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Magazine / Politique / L'Union pour la Méditerranée / Débats | 24.04.2008

L'Union méditerranéenne : une idée fixe ?

de Meike Dülffer


En créant l'Union méditerranéenne, le président français Nicolas Sarkozy entend donner une nouvelle orientation à la politique européenne. L'UE peut-elle profiter d'un regroupement avec les pays situés au sud de la Méditerranée, ou cette coopération risque-t-elle au contraire de représenter pour elle une concurrence ?


Le président français Nicolas Sarkozy entend proclamer solennellement l'Union méditerranéenne le 13 juillet 2008, c'est-à-dire peu après avoir pris la présidence du Conseil européen pour la seconde moitié de l'année 2008. Il avait d'ailleurs lancé et exploité à fond ce sujet dès la campagne présidentielle, au début de l'année 2007. Mais l'idée n'avait déclenché aucun enthousiasme chez ses voisins européens.

Nicolas Sarkozy et Hosni Mubarak
Photo: AP


Un partenariat officiel entre l'UE et les autres Etats méditerranéens existe déjà depuis 1995 sous le nom de processus de Barcelone. Cependant, il n'a donné jusqu'à présent aucun résultat concret hormis un seul et unique sommet en 2005.

L'idée de Nicolas Sarkozy va au-delà du processus de Barcelone ; il prône un regroupement nettement plus institutionnalisé des pays méditerranéens. Le président français estime qu'une coopération économique et politique dans les domaines de la migration, de la lutte contre le terrorisme et de la protection de l'environnement, associée à un échange culturel, pourrait stabiliser l'ensemble du bassin méditerranéen, à l'instar de l'UE. Il espère également que cela permettrait de mieux gérer les conflits opposant les pays sud-méditerranéens – notamment le conflit israélo-arabe.

Pourquoi Nicolas Sarkozy s'engage-t-il pour l'Union méditerranéenne ? Veut-il ainsi s'affirmer en France et auprès de ses partenaires européens, comme le lui reprochent ses détracteurs ? Ou rêve-t-il réellement d'un espace culturel particulier tel que l'évoquait avec enthousiasme le théologien italien Enzo Bianchi dans la Stampa du 1er août 2006 : "La Méditerranée, mer dans la terre, Mare Nostrum, mer qui pourrait être un pont entre les terres, les cultures, et les religions diverses".

Dialoguer au lieu de combattre

L'offensive renouvelée de Nicolas Sarkozy en faveur d'une Union méditerranéenne, au début de cette année, a suscité en Europe des réactions très diverses. En France et en Italie, l'idée d'un espace culturel méditerranéen reste présente dans les esprits.

Le philosophe Etienne Balibar et le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond s'étaient interrogés dans Le Monde du 21 août 2006 sur le bien-fondé d'un Conseil méditerranéen : "Ses membres naturels sont ceux qui jouxtent la mer commune et qui en ont fait l'histoire. Ce conseil régional permanent ne garantirait certes pas automatiquement la paix, mais il est le seul antidote à la logique du choc des civilisations."

Prôner le dialogue plutôt que le choc des civilisations, l'Espagne aussi partage ce point de vue. L'Union méditerranéenne lui apparaît comme un complément institutionnel possible à l' "Alliance des civilisations" pour laquelle s'engage le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero. Il a apporté son soutien à Nicolas Sarkozy.

Immigration

La proposition de Nicolas Sarkozy rencontre aussi l'approbation des Espagnols pour des questions de politique intérieure. Le quotidien Sur écrivait le 1er juillet 2007 : "Le désir de créer une Union méditerranéenne donne une nouvelle dimension à la collaboration entre la France et l'Espagne... Dans l'immédiat, cela implique une réponse commune et solidaire aux problèmes les plus aigus auxquels l'Espagne est confrontée, à savoir l'arrivée massive d'immigrés clandestins depuis le sud et celle de nombreux autres par le territoire français utilisé comme une porte d'accès pour venir chez nous." A cause de ce problème d'immigration, d'autres pays comme Malte ou l'Italie caressent l'idée d'une Union méditerranéenne.

Pierre Rousselin, dans le Figaro du 14 octobre 2007, a fourni un nouvel argument en faveur d'une telle Union : "S'il est une chose que l'Europe sait faire, c'est bien propager son mode de gouvernance. Elle l'a fait jusqu'ici par le biais d'un élargissement qui est en passe d'atteindre ses limites géographiques. N'en déplaise à la Turquie, le moment serait venu d'essayer un autre moyen."

La question turque

La Turquie, qui en tant que pays méditerranéen est censée faire partie de cette Union, s'est montrée jusqu'à présent plutôt sceptique vis-à-vis du projet. Nicolas Sarkozy s'était en effet prononcé au cours de sa campagne électorale contre l'adhésion de la Turquie à l'UE. Les Turcs craignent donc que leur intégration dans l'Union méditerranéenne ne constitue une proposition alternative permettant de maintenir leur pays hors de l'UE.

De même, le point de vue des Etats de l'UE sur l'Union méditerranéenne est influencé par leurs positions respectives au sujet de la Turquie. Le Portugal, par exemple, qui est engagé dans l'Alliance des civilisations, est favorable à une coopération avec le continent voisin. Mais il considère la question turque comme un inconvénient stratégique de l'Union méditerranéenne telle que la conçoit Nicolas Sarkozy.

