Menu secondaire: Magazine
Magazine / Politique / La Russie / Débats | 29.02.2008
La Russie, un test pour la politique étrangère de l'Europe
de Johannes Gernert
L'Europe est partagée sur l'attitude à adopter envers la Russie : les nouveaux États membres de l'UE, à l'est de l'Europe, mettent en garde contre la politique de force de Moscou, tandis que, à l'Ouest, les pays membres ne veulent pas renoncer au partenariat avec la Russie.
L'Europe va observer avec beaucoup d'intérêt le moment où la Russie élira son nouveau président, le 2 mars 2008. Les Européens sont largement d'accord sur un point, c'est que ce vote ne respecte pas les principes démocratiques et que l'élection du candidat de Vladimir Poutine, Dimitri Medvedev, est considérée comme une affaire entendue. Aussi l'OSCE a-t-elle décidé de ne pas envoyer d'observateurs électoraux en Russie.

Photo: AP
Comment l'Europe doit-elle procéder avec une Russie qui, non contente de miser sur une politique de force, fait des démonstrations de sa puissance militaire et fait une utilisation stratégique de ses ressources énergétiques ? Avec ses idées de "Soft Power" et de coopération économique, l'UE n'a pas de réponse convaincante et les positions des différents pays de l'UE s'avèrent très diverses.
La Russie divise l'Europe
La question de savoir si l'Europe parviendra à une position commune vis-à-vis de la Russie est considérée comme une sorte de premier test pour la politique étrangère commune. L'affaire est compliquée, car il s'agit aussi des politiques de sécurité, de l'énergie et des droits de l'homme. En fonction de leur situation géographique et de leur expérience historique, les pays de l'UE définissent sur ce point des priorités différentes.
La Russie a su exploiter ce désaccord des Européens et envenimer les différences, écrivait Jaroslaw Gizinski le 18 décembre 2006 dans le Newsweek Polska: "Moscou exige régulièrement un retour aux accords bilatéraux et suggère une mise à l'écart des nouveaux membres de l'Union ou un traitement spécial des anciens membres. L'objectif de Moscou est de trouver qui est prêt à sortir du rang pour ensuite négocier avec le plus fort et dicter ses volontés aux autres."
Un partenaire qui n'a rien d'idéal
Ces dernières années, les Européens de l'Ouest ont été amenés à reconnaître que la Russie de Poutine ne visait absolument pas les standards démocratiques occidentaux, comme cela avait semblé être le cas après la fin de l'Union soviétique. "La Russie n'est plus le partenaire auquel on avait pu rêver", observait Le Figaro du 19 juillet 2007. Du côté russe, remarquait Robert Kagan dans la Süddeutsche Zeitung du 9 février 2008, on n'a recherché un rapprochement avec l'Ouest qu'aussi longtemps que le pays a été "faible et pauvre". "Or, maintenant que la Russie s'est renforcée, elle ne souhaite plus s'aligner sur l'Europe, mais plutôt prendre son propre chemin pour retrouver son ancienne stature."
Il n'empêche que les chefs d'État d'Europe de l'Ouest courtisent Poutine ; c'est la critique que formulait le philosophe André Glucksmann à l'occasion d'un voyage à Moscou du président français, le 4 décembre 2007, dans le journal italien Corriere della Sera. "L'Europe devrait élaborer une politique énergétique commune et se présenter unie au Kremlin. Au contraire, tous les leaders européens font la course pour tenter d'arriver à Moscou avec un métro d'avance sur le voisin."
Des approches fondamentalement différentes
Dans un rapport réalisé pour le European Council on Foreign Relations (ECFR), Mark Leonard et Nicu Popescu distinguent cinq types de pays, s'agissant de leurs rapports avec la Russie : l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Espagne ont, selon ce rapport, des relations stratégiques bilatérales qui vont parfois à l'encontre des intérêts communautaires de l'UE. À part cela, il y aurait les "pragmatiques sourcilleux", les "pragmatiques amicaux", les "nouveaux combattants de la guerre froide" et des États proches de la Russie à maints égards, à l'instar de Chypre.
Les deux politologues comptent avant tout au nombre des "pragmatiques sourcilleux" et des "nouveaux combattants de la guerre froide" les pays membres de l'UE d'Europe de l'Est – les anciens États satellites de l'Union soviétique – dont le passé alourdit leurs relations avec la Russie. Dans la Neue Zürcher Zeitung du 16 mai 2007, Hansrudolf Kramer exprimait l'avis que l'élargissement de l'Europe à l'Est a placé les relations avec la Russie "sous le signe du stress". Comme Moscou n'a jamais réalisé de travail sur son "rôle peu glorieux dans la domination des peuples d'Europe de l'Est après la Seconde Guerre mondiale", relève l'écrivain germano-roumain Richard Wagner dans le même journal le 10 mai 2007, le gouvernement russe continue à avoir un comportement agressif envers ces États.
L'autodétermination souveraine
L'eurodéputé tchèque Josef Zieleniec défend la thèse selon laquelle la Russie continue à contester le droit à la souveraineté de ses anciens satellites. "Elle saisit toutes les occasions pour les isoler du reste de l'UE et s'en servir contre les membres occidentaux", écrit-il le 16 mai 2007 dans le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung. Un exemple illustrant cette thèse est le débat autour du projet américain de bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque. Des mises en garde similaires parviennent de Bulgarie. "Il devient de plus en plus difficile de dissiper le soupçon voulant que la Bulgarie joue en réalité un rôle que lui dicte le Kremlin. Que la Bulgarie serait le cheval de Troie de la Russie dans la société occidentale", écrivait Evgueni Daynov dans le journal Dnevnik du 8 mai 2007.
