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Magazine / Politique / Populisme / Article | 22.10.2007

L'heure du populisme

de Ivan Krastev


Contrairement aux partis extrémistes des années 1930, les nouveaux mouvements populistes ne se proposent pas d'abolir la démocratie, bien au contraire – celle-ci leur donne les moyens de prospérer. D'après Ivan Krastev, nous assistons aujourd'hui à un conflit opposant d'un côté des élites qui se méfient de plus en plus de la démocratie, et de l'autre des populations en colère qui deviennent de moins en moins tolérantes.


« Aujourd'hui, le monde est hanté par le spectre du populisme. Il y a dix ans, lorsque de nouvelles nations ont accédé à l'indépendance, la question était de savoir combien d'entre elles deviendraient communistes. Aujourd'hui, ce qui paraissait alors tout à fait plausible n'est plus vraiment à l'ordre du jour. Lorsque les dirigeants des nouveaux états adoptent une idéologie, il y a de fortes chances pour que celle-ci ait un caractère populiste[1]. » Voilà ce qu'écrivaient Ghita Ionescu et Ernest Gellner il y a quarante ans.

Robert Fico Premier ministre slovaque et son confrère polonais Jaroslaw Kaczyński
Photo: AP


Depuis, le « populisme » a eu le temps de disparaître, puis d'émerger à nouveau et de devenir le phénomène mondial que nous observons actuellement. Comme par le passé, son importance ne fait pas de doute. Par contre, sa nature même n'est pas très claire.
Le concept de « populisme » trouve son origine d'une part dans les mouvements de protestation des fermiers américains de la fin du 19ème siècle, et d'autre part chez les narodniki russes de la même période. Plus tard, le concept servit à décrire la nature floue des régimes politiques de certains pays du Tiers monde gouvernés par des chefs charismatiques, surtout en Amérique latine dans les années 1960 et 1970. Ce glissement dans l'utilisation du terme confirme à lui seul ce que disait Isaiah Berlin sur le sujet, à savoir que le populisme souffre du syndrome de Cendrillon : il existe une chaussure à son pied, mais pas de pied qui lui corresponde.

Ce qui est frappant dans l'utilisation que l'on fait du terme aujourd'hui, c'est le nombre pratiquement incalculable de politiques et d'acteurs qu'on voudrait lui faire recouvrir. Est-il bien raisonnable de mettre dans le même panier la révolution gauchiste d'Hugo Chavez en Bolivie et l'idéologie et les politiques du gouvernement anti-communiste actuellement au pouvoir en Pologne ? Qualifier les politiques de Silvio Berlusconi et de Mahmoud Ahmedinejad de populistes, voilà qui a de quoi troubler, non ? Pourtant, les journalistes et les spécialistes qui utilisent le mot « populisme » pour désigner d'une manière générique des acteurs aussi divers de la scène politique ont sur ce point raison. Seul un concept vague et indéfini permet de saisir les transformations politiques radicales en cours dans de nombreux pays. Il rend compte, et ceci bien mieux que n'importe quel autre concept utilisé aujourd'hui, de la nature des défis auxquels la démocratie doit faire face. Ces défis trouvent leur origine non pas dans la montée de mouvements anti-démocratiques et autoritaires, mais dans les mutations dangereuses qui sont à l'œuvre au sein même des démocraties libérales.

Le populisme n'a de toute évidence plus le sens idéologique de radicalisme agraire qu'il avait à l'origine. Sa nature est trop éclectique pour qu'il soit considéré comme une idéologie au même titre que le libéralisme, le socialisme ou le conservatisme. Mais à travers l'intérêt grandissant qu'il suscite, c'est la tendance la plus importante dans le monde politique moderne – la montée de l'intolérance démocratique – qui est mise en évidence.

Nous avons assisté ces derniers temps, avec la multiplication des révolutions populistes en Amérique latine, les bouleversements politiques en Europe centrale et la logique derrière le « non » au référendum sur la constitution européenne en France et aux Pays-Bas, à une montée de l'intolérance démocratique, et c'est cela qui est inquiétant. Le nouveau populisme ne présente pas de menace pour la démocratie, si l'on entend par là des élections libres ou le gouvernement de la majorité. Contrairement aux partis extrémistes des années 30, les nouveaux populistes n'ont pas l'intention d'interdire les élections et d'instaurer des dictatures. En fait, ils adorent les élections et, hélas, ils les gagnent souvent. Ce à quoi ils s'opposent, c'est la nature représentative des démocraties modernes, la protection des droits des minorités, et les entraves à la souveraineté du peuple, qui caractérisent la mondialisation.

