs victimes ?
Une étude menée par le gouvernement britannique sur les enfants à risques a révélé que les filles venant d'Afrique pensaient souvent que les trafiquants les avaient sauvées – de la pauvreté, de la vie de rue, de l'exploitation. Elles n'étaient pas très disposées à faire des révélations à la police sur les trafiquants. Les enfants, surtout des filles, venant d'Europe de l'Est, avaient souvent été placés sous contrôle de manière très violente : abus sexuels, viols, menaces. Elles se révélaient coopératives seulement si elles s'estimaient protégées. Les victimes asiatiques ont honte en général quand elles sont repérées, car elles se sentent redevables et chargées de la mission d'aider leur famille dans leurs pays. Nous n'avons qu'une connaissance partielle car le tableau change en permanence.
euro|topics: Dans quelle mesure les systèmes de traite des êtres humains dans et vers les pays européens diffèrent-ils de la traite dans les autres continents ?
Les femmes et les enfants victimes des ces trafics ont souvent essayé d'échapper à des abus ou à une violence domestiques, tandis que les hommes suivaient un plan d'émigration établi selon des caractéristiques d'émigration apparemment classiques. Le dernier rapport des Pays-Bas datant de 2006 – quelques pays dont les Pays-Bas, la Suède, la Roumanie et les Etats-Unis élaborent des rapports semblables – a identifié le phénomène des "lover boys" dans lequel il existe une forte relation émotionnelle entre la victime et le trafiquant. En Europe, la traite des êtres humains destinés au commerce du sexe prédomine mais nous en apprenons également chaque jour davantage sur la traite des êtres humains destinés au marché du travail. Les femmes et les enfants sont les principales victimes de ces trafics.
euro|topics: Les caractéristiques de la traite ont-elles changé depuis l'élargissement de l'UE ?
Les pays d'origine font maintenant partie de l'Union européenne et ont la liberté de circulation. Le trafic a donc lieu aussi au sein de l'UE – de la Lituanie vers le Royaume-Uni et les pays scandinaves, de la Roumanie et de la Bulgarie vers l'Allemagne ou l'Italie. De nombreux pays ont mis en place une protection pour les demandeurs d'asile ou les immigrants clandestins venant de l'extérieur de l'UE, pas pour les immigrants au sein de l'UE.
euro|topics: La dépendance des victimes n'est-elle pas moins forte si elles peuvent circuler librement ?
Contrôler les papiers de la victime n'est pas le seul moyen de contrôle existant. Dans une affaire, de jeunes Lituaniennes ignoraient qu'elles avaient le droit de voyager sans passeport. La violence est souvent si forte qu'elles ne partent pas, même avec leur passeport en poche. Les immigrants du Nigeria sont contrôlés par le vaudou. Des sorciers locaux disent aux filles qu'elles deviendront folles ou qu'elles tomberont malades si elles n'obéissent pas.
euro|topics: Vous travaillez avec différents gouvernements européens : quels sont les pays disposant d'une approche constructive et qui s'intéressent au traitement de ce problème ?
L'Italie a des instruments très développés de protection des victimes, les Néerlandais travaillent dur et disposent d'un très bon mécanisme de rapports et le gouvernement suédois annonce une forte baisse des chiffres de la traite des êtres humains, grâce à une nouvelle approche législative qui criminalise les clients du marché du sexe. La prostitution n'est pas interdite et les prostituées ne sont pas considérées comme des coupables – ce sont les clients qui sont criminalisés. Le protocole des Nations-Unis de Palerme, la convention du Conseil de l'Europe et le programme d'action de l'OSCE indiquent tous qu'il faut s'occuper de la demande pour éradiquer la traite des être humains. Sans exploitation, il n'y a pas de marché pour les trafiquants.
euro|topics: Quel est le plus grand marché de la traite des êtres humains destinés à l'exploitation sexuelle en Europe ?
Les pays d'Europe occidentale sont surtout des pays de destination mais il y a aussi un trafic interne d'être humains. Les victimes sont souvent destinées d'abord à un trafic interne avant d'être expédiées à l'étranger. Aucun pays n'est épargné.
euro|topics: Comment peut-on identifier une victime de la traite des êtres humains ?
Ce n'est pas écrit sur votre front. Mais si vous consommez du sexe, il y a de grandes chances que vous encouragiez la traite. L'exploitation est plus facile si vous pensez que la personne exploitée se trouve dans une situation vulnérable et est différente de vous : "La personne vient d'un autre pays, a besoin d'argent, est habituée".
euro|topics: D'après le rapport du département d'Etat américain de juin 2008, la plus grande partie des bénéfices annuels réalisés à partir de l'exploitation de main-d'œuvre alimente les économies des pays industrialisés, soit 15,5 millions de dollars. Quelles sont les mesures les plus urgentes que les pays européens devraient adopter ?
L'un des objectifs à court terme de l'OSCE est de mettre en place des observateurs nationaux pour collecter des données et analyser des informations. Disons que la responsabilité d'agir incombe aux gouvernements. Ce problème concerne tous les pays : les pays d'origine et de destination, mais aussi les pays de transit.
euro|topics: Les informations disponibles – par exemple le nombre d'être humains concernés par la traite dans le monde – est compris entre 600 000 et 2,5 millions selon la source utilisée.
Exactement. Nous ne devrions pas nous arrêter aux chiffres internationaux si nous ne disposons pas de données fiables pour les pays concernés. Il faut avoir une vue d'ensemble : les procès et les jugements rendus, les enfants dans les orphelinats, les femmes dans des maisons d'accueil, les personnes dans les centres d'hébergement etc. Et la police doit travailler au niveau international avec les autres polices afin de reconnaître les caractéristiques sans cesse changeantes du crime organisé.
Langue originale Anglais
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