L'Allemagne proteste

Outre le problème turc, une autre question n'est pas très claire : quels seront les membres de l'Union méditerranéenne. Les Etats riverains de la Méditerranée sont-ils les seuls à être concernés, indépendamment de leur appartenance à l'UE, ou tous les pays de l'UE qui en majorité ne sont pas sur la Méditerranée ? Et dans quelle mesure l'UE participerait-elle à ce projet ? Ce point en particulier a fait l'objet de critiques virulentes à l'égard de l'idée sarkozyenne d'un regroupement exclusif des pays riverains. Ainsi la chancelière allemande Angela Merkel a-t-elle clairement exprimé son mécontentement, avançant que les autres pays de l'UE n'auraient aucun droit de regard et évoquant même le danger d'une désintégration européenne.

Adrian Hamilton a repris cette critique dans le quotidien britannique The Independent du 27 mars 2008, précisant que Sarkozy était certes plein d'initiatives mais qu'elles étaient rarement réfléchies : "Il a eu l'idée de mettre en place un groupe méditerranéen sans réfléchir aux conséquences pour les pays non-méditerranéens de l'UE, en particulier l'Allemagne." L'Italie et l'Espagne ont également pris acte de cette position. "Ce qui se passe en Méditerranée concerne tous les Européens et la politique méditerranéenne doit être cohérente avec le reste des activités européennes" revendiquait le quotidien espagnol Sur du 21 décembre 2007.

Le 13 mars 2008, peu avant un sommet européen, le journal espagnol ABC s'est même montré compréhensif à l'égard des réserves exprimées outre-Rhin : "Sarkozy voulait créer une structure au sein de laquelle les pays méditerranéens auraient pu profiter des Européens – en dehors de la zone d'influence des pays du nord et de l'ouest de l'Europe. Il est clair que cette revendication était inacceptable car elle aurait semé une zizanie institutionnelle dans l'UE." Lors du sommet européen de mars 2008, Nicolas Sarkozy a fait quelques concessions en se mettant d'accord avec les autres pays de l'UE pour que tous ses Etats membres puissent participer à l'Union méditerranéenne.

Peu après, la France a également fait savoir à la Turquie que son engagement dans une éventuelle Union méditerranéenne ne remplacerait pas le processus de son adhésion à l'UE. Officiellement, le projet ne s'appelle plus "Union méditerranéenne" mais "Union pour la Méditerranée". "Le glissement n'est pas uniquement sémantique. Loin d'être le grand ensemble souhaité par Paris, l'UPM est une réactivation du processus, moribond, de coopération euro-méditerranéenne lancé à Barcelone en 1995" estimait Olivier le Bussy dans La Libre Belgique du 15 mars 2008.

Les pays sud-méditerranéens en conflit

Cependant, même cette nouvelle version de l'Union pour la Méditerranée est considérée avec scepticisme par certains. Daniela Weingärtner, correspondante allemande à Bruxelles, faisait dans le Tageszeitung du 20 mars 2008 le constat suivant : "Culturellement et économiquement parlant, ces pays sont trop différents pour pouvoir bénéficier d'une politique méditerranéenne commune".

De même, dans le Neue Zürcher Zeitung du 14 mars 2008, Peter Winkler a mis le doigt sur ce qu'il considère comme le point faible de l'UPM : les pays riverains de la Méditerranée ne faisant pas partie de l'UE ne sont nullement enthousiastes à l'égard de ce projet. Ils sont en partie en conflit et même en guerre, explique-t-il. "Nicolas Sarkozy aurait dû remarquer que l'intérêt des riverains méditerranéens pour les milliards des subventions européennes s'affaiblissait avec les années. Au lieu de réfléchir aux moyens d'injecter ces milliards au-delà de la Méditerranée, nous aurions dû rechercher les causes de cette désaffection." Dans son article, Weingärtner souligne que la Commission européenne ferait mieux d'élaborer une stratégie de négociation adaptée à chaque pays, qui pourrait néanmoins recueillir l'adhésion unanime des 27 membres de l'UE.

Les mers européennes

Que va-t-il advenir de l'Union pour la Méditerranée ? Elle sera officiellement proclamée en juillet, mais l'engagement des uns et des autres pour cette cause dépend clairement de leur point de vue géographique.

Jan Brachmann déclarait le 31 mars 2008 dans le Berliner Zeitung que la région de la mer Baltique avait depuis longtemps éclipsé le bassin méditerranéen : "La vieille Europe est à bout de souffle. Sa dernière bouffée d'air, insufflée par Nicolas Sarkozy, était l'Union pour la Méditerranée'. Mais, à l'exception de la Catalogne et de la Provence, le bassin méditerranéen ne donne pas d'impulsion économique ou intellectuelle. A la rigueur, il se distingue par sa gastronomie. En outre, en raison du réchauffement climatique, les touristes sont de plus en plus nombreux à aller vers le Nord… Le centre géographique du continent se trouve à Vilnius, proche de la mer Baltique, même si l'Ouest latin considère encore que cette région n'est qu'une périphérie."

 
Meike Dülffer
Meike Dülffer était rédactrice auprès d'euro|topics. Après des études des langues slaves, d'histoire de l'Europe de l'Est et des sciences politques, elle a travaillé ...
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Traduction
Barbara Fontaine

Langue originale Allemand

Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.

 

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