Outre les Pays baltes, la Pologne faisait partie, ces dernières années, de ces pays de l'UE qui voient d'un œil particulièrement critique les relations avec la Russie. Pendant des années, la Pologne a bloqué un nouvel accord de partenariat avec la Russie souhaité par l'UE, parce que les Russes avaient interdit les importations de viande polonaise.
Ce n'est que depuis l'entrée en fonction de Donald Tusk dans le gouvernement, à l'automne 2007, que le conflit sur les importations de viande a été résolu et que les relations se sont détendues. Lors d'une rencontre à Moscou, les ministres des Affaires étrangères russe et polonais se sont montrés si unanimes que, le 7 février 2008, Alice Bota et Johannes Voswinkel se demandaient dans l'hebdomadaire Die Zeit : "Est-ce le début d'une amitié russo-polonaise ?"
Quand les amis du Kremlin se retirent
Dans les pays d'Europe de l'Ouest, les relations bienveillantes à l'égard de la Russie se sont modifiées après les changements intervenus à la tête de l'État en France, en Allemagne et en Italie. Les anciens chefs d'État Jacques Chirac, Gerhard Schröder et Silvio Berlusconi entretenaient des relations quasi amicales avec Vladimir Poutine. On a souvent cité, pour illustrer cette attitude, le cas de Schröder affirmant lors d'une interview télévisée en 2004 que Poutine était un "démocrate pure souche".
Avec l'entrée en fonction outre-Rhin de l'Allemande de l'Est Angela Merkel, ce n'est pas seulement la position de l'Allemagne qui a changé, mais toute la structure européenne s'est vue décalée : "Du fait de la disparition de la scène politique de la vieille garde des amis du Kremlin, comme Gerhard Schröder, Silvio Berlusconi et Jacques Chirac, Moscou aura davantage de difficultés à atteindre ses objectifs en Europe", écrivait Uldis Smits dans Latvijas Avize le 15 mai 2007.
Toutefois, le 16 octobre 2007, Rzeczpospolita, en Pologne, émettait des réserves, estimant que, si les relations germano-russes s'étaient modifiées, ce n'était que "par leur forme et leur atmosphère" et que les perspectives fondamentales restaient inchangées. Dès le 16 mai 2007, le Financial Times britannique avait d'ailleurs déclaré : "L'économie allemande a besoin de bonnes relations avec une Russie stable, même si celle-ci est autoritaire, et, à Berlin, c'est loin d'être anodin."
Pragmatisme et diplomatie
La situation en France semble similaire. Dans la Neue Zürcher Zeitung du 10 octobre 2007, Christian Müller estimait que, avec le président Nicolas Sarkozy, les rapports de la France avec le Kremlin s'étaient durcis. Mais ce durcissement, là aussi, se limite au ton, critiquait Axel Veiel dans la Berliner Zeitung du 10 octobre 2007. Sarkozy dénonce les atteintes aux droits de l'homme en Tchétchénie, certes, mais les présidents français et russe, selon A. Veiel, sont suffisamment pragmatiques pour agir de concert "s'il y a des intérêts économiques communs à la clé".
Les relations de la Grande-Bretagne avec la Russie, en revanche, sont extrêmement tendues depuis l'assassinat de l'ex-agent du KGB Alexandre Litvinenko à Londres. Le gouvernement britannique réclame l'expulsion d'un ancien agent du KGB soupçonné de ce meurtre. "Tout comme la poussière argentée du polonium, cette affaire recèle une virulence telle qu'elle suffit à empoisonner les relations entre Londres et Moscou", pouvait-on lire dans le Guardian du 23 mai 2007. Une des conséquences de cette crise a été la fermeture des bureaux régionaux du British Council à Saint-Pétersbourg et à Iekaterinbourg, faisant suite à une pression massive des Russes.
Fermeté ou placidité
Au vu de ce genre d'événements, certains opposants russes exigent de l'UE davantage de fermeté à l'égard de la Russie. Alexeï Venediktov, rédacteur en chef de la radio russe "Echo de Moscou", déclarait le 24 janvier 2008 dans un entretien paru dans le journal hongrois HVG : "Une politesse excessive envers Moscou est une grosse erreur car les élites russes estiment que cette attitude est un signe de faiblesse. Il faut traiter la Russie avec équité, mais avec fermeté."
En Europe de l'Ouest, les médias font pourtant sans cesse entendre un autre son de cloche, disant que l'UE ne devrait pas juger la Russie à l'aune de ses propres critères et qu'il lui faudrait réagir avec davantage de placidité. Michael Thumann écrivait le 17 mai 2007 dans Die Zeit : "Revoyons donc à la baisse ces attentes exagérées à l'égard des rapports entre l'UE et la Russie, et les relations s'en verront améliorées d'autant. Nous nous entendons bien avec la Chine – sans avoir l'intention d'européaniser le pays. Nous devons le même respect à la voie prise par la Russie."

» vers l'index des auteurs
Traduction
Nicole Thiers
Langue originale Allemand
![]()
Le text est licencié sous Creative Commons license by-nc-nd/2.0/de.
Des articles supplémentaires sur les thèmes » Relations Internationales, » Élargissement UE / Politique de voisinage de l´UE, » Russie
Pour en savoir plus sur les thèmes de la revue de presse » Relations Internationales, » Élargissement UE / Politique de voisinage de l´UE, » Russie