Nous tentons d'expliquer la montée du populisme aujourd'hui, d'une part par l'érosion du consensus libéral depuis la fin de la Guerre froide, et d'autre part, par les tensions croissantes entre principe majoritaire démocratique et constitutionnalisme libéral –deux éléments fondamentaux des régimes démocratiques libéraux. La montée du populisme signale une baisse d'attractivité des propositions libérales dans les domaines politique, économique et culturel, ainsi que la popularité croissante des politiques d'exclusion.

Qu'est-ce que le populisme ?

Il ne faudrait surtout pas voir dans la montée des partis populistes la victoire des adversaires de la démocratie. En fait, cette montée est un effet secondaire de la vague de démocratisation qui a eu lieu pendant les « longues » années 90. « Voix du peuple 2006 », une enquête d'opinion menée à l'échelle mondiale par Gallup International, montre que 79 pour cent de la population mondiale considère la démocratie comme la meilleure forme de gouvernement, mais que pour un tiers seulement le gouvernement de leur pays tient compte de la voix populaire. C'est justement l'impossibilité de qualifier les populistes d'aujourd'hui d'anti-démocrates qui sème le trouble chez les libéraux, qui du coup paraissent démunis face au défi populiste.

Dans les débats actuels, le « populisme » est en général associé soit à un discours émotionnel, simpliste et manipulateur, jouant sur les « instincts primaires » du peuple, soit à une démarche opportuniste visant à « acheter » des voix. Mais est-il interdit en politique de flatter les passions populaires ? Et qui va décider que telle politique est « populiste » et que telle autre est « raisonnable » ? Comme le fait remarquer Ralf Dahrendorf, « le populisme des uns est la démocratie des autres, et vice-versa. »[2] À moins de suivre le conseil de Brecht, c'est-à-dire de procéder à la dissolution du peuple et d'en élire un nouveau, le populisme fait et fera toujours partie du paysage politique.
La révolte de partis et mouvements qui plaisent au peuple contre ceux qui sont censés le représenter, et par conséquent contre les partis, les intérêts et les idéaux politiques établis, n'est pas ce qui constitue le cœur du défi populiste. De même, invoquer le populisme pour rendre compte de la transformation du système politique démocratique en Europe et du remplacement de la démocratie des partis par la démocratie des médias ne suffit pas. Qualifier le populisme de phénomène politique post-moderne, en ce qu'il signalerait un glissement d'une politique de classe et d'intérêts vers un nouveau centre, serait également un peu facile.

Sur le fond, ce qui fait la spécificité du populisme, c'est l'idée selon laquelle la société est divisée en deux groupes homogènes et antagonistes : « le peuple en tant que tel » et « l'élite corrompue ». Il en résulte que la politique doit être l'expression de la volonté générale du peuple, et que le changement social n'est possible qu'à travers un changement radical de l'élite.
Ceci se traduit par deux tendances : la mise en place d'une majorité populiste et une élite encore plus manipulatrice. Le régime révolutionnaire mis en place au Vénézuela – illustration parfaite de la notion tocquevillienne de tyrannie de la majorité – et celui de Moscou, qui se nourrit de manipulation, sont les deux faces de la même médaille populiste. Le but de la révolution populiste en Amérique latine est d'empêcher tout retour au pouvoir de la minorité corrompue ; la « démocratie souveraine » de Poutine rend impossible la représentation politique d'une majorité dangereuse.



[1] Ghita Ionescu et Ernest Gellner (éds.), Populism : its meaning and national character (London, 1969, 1)

[2] Ralf Dahrendorf, « Acht Anmerkungen zum Populismus », Transit 25 (2003), pp. 156-163.

 

1 . 2 . suivante »

 
Ivan Krastev
Ivan Krastev is a political scientist and Chair of Board of the Centre for
Liberal Strategies in Sofia, Bulgaria.
» vers l'index des auteurs

Langue originale Anglais

Source originale Transit 33 (2007) (german translation)
Critique & Humanism 23 (2007) (English version)

© Ivan Krastev/Critique and Humanism

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